Recension : Tremblay, Thomas-Louis. Journal de guerre (1914-1918). Texte établi et annoté par Marcelle Cinq-Mars, Montréal, Athéna éditions, 2006, 331 p., ill., cartes.

Yves Tremblay
historien
Ministère dela Défense nationale

Dans l’édition militaire québécoise, peu de livres sont aussi importants. Voici le seul journal de guerre d’un haut gradé québécois ayant fait campagne pendant un grand conflit. Le seul paru et, à moins d’une grande surprise, le seul qui paraîtra jamais.

Thomas-Louis Tremblay (1886-1951) est né à Chicoutimi en 1886. Il devient l’un des rares diplômés canadiens-français de RMC en 1907 (génie civil). Il ne reste pourtant pas dans l’armée. Il entre au service du chemin de fer Transcontinental, avant de devenir ingénieur-conseil. Il garde pourtant contact avec l’armée, dans les forces de milice (infanterie et artillerie). T.-L. Tremblay se porte volontaire en 1914 et est désigné comme commandant en second[1] du 22e Bataillon canadien-français à la mobilisation de celui-ci. Il tranche sur ses collègues par ses compétences militaires, l’armée de l’époque étant un vaste club social où le savoir tactique est à peu près nul. Comme cela devient apparent dans les soixante-dix premières pages du journal, Tremblay est le vrai fondateur du bataillon en tant qu’unité combattante. Le colonel, souvent absent, lui confie l’entraînement et la préparation des inspections, se reposant sur Tremblay pour tout ce qui compte. Tremblay prend enfin le commandant du 22e Bataillon en janvier 1916. Le commandement de la brigade à laquelle appartient le 22e lui est confié en août 1918. Il retourne à la vie civile en 1919. Son passé militaire n’est pas étranger à sa nomination de directeur général du Port de Québec en 1922. Il quitte ce poste en 1936. En 1939, il revient sous les drapeaux, avec le grade de major-général, dans des fonctions administratives, en fait pour inspirer le recrutement des Canadiens français, sans grand succès. Démobilisé en janvier 1946, il décède en 1951 à l’âge de 64 ans.

Les observations faites dans ce journal valent largement celles qu’on trouve dans bien d’autres journaux de guerre. Tremblay ne néglige aucun sujet important. L’entraînement fait l’objet de multiples entrées, une véritable prime pour le chercheur, car cela restera toujours un sujet négligé dans les récits à grand tirage. En effet, le soldat passe plus de temps à s’entraîner, à diverses corvées et à attendre aussi, qu’à combattre[2], mais les récits trop synthétiques ont la fâcheuse propension à négliger ces moments d’inactivité relative.

Cependant, ce sont les périodes au front, plus ou moins actives selon la place du bataillon dans le système des tranchées, qui frappent surtout. Là, Tremblay montre tant son savoir tactique et sa minutie que son caractère implacable. Quelques exemples suffiront. Le 21 novembre 1915, alors que les diverses armées en sont toujours à améliorer un système de tranchées encore primitif, Tremblay critique le plan proposé par un spécialiste des sapeurs militaires, le lieutenant McPhee: «je ne comprends pas pourquoi McPhee fait placer le fil barbelé en avant de la butte des huttes, et ai une grosse discussion avec lui à ce sujet. Je voudrais le fil barbelé en arrière de la butte, afin que les Boches ne puissent le voir; il semble avoir l’approbation du général W[atson]». L’affaire, banale en apparence, est d’une importance capitale, car il vaut mieux construire le gros du système défensif du côté de la pente descendante (en anglais reverse slope defence). Cet axiome défensif était bien compris des Allemands, mais les Anglais et leurs sycophantes coloniaux eurent du mal à l’admettre, tant l’idée naturelle de hauteurs dominantes est ancrée chez eux. Mais en 1914-1918, être visibles signifie être bombardés, donc tués à plus ou moins longue échéance. Dans une guerre où l’avantage tactique local est ce que l’on pouvait espérer de mieux, le respect de ce genre d’axiome était une question de vie et de mort. Tremblay l’avait tôt compris.

Le 18 septembre 1916, le dernier jour de Courcelette, où le 22e se comporte vaillamment, Tremblay fait le genre de remarque qu’on reproche souvent à des officiers supérieurs: «Nous avons payé cher notre succès; nous nous consolons en pensant que ces sacrifices ne sont pas faits en vain; que notre nationalité en bénéficiera un jour». L’insensibilité fait peut-être partie de la carapace dont les soldats comme Tremblay semble pourvus. Cela ne l’empêche pas d’être franc. Quelques heures plus tôt, il écrivait ainsi que «[j]e regrette cette franchise envers mon brigadier; ces notes étant personnelles, je dis ce que je pense de lui franchement. Au point de vue incompétence, il est juste là […] Il est bien [mot illisible] de noter que le brigadier [A. H. Macdonell] a engueulé le Capt. De Montigny parce que son dîner était quelques minutes en retard le 15 septembre, alors que sa brigade se faisait hacher [mot illisible] en prenant Courcelette».

Ajoutons que Tremblay a, comme tout bon meneur d’hommes, le souci du bien-être de ses hommes et ce autant que les circonstances le permettent. C’est très évident dans les premiers mois aux tranchées, alors que la boue et la pluie continuelle de l’automne 1915 pose des défis considérables. Malgré la température inclémente, Tremblay insiste pour que les hommes aient leur bain hebdomadaire, ce qui malheureusement n’était pas toujours possible. Il fait des efforts considérables pour trouver de la paille sèche pour les couchers, alors que la paille est une marchandise en grande demande sur le front. Le 18 novembre 1915, toujours à cause de la pluie, il fait construire «un séchoir pour assécher les hommes». L’insensibilité est un défaut à relativiser.

La cruauté a aussi été reprochée à Tremblay. À de multiples occasions l’on peut d’ailleurs se rendre compte de la place centrale de la discipline dans le journal. Dans son histoire socio-militaire du 22e Bataillon, Jean-Pierre Gagnon a longuement expliqué[3] comment Tremblay pouvait être têtu, quel chef agressif il était, au point où il n’a pas hésité à laisser fusiller cinq de ses hommes pour lâcheté, le plus grand total de fusillés pour un même bataillon dans tout le Corps expéditionnaire canadien. On n’a donc pas affaire à un enfant de cœur.

Il ne faudrait toutefois pas croire que Tremblay fut seulement un insensible en quête de gloire personnelle. Il avait des motifs plus complexes. Le meilleur exemple, qui met en contexte l’agressivité de Tremblay, c’est probablement l’entrée du 5 août 1918, alors que le Corps expéditionnaire canadien se prépare pour une grande bataille qui va contraindre les Allemands à la retraite. Tremblay proteste énergiquement contre le rôle que doit jouer son bataillon. À la veille d’un assaut que beaucoup envisagent décisif, le 22e est relégué en réserve. Normalement, ce serait une bonne chose, les attaques étant généralement meurtrières. Cette fois, c’est différent. L’avantage matériel des alliés est maintenant énorme et les Allemands sont épuisés. Tout le monde le sait. Tremblay proteste donc, car un grand succès est en vue, succès dont ne profitera pas le 22e. Tremblay pense qu’il s’agit d’une décision anti-Canadiens français: «Je fais remarquer au général que mon bataillon a été choisi pour attaquer seulement dans les conditions les plus difficiles alors que les chances de réussir étaient petites, mais que quand il s’agit d’une attaque bien organisée où le succès est assuré que nous sommes en réserve. Finalement après une longue discussion où je lui rappelle ses promesses dans le passé, je ne réussis pas à lui faire changer la distribution des bataillons à l’attaque».

La bataille déclenchée le 8 août fait de grandes pertes, y compris le brigadier avec lequel Tremblay vient de se chamailler. Comme commandant de bataillon le plus ancien, Tremblay est désigné pour le remplacer, d’abord à titre temporaire, puis sur une base permanente, ce qui entraîne sa promotion au grade de brigadier-général. Il commandera la 5e Brigade jusqu’en mai 1919, la démobilisation.

La prose de Tremblay n’est pas celle d’un écrivain même moyen, mais l’officier ne manque ni d’humour ni d’un grand sens de la mise en scène pour rapporter des anecdotes significatives. Par exemple, alors que le bataillon est à l’entraînement en Angleterre, Tremblay et quelques collègues en profitent pour faire une randonnée le long de la côte. Puis, «à Dover, nous sommes devenus des suspects parce que nous parlions français. De Dover à l’aérodrome, nous avons été suivis par une motocyclette. À l’aérodrome, on a arrêté notre machine pour nous questionner. La motocyclette nous a suivis jusqu’à Folkestone. Petite expérience très amusante» (p. 45). Ou la suivante. Parce qu’il saigne trop à cause des hémorroïdes, Tremblay est forcé de se rendre à l’ambulance de campagne. Là, les médecins l’examinent et conseillent l’opération. Tremblay mentionne qu’alors «j’ai pu constater par moi-même le travail silencieux très méritoire de nos infirmières. […] Elles consolent, encouragent les blessés tout en pansant leurs blessures d’une main délicate» (p. 168).

Cependant, l’appareil critique pèche par abondance. Je ne crois pas que ce soit volontaire. Un document comme celui-ci va tellement à l’encontre de l’image du héros québécois habituel, le personnage de Tremblay est si différent, que l’incompréhension serait trop grande pour le lecteur du Québec si l’on ne pointait pas ici ou là un repère familier. D’où l’abondance de notes et d’encadrés. Trop. En effet, si certains encadrés sont utiles, tel celui sur la carrière étonnante de l’aumônier Du Perron-Casgrain (1864-1942), un homme peu connu qui mérite une biographie scientifique, ou le beau travail de recomposition en français d’une colonne du Times de Londres à propos de Courcelette (p. 172-173), d’autres sont superflus, comme ceux sur les maréchaux Kitchener, Gallieni et Joffre. Tout bon dictionnaire réfère à ces personnalités; et en omettant l’encadré sur Gallieni, on aurait pu éviter des erreurs de débutant[4]. Un glossaire aurait été plus approprié que la multiplication de notes sur le vocabulaire.

Des problèmes d’édition gâchent aussi la lecture. Le traitement numérique de plusieurs photos n’a pas donné des résultats convaincants. Inexplicablement, deux caractères différents sont utilisés dans les notes en bas de pages. On trouve trop d’erreurs: quelques fautes («un cible», «Douvre», «renforcir», etc.); une mauvaise conversion de fahrenheit à centigrade; des anglicismes, comme «commission d’officier» au lieu de brevet d’officier; des traductions[5] approximatives, par exemple du parade anglais, ce qui introduit une confusion entre défilé de troupes et rassemblement; casualty clearing station rendu par poste d’évacuation au lieu d’ambulance, au sens d’hôpital mobile[6]; l’open order, qu’on aurait dû rendre par «en tirailleurs»; sapping non traduit et mal expliqué; l’emploi erroné du circonflexe pour désigner une «cote» d’altitude; et ainsi de suite[7]. L’épilogue contient des fautes de style, d’orthographe et au moins une erreur factuelle. L’index est plutôt bien fait, comme c’est de règle avec cette maison d’édition.

Il faut enfin déplorer que le journal de Tremblay paraisse seulement aujourd’hui. La production historique surla Grande Guerre, y compris la grande vague des révisions qui a débuté dans les années 1960, est plutôt derrière nous, de sorte que le témoignage de Tremblay aura moins d’impact que s’il avait été publié il y a quinze ou vingt ans. Souhaitons néanmoins que cette publication incite quelques courageux chercheurs du Québec à écrire une version de la guerre de 14-18 pour public québécois, une version riche et moins stéréotypée que ce que l’on peut retrouver dans les manuels d’histoire sur le marché. Le journal de Tremblay sera alors d’un renfort inappréciable.

Somme toute, une addition essentielle à toute bibliothèque d’histoire du Québec.



[1]. La photo de couverture d’un Tremblay en fin de carrière induit en erreur. En fait, à tous les postes qu’il occupera durant la guerre, il sera toujours l’un des plus jeunes. Le médaillon de la page 136 donne une meilleure idée du personnage.

[2]. Selon, Niall Ferguson (The pity of war: explaining World War I, New York, Basic Books, 1999, p. 352), un bataillon passe 40 % du temps aux tranchées, les individus le formant encore moins (30 % peut-être, dont au moins la moitié de ce 30 % en seconde ligne) à cause des convalescences, des cours, des permissions, des affectations à l’arrière, etc. Le journal de Tremblay documente très bien ces temps «morts». Et être en première ligne ne veut pas dire combattre nécessairement. Ça dépend des secteurs.

[3]. Le 22e bataillon (canadien-français) 1914-1919: étude socio-militaire, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1986, chap. VIII.

[4]. Gallieni s’orthographie sans «é». L’épisode des taxis dela Marne, monté en épingle, illustre l’un des problèmes de cette édition. Gallieni était contre l’utilisation des taxis de Paris, mobilisés pour convoyer d’urgence des troupes durant la bataille dela Marne, «une idée de civils» à son avis. La grande majorité des troupes a plutôt été transportée par trains ou par camions. Après la mort de Gallieni, ses partisans vont réécrire l’histoire de la bataille dans leur lutte contre l’histoire produite par les partisans de Joffre, y compris l’épisode des taxis. De sorte que sans le savoir madame Cinq-Mars prend parti dans une querelle autour de la mémoire de deux maréchaux français qui n’a aucun rapport avec le journal de Tremblay.

[5]. Le journal est écrit en français, mais Tremblay emploie généralement l’anglais pour les termes techniques. Un effort considérable a été fait pour trouver des équivalents français. Je signale ici les problèmes moins pour stigmatiser les éditeurs, d’autres ont fait pire, que pour signaler l’indigence linguistique québécoise en matière de terminologie militaire.

[6]. Pourtant, Tremblay emploie lui-même ambulance en ce sens à la p. 68.

[7]. Certaines annotations laisse songeur, comme celle-ci (p. 47): «Canayens»: «Canadianisme utilisé au Canada pour désigner les Canadiens français». Ou encore l’explication superflue de «no man’s land».