Réplique au texte «Entre l’arbre et l’écorce» de Yves Tremblay

Sébastien Vincent
Chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec, UQAM
Candidat à la maîtrise, histoire

Le bilan que dresse Yves Tremblay des douze dernières années d’histoire militaire produite au Québec s’avère assez juste. La partie sur les avenues encore à étudier paraît potentiellement féconde. L’auteur termine son bilan en soutenant que depuis 1994, «les progrès sont réels, mais cantonnés à d’étroits corridors». À mon sens, l’analyse qu’il déploie se limite elle-même à d’«étroits corridors». En traitant exclusivement de la filière universitaire et des historiens du ministère de la Défense nationale dont il est lui-même employé, Tremblay néglige de nombreuses autres contributions à notre histoire militaire et il passe sous silence une approche intéressante, celle de l’histoire culturelle de la guerre, avec laquelle il ne possède aucun atome crochu, comme il l’a mentionné ailleurs[1]. Plusieurs autres «corridors» auraient pu être pris en considération, sachant que l’histoire des guerres se fait à plusieurs voix et selon des approches multiples et complémentaires avec lesquelles on peut être ou non en accord. Voici donc ce qui m’apparaît être un complément à son texte.

Les mémoires de maîtrise et les thèses de doctorat non publiés

Un bilan exhaustif aurait dû considérer l’ensemble des mémoires de maîtrise et des thèses de doctorat en histoire militaire plutôt que de traiter uniquement de ceux ayant fait l’objet de publication. C’est d’ailleurs ce que l’historien Jean-Pierre Gagnon a fait dans un bilan historiographique où il a aussi présenté certains travaux en cours[2]. Passer outre le domaine des recherches universitaires non publiées, parce qu’elles traitent souvent d’un sujet trop pointu, c’est oublier que ces dernières ont été sanctionnées par l’institution universitaire et que la discipline avance à coup de monographies très spécifiques avant de voir poindre de grandes synthèses.

Une simple investigation avec le moteur de recherche Manitou des bibliothèques de l’UQAM, par exemple, aurait permis de présenter plusieurs mémoires explorant un aspect de notre histoire militaire. Au cours des cinq dernières années, les travaux ont commencé à dépasser le cadre des deux guerres mondiales et des études régimentaires[3]. Après l’analyse de la représentation de ces conflits dans les médias, en particulier dans les journaux et dans la mémoire collective, l’intérêt se porte maintenant vers d’autres guerres auxquelles les Canadiens français/Québécois ont participé ou sur des aspects plus pointus de la discipline tel le patrimoine militaire[4].

Les travaux produits par les historiens «amateurs» et ceux d’universitaires ne gravitant pas autour de programmes de recherches en histoire militaire

Voilà un autre «corridor» évacué du bilan dressé par Yves Tremblay. Celui-ci passe outre, par exemple, les ouvrages portant strictement sur les combattants, un sujet dont il souligne d’ailleurs la valeur. Je pense notamment aux ouvrages du journaliste Pierre Vennat traitant de la participation des Québécois francophones aux deux guerres mondiales et à la guerre de Corée[5]. Vennat a aussi écrit sur les carabiniers et voltigeurs contre Louis Riel, en plus de livrer une des rares biographies portant sur un militaire québécois francophone, un autre domaine que Tremblay présente comme un champ qui reste à défricher[6]. Bien que Vennat ne soit pas un historien du champ universitaire, il reste que l’homme a abattu beaucoup de travail. Tremblay ne mentionne pas plus les ouvrages non militaires du journaliste Yves Lavertu qui nous font (re)découvrir le Québec du temps de la Seconde Guerre mondiale[7].

Un autre «corridor» a été évacué de ce bilan: les travaux d’universitaires portant sur des aspects moins militaires des conflits. Si on s’en tient au Québec au cours de la Seconde Guerre mondiale, Tremblay aurait pu, par exemple, aborder les substantielles recherches abordant les relations entre le Québec, le gouvernement vichyste et les représentants de la France libre[8]. Celles-ci présentent le Québec dans le cadre d’un important conflit mondial. Voilà un élément complémentaire à l’histoire militaire qui contribue à l’enrichissement de l’histoire politique du Québec!

Toujours en ce qui a trait à la Seconde Guerre mondiale, Tremblay n’inclut pas deux ouvrages écrits par des auteurs appartenant à l’univers du gouvernement canadien pourtant présenté dans son bilan. Il n’ajoute pas à son bilan le livre de Claude Castonguay, recteur du défunt collège militaire de Saint-Jean, qui présente la ville de Québec entre 1939 et 1945[9], et la traduction de l’étude traitant des agents secrets canadiens durant le conflit de Roy MacLaren, ancien diplomate et ministre canadien aussi spécialiste en histoire militaire[10].

L’histoire culturelle de la guerre: une avenue délaissée par Tremblay, mais pourtant féconde

Yves Tremblay souligne qu’il reste beaucoup à faire ou à refaire dans «le vaste chantier des études sur les combattants de toutes les périodes». Il a raison, car l’histoire des guerres demeure avant tout celle d’une expérience humaine paroxystique qui a peu intéressé les historiens d’ici. Il ne souligne pas la valeur de l’histoire culturelle de la guerre qui connaît pourtant un véritable essor institutionnel, éditorial et populaire en Europe. Cette dernière se fonde sur une approche institutionnelle et muséale comparatiste (Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie et Russie) qui conduit à brouiller les spécificités nationales, en devenant la seule culture commune aux belligérants. C’est là une critique que je formulerais à l’égard de cette approche.

Cela dit, l’histoire culturelle de la guerre repose sur de solides assises historiographiques dont elle constitue en quelque sorte la synthèse. Elle se fonde entre autres sur les travaux pionniers de Jean-Jacques Becker portant sur l’opinion publique, sur ceux d’Antoine Prost sur les mentalités des anciens combattants français de la guerre 14-18 et le rôle de la commémoration, sur ceux d’André Corvisier s’intéressant à la psychologie des combattants, mais surtout sur ceux de George L. Mosse, de Victor Davis Hanson, de Paul Fussell et de John Keegan. Ce dernier a profondément remis en cause dans les années 1970 la rhétorique du récit de bataille traditionnel qui privilégie le point de vue opérationnel et stratégique. Sa principale caractéristique, rappelle Keegan, est de présenter la guerre «d’en haut» à partir de concepts abstraits tels la victoire et la défaite. Cela a pour effet d’omettre les faits matériels et psychologiques des hommes au combat. En plaçant ces derniers au centre de son analyse dans son livre The Face Of Battle (1976) l’historien propose un changement drastique de perspective. Il considère le champ de bataille à ras du sol tel que l’ont connu les combattants au front.

Fort de ces assises historiographiques, l’histoire culturelle de la guerre étudie dans une perspective pluridisciplinaire des sujets aussi variés que la violence, la science et l’art militaires, le rôle des conflits et des armées dans la formation de l’État, ainsi que le moral des combattants. En accordant une place prépondérante aux témoignages individuels des gens ordinaires, comme l’ont été les soldats au front, elle s’intéresse à la commémoration, à la formation de l’opinion publique et des imaginaires sociaux, à la construction de la figure de l’ennemi, à l’accommodation face à la violence, à la gestion individuelle et collective de la souffrance, de la mort et du deuil[11]. L’histoire militaire n’est désormais plus l’apanage des spécialistes du domaine.

Les travaux découlant de cette approche constituent souvent des exemples et des modèles qui mettent à contribution des sources encore inexploitées telles le contrôle postal des régiments, les films, les chansons et les témoignages de combattants. Cela nous change des traditionnelles études portant sur les décisions de l’état-major et des grands mouvements de bataillon. Il m’apparaît que l’histoire culturelle de la guerre, malgré certaines limites conceptuelles, peut s’avérer féconde dans l’étude qui reste à faire des combattants québécois d’ici, toutes époques confondues. La table est mise pour des années de recherche!

Les combattants commencent à intéresser les historiens d’ici. Yves Tremblay lui-même a publié en 2006 un court ouvrage d’analyse de témoignages de combattants de la campagne de libération du nord-ouest de l’Europe en 1944-1945[12]. Deux ans avant la parution de ce livre, j’avais publié un recueil de témoignages de militaires québécois francophones ayant participé à la Seconde Guerre mondiale dans une perspective essentiellement sociale et culturelle[13]. Je m’étais inspiré de ce qui se fait abondamment en Europe et aux États-Unis, mais qui visiblement a peu concerné les historiens d’ici. Le livre soulève la question des limites et de la fiabilité de la mémoire des acteurs d’un conflit. Il a été finaliste au prix du Gouverneur général en 2005 dans la catégorie des essais: une première pour un livre d’histoire militaire écrit par un Québécois, francophone de surcroît. Ce fait n’est pas mentionné dans le bilan dressé par Tremblay. On lui pardonnera l’omission de cette nomination à un prix que certains considèrent trop «canadian». Cela dit, si je fais ce détour par mes propres travaux, c’est pour montrer, à l’instar de Tremblay et de Jean-Pierre Gagnon, que l’histoire militaire au Québec fait son chemin, en plus d’être parfois reconnue, même au Canada. Un autre exemple en ce sens, mais dont Tremblay ne fait pas mention: Béatrice Richard a récemment remporté le Prix C. P. Stacey remis par le comité canadien d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, une composante bilingue du Comité internationale de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale.

Conclusion

Yves Tremblay pose sur les douze dernières années d’histoire militaire produite au Québec un regard riche en perspective, mais partiel et limité à l’histoire dite institutionnalisée. Pourtant, le désert historiographique ne sévit pas hors de la sphère universitaire et du ministère de la défense! Les mémoires et les thèses ainsi que les travaux de chercheurs gravitant hors du circuit présenté par l’auteur contribuent activement au développement de l’historiographie militaire et politique du Québec. Par ailleurs, Tremblay ne dit mot sur l’histoire culturelle, une approche dont il ne voit pas l’originalité, mais qui produit pourtant des travaux potentiellement inspirants pour les historiens d’ici. Assurément, il aurait gagné à élargir sa perspective. Dans un bilan plus complet qui aurait révélé la diversité et la richesse de la discipline, l’exhaustivité dans la présentation des travaux et des approches aurait dû davantage compter. Ce qui aurait donné un peu moins l’impression que le domaine de l’histoire militaire au Québec se situe entre «l’arbre et l’écorce».



[1]. Voir notamment sa critique du livre de Jean-Jacques Becker, Histoire culturelle de la Grande Guerre, Paris, Armand Colin, 2006, dans «Chronique d’histoire militaire: Théâtres de guerre», Bulletin d’histoire politique, vol. 15, no. 2, hiver 2007, p. 119-120.

[2]. Jean-Pierre Gagnon, «Dix ans de recherche, dix ans de travail en histoire militaire! Que peut-on dire de ces dix ans?», dans Robert Comeau et Serge Bernier (dir.), Dix ans d’histoire militaire en français au Québec, [1994-2004]: actes du 10e Colloque en histoire militaire organisé par la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec de l’UQAM les 10, 11 et 12 novembre 2004 à l’UQAM, Montréal, Lux, 2005, p. 9-20.

[3]. Marco Machabée, Les origines et l’historique du premier escadron canadien-français (le 425e) de l’Aviation royale du Canada 1942-1945: étude politique, sociale et médiatique, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 1996, 128 p.

[4]. Deux mémoires déposés ces trois dernières années, dont Tremblay ne fait pas mention, ont été publiés. Il s’agit de celui de Mourad Djebabla-Brun, Mémoires commémoratives de la Grande Guerre au Québec, 1919 à nos jours, les enjeux, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2003, 234 p., publié sous le titre Se souvenir de la Grande Guerre, La mémoire plurielle de 14-18 au Québec, Montréal, Vlb éditeur, 2004, 181 p. et de celui de Patrick Bouvier, Première guerre mondiale, justice militaire et désertion des Canadiens français, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2003, 136 p., publié sous le titre Déserteurs et insoumis, Les Canadiens français et la justice militaire (1914-1918), Montréal, Athéna, 2004, 152 p. Voir aussi les mémoires non publiés de Bruno Neveu, Perceptions et représentations de la participation des Canadiens aux campagnes militaires de 1944 et 1945 dans la presse régionale normande, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2002, 155 p.; Jean-François Gazaille, Des héros invisibles, la participation des Canadiens à la guerre d’Espagne, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2004, 142 p.; Félix Leduc, Le Musée canadien de la guerre, la mise en valeur du patrimoine militaire canadien, 1919-1968, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2005, 117 p., ainsi que Jean-François Coderre, La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950-1953) et sa couverture médiatique, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2006, 119 p.

[5]. Pierre Vennat, Les poilus québécois de 1914-1918, Histoire des militaires canadiens-français de la Première Guerre mondiale, Le Méridien, deux tomes, 1999-2000; Les Héros oubliés, L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, Le Méridien, trois tomes, 1997-1998; Baptiste au pays du matin calme, Les militaires canadiens-français en Corée, 1950-1953, Le Méridien, 2000.

[6]. Pierre Vennat et Michel Litalien, Carabiniers et voltigeurs contre Louis Riel, Histoire militaire et politique méconnue, Le Méridien, 2003 ainsi que Général Dollard Ménard, De Dieppe au référendum, Outremont, Art Global, 2004.

[7]. Yves Lavertu, L’affaire Bernonville, Le Québec face à Pétain et à la collaboration (1948-1951), Montréal, VLB éditeur, 1994, ainsi que Jean-Charles Harvey, le combattant, Montréal, Boréal, 2000.

[8]. Sur cet aspect, voir Éric Amyot, «Vichy, la France libre et le Canada français: bilan historiographique», Bulletin d’histoire politique, vol. 7, no. 2, hiver 1999, p. 9-17, ainsi que la thèse de doctorat d’Éric Amyot publiée sous le titre Le Québec entre Pétain et De Gaulle, Vichy, La France Libre et les Canadiens français (1940-1945), Montréal, Fides, 1999.

[9]. Jacques Castonguay, C’était la guerre à Québec (1939-1945), Outremont, Art Global, 2003.

[10]. Roy MacLaren, Derrière les lignes ennemies, Les agents secrets canadiens durant la Seconde Guerre mondiale, Montréal, LUX, 2002.

[11] Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Christian Ingrao et Henry Rousso (dir.), La violence de guerre 1914-1945, Approches comparées des deux conflits mondiaux, Bruxelles/Paris, Éditions Complexe/IHTP-CNRS, 2003, p. 13-14.

[12]. Yves Tremblay, Volontaires, Des Québécois en guerre (1939-1945), Montréal, Athéna, 2006.

[13]. Sébastien Vincent, Laissés dans l’ombre, Les Québécois engagés volontaires de 39-45, Montréal, VLB éditeur, 2004.