Les trous de mémoire de la Russie post-soviétique

Louis Gill
économiste et professeur retraité de l’UQAM

Michel Roche
professeur au Département de science politique de l’UQAC

Comme le monde entier a été en mesure de le constater, la célébration, le 9 mai 2005 à Moscou, du 60e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie a été un événement pour lequel les autorités russes n’ont rien ménagé. Pour ceux et celles qui étaient à Moscou lors de ces célébrations, ce qui a frappé l’œil, au-delà des grandes manœuvres qui se sont déroulées sur la Place Rouge et qui ont été retransmises à travers le monde, c’est le gigantesque déploiement de banderoles et d’affiches de couleurs rouge et jaune marquées du marteau et de la faucille, de l’étoile de la révolution et des lettres CCCP qui tapissaient toute la ville pour célébrer la gloire passée de la défunte Union soviétique, de ses «villes-héros», de ses dirigeants militaires et de son peuple qui, rappelons-le, a été saigné de 27 millions de morts au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Devant un tel apparat reproduit sur l’ensemble du territoire de la Russie, on avait presque l’impression de revivre l’époque de l’Union soviétique. Mais ce retour dans l’histoire devait être de fort courte durée. Moins de quarante-huit heures après les célébrations officielles, l’essentiel de ce dispositif avait été démantelé. Et du coup, semblait aussi disparaître à nouveau de l’espace public toute référence volontaire à la période de près d’un siècle qui a changé la face du monde, du soulèvement des ouvriers et de la proclamation du soviet des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg en 1905 à l’effondrement de l’Union soviétique et au rétablissement du capitalisme en 1991.

Le vide sur un siècle d’histoire

À l’instar des dirigeants staliniens qui réécrivaient continuellement l’histoire en fonction de leurs intérêts conjoncturels, les élites russes d’aujourd’hui, affichant un même mépris pour la vérité historique, font le vide sur les décennies d’économie planifiée et d’expropriation du capital pour ne retenir, à peu de choses près, que la période tsariste auparavant laissée pour compte et mettre en valeur les splendeurs de son patrimoine culturel. En larguant l’histoire honnie du stalinisme, elles larguent simultanément celle de la révolution des soviets et du pouvoir ouvrier qui a par la suite été renversé par la bureaucratie. Sous Gorbatchev, la perestroïka comportait un important volet de révision de la période stalinienne, qui a eu pour effet de susciter un engouement sans précédent pour la compréhension de cette période sombre de l’histoire de l’Union soviétique. Pour les réformateurs, il s’agissait bien sûr d’un outil efficace dans leur bataille contre les éléments conservateurs de la bureaucratie. Mais avec la rupture entre le groupe restreint des défenseurs du «socialisme de marché» et les promoteurs de la restauration intégrale du capitalisme, un tournant a été opéré en matière de révision de l’histoire: désormais, le stalinisme est réduit au rang de simple prolongement du bolchevisme, vu comme le péché originel d’où viennent tous les cataclysmes qui ont secoué le peuple russe. Ainsi, la révolution d’octobre 1917 devient une sorte d’accident de l’histoire ayant interrompu l’évolution normale de la Russie qui, croit-on, aurait nécessairement mené le pays vers la prospérité et la démocratie, au même titre que les autres puissances européennes. Il en a résulté une tentative de revalorisation de la période prérévolutionnaire, c’est-à-dire celle des tsars, y compris le règne de Nicolas II, canonisé par l’Église orthodoxe en 2000, oubliant que le peuple le surnommait «Nicolas Le Sanguinaire». Plus récemment, en octobre 2005, c’est le général blanc Denikine dont on rapatriait la dépouille pour l’enterrer avec tous les honneurs. Aucun discours lors de la cérémonie funéraire destinée à favoriser la «réconciliation nationale» n’a rappelé que l’armée de Denikine s’était livrée, non seulement à la répression propre à une guerre civile, mais aussi à des pogromes où périrent des milliers de Juifs à Kiev et à Fastov, sans compter les viols de toutes les femmes et jeunes filles juives de plus de 10 ans…

Jusqu’en 1991, les circuits touristiques tenaient compte, tant pour les visiteurs étrangers que pour les soviétiques, des grands événements et de l’histoire de l’URSS depuis la révolution. Ces événements étaient évidemment filtrés et présentés d’une manière conforme à l’idéologie officielle du moment. Depuis, cette période a été rayée d’un trait. Quand un car rempli de touristes passe devant un haut lieu de la révolution, c’est le silence, ou une autre occasion d’un bon mot sur la période tsariste. Ainsi, par exemple, le Palais d’Hiver et le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg sont à juste titre présentés comme des legs du tsarisme, mais rien ne rappelle que c’est la prise du Palais d’Hiver par les bolcheviks en octobre 1917 qui a signé la victoire de l’insurrection. L’immense Place du Palais qui fait face à ces immeubles renvoie toujours à l’histoire des tsars, mais rien n’indique que c’est sur cette place qu’a eu lieu en 1905 le «dimanche sanglant» à l’occasion duquel les soldats du tsar Nicolas II ont tiré sur les manifestants ouvriers qui étaient venus pacifiquement lui porter leurs revendications démocratiques. Rien ne rappelle que c’est cet événement qui a marqué la rupture définitive entre le pouvoir tsariste et les ouvriers russes et qui a été le premier acte d’une révolution qui allait triompher douze ans plus tard et influencer tout le cours du XXe siècle. Rien ne nous apprend non plus que l’usine Putilov, qui se trouve sur le chemin du palais de Peterhof situé à une quarantaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, est l’endroit d’où sont partis les milliers de travailleurs pour se diriger vers la Place du Palais où la fusillade a eu lieu. Rien enfin ne rappelle que l’île qu’on peut apercevoir dans le Golfe de Finlande au large des splendides jardins de ce musée est la célèbre île de Cronstadt où fut écrasé le soulèvement des marins contre le pouvoir bolchevik en 1921, donnant le coup d’envoi d’une «Nouvelle politique économique» qui conférait un rôle significatif aux mécanismes de marché dans une économie jusqu’alors essentiellement dirigée par un plan au cœur de la guerre civile, de 1918 à 1921.

À Moscou, seuls le mausolée de Lénine au centre de la Place Rouge, des monuments et pierres commémoratives derrière ce mausolée au pied de la muraille du Kremlin, ainsi que quelques statues et ornements en certains endroits de la ville et une toponymie presque inaltérée rappellent encore cette période. Si l’enceinte du Kremlin est un haut lieu du patrimoine historique, culturel et religieux mondial avec ses cathédrales et son Palais des Armures qui renferment des trésors de l’art orthodoxe byzantin et des fortunes accumulées par les tsars et qu’elle est à juste titre visitée chaque jour pour cette raison par des milliers de personnes, seules les forces de sécurité en exercice rappellent que le Kremlin a également été pendant des décennies le centre de décision de la deuxième puissance politique du monde et qu’il est toujours celui de l’actuelle Russie. On ne peut qu’être frappé par contre par l’immense statue d’une hauteur de 25 mètres de Pierre Le Grand, érigée en 1997 sur la Moskova pour marquer le tricentenaire de la fondation de la flotte russe, ainsi que par l’imposante cathédrale du Christ-Sauveur qui lui fait face, entièrement reconstruite dans les années 1990 au coût de plus de 300 millions de dollars sans compter les ornements, pour raviver le passé prérévolutionnaire de Moscou. Rappelons que cette cathédrale avait été dynamitée par Staline en 1931.

Une formidable résurgence de la croyance religieuse

Un corollaire singulier de cette réappropriation de l’histoire d’avant la révolution de 1917 et de son patrimoine artistique, culturel et religieux est la formidable résurgence en Russie de l’adhésion à la foi orthodoxe et de la pratique religieuse. Selon l’institut de sondage indépendant Levada-Center de Moscou, le pourcentage de la population russe se définissant comme non croyante, qui était de 65 % en 1989, a diminué systématiquement chaque année depuis lors pour atteindre 33 % en 2002, alors que la proportion de la population qui se définit comme croyante est passée de 30 % à 57 % au cours de la même période. Cette évolution a de quoi frapper. Comment expliquer en effet qu’après des décennies de fermeture des lieux du culte, d’interdiction de la pratique religieuse et d’un enseignement entièrement laïque, une proportion aussi élevée de la population se soit tournée vers la religion après la chute du régime bureaucratique? Il est difficile d’imaginer que, pendant une période aussi longue, cette population ait pu continuer à exercer sans l’afficher une pratique religieuse qui n’attendait que la levée de son interdiction pour se redéployer librement. N’est-il pas plus réaliste de constater que la répression stalinienne qui s’est manifestée pendant toute cette période ne s’est pas limitée à interdire la pratique religieuse, mais qu’elle a également interdit toute pensée autonome, érigeant en dogme la pensée officielle dictée par l’État, à laquelle il fallait obligatoirement adhérer? Désormais libérée de ce dogme, mais rendue inapte à une pensée autonome par 70 ans de régime totalitaire, une fraction significative de la population a été amenée à chercher refuge dans cet autre dogme qu’est la religion.

Il va sans dire que ce développement qui prédispose une population croyante à la docilité et à l’acceptation de privations sur terre dans l’attente d’une vie meilleure dans l’au-delà, ne saurait mieux convenir aux nouveaux oligarques qui se sont emparés privément de la propriété d’État liquidée et l’exploitent à leur profit, dans un capitalisme sauvage qui a fait dramatiquement renaître les profondes inégalités d’avant la révolution. Si troublant cela soit-il, il est difficile de ne pas établir un rapport entre la situation désespérée de la vaste majorité de la population russe et le fait que, selon le même institut de sondage, de 40 à 50 % de cette population estimerait que Staline a joué un rôle globalement positif dans l’histoire de l’Union soviétique, malgré la terreur qu’il a imposée et les 20 millions de victimes de ses purges. Le règne de Léonide Brejnev, baptisé «période de stagnation» par les idéologues de la perestroïka et aujourd’hui considérée comme l’âge d’or de la consommation et de la sécurité économique pour la majorité du peuple russe, alimente également une certaine nostalgie dont seules les difficultés actuelles sont responsables. C’est pourquoi le régime de Vladimir Poutine cherche confusément à recycler, à ses propres fins, quelques éléments «soviétiques» de la mémoire collective, en particulier ceux qui stimulent le «patriotisme». La victoire de l’URSS contre l’Allemagne nazie, qui constitue d’ailleurs l’un des rares motifs de fierté faisant l’unanimité dans tous les milieux, a fourni en mai 2005 à Poutine l’occasion de sortir des boules à mites pour quelques jours de célébration, certains symboles de la période soviétique, tout en poursuivant des politiques approuvées par ses alliés du G8 et le FMI.

Notes et références

1. Michel Roche est l’auteur de Thérapie de choc et autoritarisme en Russie: la démocratie confisquée.