Recension : Friedman, Murray, The Neoconservative Revolution: Jewish Intellectuals and the Shaping of Public Policy, New York, Cambridge University Press, 2005, 302 pages.

Hubert Villeneuve
Candidat au doctorat en histoire
Université McGill

Intéressé jusqu’à sa récente mort en mai 2005 aux questions relatives à la communauté juive américaine, dont il fut pendant quelque quarante ans un intellectuel marquant (voir les excellents deux tomes Jewish Life in Philadelphia, 1988), il n’est pas surprenant que Murray Friedman, historien et ancien responsable sous la présidence Reagan de la commission fédérale des droits civiques, en soit venu à s’intéresser au sujet d’actualité qu’est le conservatisme juif aux États-Unis. The Neoconservative Revolution est ainsi le dernier ouvrage qu’il nous a laissé, étudiant le rôle primordial joué par les intellectuels Juifs depuisla Guerre froide dans l’émergence d’une pensée conservatrice américaine.

Les Juifs américains furent le plus souvent associés à l’élite libérale américaine, à la lutte pour les droits civiques, au parti Démocrate et la coalition rooseveltienne depuis les années 1930. Une influente minorité déroge toutefois depuis longtemps à ce paradigme. Il y eut, avant et après la Secondeguerre mondiale, ces forgotten Jewish Godfathers que furent les libertariens tels Ayn Rand ou Frank Chodorov ou de ceux des cercles plus traditionalistes de la National Review (Frank Meyer, Ralph de Toledano,…), et dont le travail est ici expliqué avec brio. Semblable est le chapitre sur ceux en qui Friedman voit les parents directs du néoconservatisme juif, Elliot Cohen, Lionel Trilling, Sydney Hook et Leo Strauss. Strauss, en particulier, eut une influence déterminante par son insistance sur le caractère autodestructeur et nihiliste du libéralisme.

Les néoconservateurs proprement dits n’apparaissent qu’à partir de la moitié de l’ouvrage. Friedman s’intéresse particulièrement ici à ces intellectuels (Irving Kristol, Norman Podhoretz, Daniel Bell, Midge Decter,…) qui, durant l’époque d’après-guerre, s’éloignèrent de leur socialisme de jeunesse pour former progressivement le mouvement néoconservateur qui se manifesta d’abord et avant tout en réaction face à la menace communiste, mais aussi face aux excès de toutes sortes qu’il perçut dans l’évolution du libéralisme américain d’après-guerre: droits civiques, État providence, contre-culture, crise dans l’éducation,…

Mieux intégrée à l’univers médiatique et politique, une seconde génération, dont l’accointance passée avec la gauche fut beaucoup moindre (Paul Wolfowitz, Richard Perle, Robert Kagan, William Kristol), émergea dans les années 1980. Choix discutable, compte tenu du rôle que ces derniers jouèrent sous la présente présidence Bush, Friedman s’arrête à l’année 2000. L’inverse l’aurait sans aucun doute forcé à aborder le rôle controversé des «neocons» dans l’inévitable guerre d’Irak et ses désastreuses répercussions. L’auteur ne s’y trompe d’ailleurs pas lorsqu’il se permet de dire plutôt laconiquement sans élaborer que «the legacy of neoconservatives will rest on the results of the Iraq war an dits aftermath» (p. 240).

Ayant lui-même connu plusieurs d’entre eux, Friedman nous en offre ici un portrait admirablement clair, précis et détaillé, mais aussi manifestement favorable. L’auteur est soucieux de réaffirmer les éléments relativement difficiles à contester de l’héritage néoconservateur: réaffirmation de la confiance américaine en politique étrangère, et revalorisation de l’éthique bourgeoise et capitaliste, tant dans sa dimension culturelle que socio-économique dans la sphère domestique. S’il y a bien eu une «neoconservative revolution» comme le titre de l’ouvrage l’indique, c’est là qu’il faut la saisir, et non dans les récents déboires. Comme l’a expliqué Irving Kristol le «néo» du néoconservatisme résiderait dans un conservatisme dont l’approche serait pragmatique, dépourvue de toute nostalgie d’un passé révolu (p. 121). En admettant que la chose soit vraie, cette présidence Bush fils depuis 2000, que Friedman n’aborde pas, correspond indéniablement à une perte de ce même pragmatisme.

Si Friedman montre ici un intérêt pour son sujet, qu’il sait transmettre en un texte fort bien écrit et structuré, The Neoconservative Revolution ne constitue pas, loin s’en faut, un ouvrage grandement innovateur. Constituée principalement d’articles de journaux et d’entrevues avec les principaux intéressés encore vivants, la recherche est ici relativement sommaire et ne fait étalage d’aucune nouveauté particulière. L’histoire intellectuelle américaine comporte déjà de nombreux ouvrages sur le néoconservatisme ou, plus globalement, la construction graduelle de l’idéologie conservatrice américaine depuisla Guerre froide; pour qui serait déjà familier avec les ouvrages respectifs de Gary Dorrien, Peter Steinfels ou George H. Nash (auquel le livre est d’ailleurs dédié), le livre de Friedman donnera une certaine impression de déjà-vu.

Il demeure que le point de vue de Friedman est évidemment particulier, celui-ci souhaitant attirer l’attention sur l’importance qu’eurent les intellectuels juifs dans ce processus, démarche faisant écho à celle qu’avait entreprise Patrick Allitt avec les catholiques avec son livre Catholic Intellectuals and Conservative Politics in America, 1950-1985. À cet égard, la réelle force de l’ouvrage de Friedman ne se retrouve malheureusement que dans le premier tiers du livre. Alors qu’elle aurait due être longuement traitée, la question des liens généraux entre la tradition judaïque et le conservatisme n’est abordée que durant un captivant, mais trop court segment au début de l’ouvrage. La tradition séculaire juive, écrit Friedman, cultive une éthique valorisant la responsabilité, étrangère à la notion d’assistance publique. D’autre part, si les Juifs furent dans l’histoire occidentale parmi les plus fervents adeptes de la séparation de l’Église et de l’État, le Judaïsme fut en fait beaucoup plus soucieux du concept de «freedom of religion» que de celui de «freedom from religion» (p. 5).

Friedman n’explique que très partiellement en quoi le Judaïsme fut déterminant dans les cas spécifiques des intellectuels dont il aborde le travail. Le cas est particulièrement vrai pour les néoconservateurs dont la première génération, sans même parler de la seconde, fut beaucoup plus sécularisée et intégrée à la société américaine que celle de Léo Strauss. Parallèlement, le point de vue adopté par l’auteur force irrémédiablement celui-ci à minimiser la contribution des non-Juifs, tant au néoconservatisme qu’au conservatisme tout court (Francis Fukuyama, Peter Berger, Daniel P. Moynihan, Jeanne Kirkpatrick, la liste est longue,…) ce qui est insolite, considérant que les Juifs constituèrent une minorité dans un cas comme dans l’autre.

Mais ne boudons pas notre plaisir. S’il nécessite une certaine familiarité avec l’histoire politique et intellectuelle américaine, The Neoconservative Revolution demeure un ouvrage fort intéressant que l’on pourrait aisément recommander à tout spécialiste ou étudiant des cycles supérieurs intéressé à la question du conservatisme aux États-Unis.