Recension : Frédéric Bastien, Le poids de la coopération: le rapport France-Québec, Collection «Débats», Montréal, Québec Amérique, 2006, 275 p.

Jean Décary
Chercheur associé
Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec
Université du Québec à Montréal

L’année 2005 marquait les quarante ans de la formulation et de la mise en application de la doctrine Gérin-Lajoie et a été une année particulièrement féconde en matière de production universitaire sur les relations internationales du Québec. Cet élan ne s’est pas démenti en 2006 avec la publication de plusieurs ouvrages dont deux collectifs regroupant des textes de qualité variée mais traitant tous, à des degrés divers, de l’émergence de la personnalité internationale du Québec. Le deuxième livre sur les relations France-Québec de Frédéric Bastien paraît donc dans un contexte de connaissance historique plus enrichie que celui avait cours à la sortie de son premier opus, Relations particulières[1], publié chez Boréal.

Dans ses études sur les relations entre «l’Hexagone» et «la vallée du Saint-Laurent», il semble y avoir des vases communicants chez Bastien. Son premier ouvrage avait servi de base à la rédaction de sa thèse de doctorat[2], et c’est aujourd’hui son travail d’universitaire en études internationales qui lui sert de tremplin pour l’écriture de son plus récent livre. C’est par le biais de la coopération que l’auteur explore cette fois les rapports du Québec avec la mère patrie: «[…] [Le] poids des échanges et de la coopération» entrela France et le Québec est cette «dynamique qui constitue l’objet d’étude principal des pages qui suivent», écrit-il en introduction (p. 21). Dans l’examen des échanges culturels, politiques et économiques, ces derniers étant nettement plus réduits, Bastien tente notamment d’apporter des éclairages nouveaux aux questions que soulèvent d’emblée ce rapprochement franco-québécois. Il y aurait-il eu une tradition de «messianisme français» dans la politique de Paris face au Québec et au Canada? Quelle serait l’attitude des autorités françaises dans l’éventualité d’une victoire des forces souverainistes au prochain référendum? Traitées en filigrane, ces questions sont davantage explorées au chapitre six.

L’ouvrage, présenté essentiellement dans un ordre chronologique, hormis pour la dernière tranche, est divisée en six chapitres. Les cinq premiers procèdent tous de la même logique. L’auteur tente d’abord d’y cerner l’intérêt et les motivations québécoises des présidents français, du général De Gaulle, «personnage capital de [notre] l’étude» (p. 34), aux présidences des successeurs: Georges Pompidou, qui assure la continuité de l’héritage gaullien; Valéry Giscard d’Estaing, moins enclin par tempérament et par expérience à perpétuer cette politique pro-Québéc mais qui consentira à le faire, en vertu justement du poids de cette coopération et de l’opinion publique plutôt favorable (p. 134); jusqu’à un François Mitterrand, hostile à toutes formes de nationalisme et qui n’avait aucun atome crochu avec ce René Lévesque de qui son entourage faisait pourtant grand cas[3]. Ce qui amène à la question: y a-t-il eu continuité dans la politique pro-Québec préconisée par la France depuis De Gaulle?[4] Oui, conclut Bastien: «[…] Les dirigeants français nourrissaient des vues assez variées sur la question [du Québec et du Canada], allant de la sympathie à la méfiance. Mais nonobstant leur opinion, ils finissaient toujours par prendre conscience du poids des échanges et de la coopération entre la vallée du Saint-Laurent et l’Hexagone. Invariablement, cette réalité les a amenés à soutenir les revendications québécoises» (p. 21).

L’auteur esquisse ensuite un portait de la coopération France-Québec et dela Francophoniesous chacune des administrations. C’est le point de vue français qui prime dans l’examen des échanges entre les deux États. Pour les besoins de l’analyse, Bastien cède à la tentation de refaire une brève histoire des relations franco-québécoises pré et post-Révolution tranquille. Les chapitres un et deux abordent ainsi un pan d’histoire qui est largement connu et déjà bien étayé. L’originalité de son apport réside cependant dans la prédominance des sources orales françaises qui, par des anecdotes et leur rappel d’événements précis, viennent solidifier et colorer la connaissance actuelle de cette période d’effervescence.

Ce mérite peut avoir un effet à double tranchant et appelle une remarque sur la documentation à partir de laquelle le chercheur mène son étude. Au premier abord, elle paraît riche et exhaustive et, pour la majorité des chapitres, elle l’est. Bastien a notamment mis la main sur des documents d’intérêt comme certains provenant des archives de l’Élysée, notamment les fameux télégrammes annotés par le président Pompidou (p. 91) dont nous avions déjà pris connaissance dans son premier ouvrage.

Quant aux sources orales, elles ont certainement leur importance en histoire contemporaine comme le mentionnait le principal intéressé en 2004[5]. À la fin des années 1990, il a réalisé d’importantes entrevues avec des personnalités de renom en France, surtout, mais aussi au Québec. Plusieurs de ces entretiens ont servi à la rédaction de son premier livre et sont repris partiellement dans cet ouvrage. Peut-être pour donner écho à une piste d’écriture que Gilles Rhéaume, militant souverainiste notoire, lançait dans son compte rendu élogieux de son premier livre, l’auteur, qui est également journaliste, a complété en 2001 et en 2005 sa ronde d’entretiens français[6]. Il a interviewé, entre autres, d’anciens collaborateurs du général de Gaulle, comme Étienne Burin des Roziers, ancien secrétaire général de l’Élysée, Xavier dela Chevalerie, ex-directeur de cabinet, François Flohic, ex-aide de camp et, dans un tout autre registre, Jean-Pierre Chevènement, l’un des fondateurs du Parti socialiste et ancien ministre. Cette entreprise exigeante en temps, parce qu’elle demande de la préparation, de la coordination, des déplacements (vu l’origine des acteurs) et énormément de patience dans le traitement des données recueillies, est tout à son honneur.

Quoi qu’il en soit, le lecteur aura peut-être l’impression, au fil de la lecture, qu’il y a parfois une certaine surenchère de ces sources orales. Les citations reproduites n’ont pas toujours la valeur, en regard du texte et de la démonstration, des personnes qui les émettent ou des sources primaires traditionnelles avec lesquelles Bastien aurait pu tirer le même constat. Dans certains cas des affirmations évidentes (ou superflues) sont insérées dans le texte et affectées d’une référence. Autrement dit, les sources ne sont pas toujours utilisées à bon escient. Par exemple, les témoignages de Jean-Paul L’Allier (p. 76) et de Claude Charron (p. 137-138) n’ajoutent rien qui eût réellement nécessité leur mention. En outre, l’accent que l’on met en quatrième de couverture sur l’entretien mené par l’auteur auprès de l’amiral Philippe de Gaulle est un peu surfait. Cet échange génère peu de citations réellement originales, pour l’essentiel des généralités qui auraient pu être glanées ailleurs, notamment dans les entretiens avec le principal intéressé sur son père ou à même la littérature du Général[7]. Dans la même veine, il est regrettable de constater l’absence de précisions dans certaines sources archivistiques. Bastien donne la référence complète de ses sources élyséennes qui ne sont pourtant pas à portée de main. Mais les sources provenant d’archives québécoises, celles de particuliers ou de ministères, ne sont pas toujours dûment complétées.

Bastien présente son travail d’analyse ou de réflexion le plus substantiel dans le sixième chapitre qui rompt avec la construction chronologique et plus narrative des précédents. Il y traite plus ou moins indistinctement et avec un brin de partisannerie de reconnaissance politique à la suite d’un référendum québécois où le OUI l’emporterait, de rapports de force France-Canada et France-Québec et d’appréciation sociologique (francité ou américanité des Québécois?). Certes, la réflexion est intéressante et son apport aux divers débats est, en quelque sorte, la partie la plus pénétrante de ces quelque deux cents pages. Néanmoins, le lecteur trouvera peut-être agaçant d’être le témoin de débats par livres interposés avec seulement quelques citations tirées ça et là du corpus argumentaire des personnes visées, en l’occurrence la politologue Anne Legaré et l’historien Gérard Bouchard.

L’écriture de Bastien se révèle fluide et de lecture facile. L’auteur ponctue son récit d’intertitres à-propos et de certaines locutions qui détonnent parfois un peu mais dont il semble friand, comme celles de «trancher le nœud gordien» (p. 179 et 185) et de «lâcher la proie pour l’ombre» (p. 173 et 267). Notons au passage quelques coquilles qui ont survécu à la révision des épreuves: «terre-à-terre» au lieu de «terre à terre» (p. 86), «envoi au …» (p. 93), «compte-rendu» au lieu de «compte rendu», l’anglicisme «supporters» (p. 84), «Parie» au lieu de Paris (p. 258), etc.

Le deuxième livre du chercheur comporte des aspects didactiques intéressants, mais les lecteurs précisément en quête de détails nouveaux sur les divers aspects de la coopération franco-québécoise n’y trouveront pas nécessairement une réelle plus-value à ce que n’apportaient pas déjà, de façon complémentaire, les ouvrages disponibles sur les relations internationales du Québec[8]. Malgré la facture plus universitaire du dernier livre de Bastien publié dans la collection «Débats» chez Québec Amérique et l’objet plutôt nouveau de son sujet d’étude, ce livre ne s’accompagne pas des éléments réellement novateurs et dignes d’intérêt qui jadis, avec Relations particulières, lui avaient permis une différenciation marquée.



[1]. Voir Frédéric Bastien, Relations particulières: la France face au Québec après De Gaulle, Montréal, Boréal, 1999, 424 p.

[2]. Voir Frédéric Bastien, «Les relations franco-québécoises de de Gaulle à François Miterrand», thèse de doctorat, 2002, Université de Genève, 270 p.

[3]. «Vous me fatiguez avec votre René Lévesque», aurait-il lancé à son entourage selon le témoignage de Bernard Dorin, ancien diplomate français. À cet égard, Bastien souligne que Mitterrand éprouvait une réelle «aversion» (p. 167) pour René Lévesque et que les deux cultivaient une «inimitié solide» (p. 150). Ces adjectifs auraient-ils paru un peu forts aux yeux des principaux intéressés? Bernard Dorin parle quant à lui «d’incompréhension mutuelle». Ces extraits de témoignages sont tirés des entretiens survenus lors du séminaire «Les relations France-Québec et le monde anglo-saxon» organisé par Paul-André Comeau, le 5 octobre 2001 au ministère des Relations internationales (MRI).

[4]. Malgré la continuité politique, Samy Mesli évoque, dans sa thèse de doctorat, une «rupture» sous Mitterrand en matière de coopération en éducation. Voir «La coopération franco-québécoise dans le domaine de l’éducation de 1965 à nos jours», thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal–Université de Paris 8, 2006, p. 191-203.

[5]. Voir le compte rendu de Frédéric Bastien de l’ouvrage de Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le lobby du Québec à Paris: les précurseurs du général de Gaulle dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 58, no. 1, été 2004, p. 105.

[6]. Rhéaume écrivait: «Fondamentalement, avec cet ouvrage publié chez Boréal et dont nous espérons une suite avec des grands entretiens que l’auteur pourrait réaliser avec les acteurs toujours vivants de cette œuvre authentiquement française…». Voir le compte rendu du livre de Bastien dans L’Action nationale, vol. 89, no. 10, 1999, p. 122.

[7]. Voir, entre autres, Philippe De Gaulle, Charles de Gaulle, mon père: Entretiens avec Michel Tauriac, tome 1 et tome 2, Paris, Pocket.

[8]. Aux ouvrages existants et qui traitent partiellement de coopération franco-québécoise s’ajoute dorénavant l’incontournable thèse de doctorat de Samy Mesli qui explore, en long et en large, la coopération franco-québécoise en matière d’éducation de 1965 à aujourd’hui (op. cit.).