Recension : Robert Comeau et Josiane Lavallée (dir.), L’historien Maurice Séguin : théoricien de l’indépendance et penseur de la modernité québécoise, Septentrion, 2006, 185 p.

Myriam D’Arcy
Étudiante au baccalauréat en science politique avec mineure en histoire
Université du Québec à Montréal

«Historien de son temps, il a voulu rejoindre le pays réel, rendre compte de ses échecs et de ses limites. Craignant les mirages, conscient des conséquences qu’ont sur la vie des peuples les faux pas historiques, il rêve à hauteur d’homme — et de nation.»
Julien Goyette

On ne se questionnera pas à tort sur les raisons qui font en sorte que l’œuvre de Maurice Séguin est revisitée pratiquement à chaque décennie, malgré le fait que son travail ne soit pas reconnu à sa juste valeur. Théoricien de l’École de Montréal et héritier en nationalisme du chanoine Groulx, son œuvre a labouré les profondeurs de l’historiographie contemporaine, les historiens de son époque et des générations qui l’ont suivi. On peut alors se demander si l’œuvre de Séguin est demeurée actuelle et si oui, en quoi? Le plus récent ouvrage qu’on lui a consacré donne une bonne occasion de rouvrir la question en abordant en chaîne les différentes facettes de l’homme et de son œuvre.

En 1987, Robert Comeau publiait un premier ouvrage consacré à Maurice Séguin dans lequel on y reproduisait Les Normes, pour la première fois mises à la disposition du grand public[1]. Cette publication survenait peu de temps après l’échec du premier référendum portant sur la souveraineté du Québec, le rapatriement de la constitution canadienne ainsi que l’épisode du «beau risque» avec la mise en veilleuse momentanée de l’option nationale causant la déroute du Parti Québécois qui lui servait de vecteur. En 1999, c’était au tour de Pierre Tousignant de consacrer un ouvrage à Séguin[2] dans lequel lui et ses collaborateurs remettaient de l’avant l’interprétation nationaliste de l’expérience historique du peuple québécois dans un moment difficile où, quelques années après l’échec du deuxième référendum, les élites nationalistes s’étaient passé le mot pour mettre de l’avant un discours politique dénationalisé au nom de l’inclusion et où toute évocation d’une appartenance qui serait dite ethnique à la nation québécoise était honnis. De quelle manière envisage-t-on désormais la réception de Séguin dans la pensée québécoise: telle est la question posée fondamentalement par ce nouveau livre qui lui est consacré.

La relation entre Maurice Séguin et son maître Lionel Groulx; leurs divergences et leurs ressemblances au niveau des idées a été l’objet de maintes analyses. Comeau et Lavallée nous proposent une discussion autour de la question suivante: doit-on parler de rupture ou continuité? Qu’il y ait rupture entre Groulx et Séguin, la chose n’est plus à démontrer, mais les éléments de continuité, souvent occultés, sont manifestement au cœur de l’héritage de l’un à l’autre dans le travail d’une pensée nationaliste.

Certains auteurs comme Frédéric Boily affirment qu’une certaine rupture s’opère entre le chanoine et les historiens néo nationalistes puisque ces derniers proposent une représentation bien différente du déroulement de l’expérience historique de la collectivité[3]. Cette rupture s’observe par le refus des historiens de l’École de Montréal à faire intervenir la Providence dans le destin de la nation canadienne-française, en proposant une interprétation laïque de leur aventure. En effet, doit-on le rappeler, Lionel Groulx a été le premier historien nationaliste du Canada français. À la fois clerc et maître, il peut difficilement proposer une interprétation de l’histoire qui ne fasse pas référence au caractère divin de la mission canadienne-française en Amérique. Aussi, comme l’affirme Boily, c’est un homme qui a été formé bien avant ses disciples et qui pense la société en dehors de la modernité du XXe siècle. Alors que Lionel Groulx débute ses recherches au tournant des années 1920, Séguin et ses collègues font leur entrée au département d’histoire de l’Université de Montréal à titre de professeurs au tournant des années 1950, soit après la Deuxième Guerre mondiale, en pleine ébullition occidentale. En ce sens, le progressisme dont il fait preuve s’explique aisément. C’est d’ailleurs ce qu’affirme de manière très juste Boily: «Au total, les rapports entre les deux historiens expriment un moment de tension où le nationalisme se trouve en période de mutation face à une espèce d’accélération de l’histoire marquant le début des années 1960. En effet, sans tomber dans une sorte de déterminisme social, on peut dire que la période implique ou entraîne une redéfinition des cadres mentaux servant à penser la nation»[4]. Tousignant affirme sensiblement la même chose: «Loin de vouer son enseignement à la glorification de “Notre maître, le passé”, il se démarqua de la tradition historiographique en optant résolument pour un choix de valeurs nationales conformes aux besoins et aux réalités de la société québécoise contemporaine qui, dans les années 1950, annonçaient les grands enjeux de la Révolution tranquille et indiquaient la voie à la modernisation de l’État québécois»[5].

Le rôle des deux historiens a été différent puisque la tâche de Séguin, comme historien national, est grandement facilité par Groulx qui a tracé le chemin à travers une forêt à toutes fins pratiques vierge. Suivant la voie du maître, Séguin s’est permis de s’aventurer plus loin, simplement parce qu’il était muni de meilleurs outils. Comeau le relève très justement: «Alors que Groulx a participé à la diffusion de l’idéologie de la survivance nationale dominante depuis le milieu du XIXe siècle, Séguin a cherché à comprendre pourquoi le destin du peuple canadien-français semblait bloqué depuis 1760»[6]. Par ailleurs, Comeau rappelle bien comment la pensée de Séguin, loin de s’opposer en rupture à celle de son maître, lui ressemble entre autres au niveau de la conception organiciste de la nation, du constat de gravité entourant la Conquête de 1760[7]. Voilà pourquoi on doit parler de radicalisation plutôt que de rupture. Ceci dit, les auteurs qui participent au premier chapitre n’ont pas su relever avec précision cet état de chose, préférant discuter tantôt de rupture, tantôt de continuité entre l’œuvre de Groulx et Séguin.

Le deuxième chapitre porte le thème de la conception de la nation et de l’histoire chez Séguin. Le politologue Denis Monière explique à quel point la conception organiciste de la nation formulée par Séguin est juste et globale: «Il a proposé une interprétation synthétique et globale de la société québécoise qui intègre les diverses composantes de la vie collective»[8]. Cette conception de la nation serait toujours actuelle puisque, comme l’affirme à son tour Vaugeois: «Vie économique, vie politique et vie culturelle: tout se tient. Tant que nous n’aurons pas compris ça, Maurice Séguin restera essentiel»[9]. En effet, la nation s’articule en un tout indissociable, ce qui rend impossible la soustraction d’une de ses composantes. Dans le même ordre d’idées, Monière discute de la critique formulée par Séguin au sujet du fédéralisme qui se voulait flexible pour les aspirations autonomistes canadiennes-françaises. «Il invalide aussi théoriquement tous les projets de réforme du fédéralisme et en particulier la thèse de la souveraineté culturelle car dit-il: “Même si la nation minoritaire maîtrise absolument ses institutions culturelles, il n’y a jamais autonomie culturelle car la culture est liée au politique et à l’économique”»[10].

Mais Monière fait un lien avec le marxisme fort contestable, pas tant dans sa logique que dans la l’importance qu’il accorde à la domination économique versus l’oppression d’une nation sur une autre. «Séguin […] proposait une interprétation essentiellement centrée sur l’analyse des rapports de force. Il initiait en quelque sorte une révolution épistémologique en adoptant implicitement une conception quasi-matérialiste de l’histoire, en pensant l’histoire du Québec comme un système de rapport de force qui tissait le destin des peuples»[11]. Monière affirme aussi: «L’utilisation du concept de rapport de force, l’analyse de la pensée et de la stratégie de l’adversaire, la notion d’intérêt comme motivation de l’agir humain, toutes ces innovations introduites par Séguin dans le traitement de l’histoire québécoise ont permis de faire la jonction entre sa génération et celle des marxistes qui ont pu greffer le concept de classe sur l’armature théorique fabriquée par Séguin»[12]. Ce n’est pas une simple lutte de classes que décrit Séguin, mais deux nations qui s’affrontent et à travers cela, de manière périphérique dans le débat, oui, il y a une oppression de classe. D’ailleurs, à l’intérieur de ce même ouvrage, Josiane Lavallée cite l’historien Jean-Pierre Wallot au sujet des Rébellions de 1837-1838 qui soutient que la lutte des classes a largement été dominée par un conflit entre deux nations: «Wallot reconnaît qu’une “lutte de classe a pu chevaucher le conflit racial”. Néanmoins, il atteste que l’intensité du conflit entre les deux nations transcende en importance les autres conflits»[13].

La discussion portant sur l’influence de Maurice Séguin chez les historiens et dans la société québécoise[14] répond partiellement à la question posée par Comeau et Lavallée aux auteurs du dernier chapitre, soit: l’œuvre de Maurice Séguin est-elle toujours actuelle ou appartient-elle au passé?[15] En fait, l’ouvrage entier répond à cette dernière question dont nous avons formulé une réponse en début de texte. Les auteurs discutent du néo nationalisme, cette nouvelle doctrine qui a influencé l’historiographie contemporaine. Mathieu Bock-Côté en donne fort adéquatement la formule «Il fallait parachever la conversion de la pensée canadienne-française en la rattachant au territoire québécois en politisant dans sa fondation même l’existence de la collectivité»[16].

Pour sa part, Julien Goyette livre un texte remarquable dans lequel il discute des similitudes entre les interprétations sur la nation canadienne-française de Fernand Dumont et Maurice Séguin[17]. Goyette explique avec beaucoup de finesse l’importance du droit à l’autodétermination sur le destin d’une nation. «À l’intérieur du même paradigme nationaliste, Séguin et Dumont partagent une préoccupation pour ce que j’appellerais l’authenticité. Pour l’un et l’autre, une société heureuse, c’est d’abord une société qui contrôle les grands axes de son existence. En un mot, la plénitude, c’est d’être maître de son destin, c’est de se situer dans son temps à soi»[18]. Cette vision du rôle de l’indépendance, n’ayant pour seule condition qu’elle-même, peut difficilement devenir périmée et transcende inévitablement les générations de politiciens et d’historiens qui font vivre ce projet politique.

Aussi, la plupart des auteurs formulent une sévère critique auprès des historiens révisionnistes avec leur science dénationalisée. En ce sens, ils mettent en perspective l’importance de relire Séguin et son histoire nationale comme l’explique Tousignant:

Du premier au second référendum tenu à l’automne 1995, la diversification de plus en plus manifeste des composantes socio et ethno-culturelles de la société québécoise, surtout visible au sein de la large population montréalaise, produisit un graduel mais insidieux glissement idéologique quant aux concepts de «peuple québécois» et de «nation québécoise». Conséquemment, l’on a eu tendance à dissocier et à abstraire ces deux notions de leur substrat nationalitaire canadien-français qui était assimilé à un nationalisme rétrograde de «survivance culturelle»[19].

Pour sa part, Mathieu Bock-Côté oppose l’interprétation de la Révolutiontranquille des historiens de l’École de Montréal qui est «centrée sur la question nationale et sa réouverture dans la lutte d’affirmation devant conduire à la pleine existence collective»[20] à celle des révisionnistes. En effet, Bock-Côté explique que pour les néo nationalistes, les Canadiens-français «ont fait d’une modernisation sociale et économique l’occasion d’un sursaut national»[21].

En somme, force est de constater la dénationalisation tendancielle du débat politique et de la lecture de l’histoire par les révisionnistes fait en sorte qu’une actualisation de la pensée séguiniste n’est pas seulement d’actualité, mais plus que jamais nécessaire. C’est d’ailleurs ce que Mathieu Bock-Côté avance avec beaucoup de justesse. «À la fois comme penseur et historien nationalistes, Séguin incarne une certaine manière de faire de l’histoire et d’envisager la matière sociale qui fait cruellement défaut dans la pensée québécoise contemporaine»[22]. La pertinence des travaux de Séguin réside aussi dans l’idée que les politiciens et les historiens auront à renouer avec une certaine idée du Québec pour investir la lutte souverainiste de sa dimension nationale. Prédisant l’échec du souverainisme, Bock-Côté invite les intellectuels souverainistes à relire Séguin pour leur éviter de tomber dans le piège du révisionnisme qui vide de sa substance le débat national québécois. «Il est bien possible que nous soyons collectivement pris à nouveau avec les questions auxquelles Maurice Séguin a du répondre en redéfinissant un nationalisme dont plus personne ne voulait vraiment se faire le porteur. Probablement que les praticiens d’une histoire multiculturelle ou trop exclusivement centrée sur le social et dépolitisée ne trouveront pas chez lui les outils pour approfondir leur réflexion. La relecture de Séguin devrait nous conduire à restaurer l’histoire dans sa dimension nationale à travers la reconnaissance du politique comme premier domaine de l’agir social»[23].

 


[1]. Robert Comeau, Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains ; suivi de, Les normes de Maurice Séguin, Montréal, VLB, 1987, 307 p.

[2]. Pierre Tousignant et Madeleine Dionne-Tousignant, Les Normes de Maurice Séguin : le théoricien du néo-nationalisme, Guérin, Montréal, 1999, 273 p.

[3]. Robert Comeau et Josiane Lavallée(dir.), L’historien Maurice Séguin: théoricien de l’indépendance et penseur de la modernité québécoise, Septentrion, 2006, p. 28

[4]. Ibid., p. 40

[5]. Ibid., p. 115

[6]. Ibid., p. 65

[7]. Ibid., p. 64

[8]. Ibid., p. 107

[9]. Ibid., p. 10

[10]. Robert Comeau, Maurice Séguin, historien du pays québécois, Montréal, VLB, 1987, p.168 dans Robert Comeau et Josiane Lavallée (dir.), L’historien Maurice Séguin: théoricien de l’indépendance et penseur de la modernité québécoise, Septentrion, 2006, p. 110

[11]. Ibid., p. 108

[12]. Ibid., p. 108

[13]. Ibid., p. 138-139

[14]. Ibid., p. 121-163

[15]. Ibid., p. 166-185

[16]. Ibid., p. 169

[17]. Ibid., p. 145-153

[18]. Ibid., p. 145

[19]. Ibid., p. 118

[20]. Ibid., p. 172

[21]. Ibid., p. 172

[22]. Ibid., p. 175

[23]. Ibid., p. 175