Une utopie totalitaire au Québec: le roman Eutopia

Marc-André Durand
Étudiant à la maîtrise, Histoire
Université du Québec à Montréal

Décrire le devenir collectif des Québécois a été un thème récurant des récits de fictions spéculatives. Eutopia; le monde qu’on attend. Pour les jeunes qui veulent. Pour les adultes qui pensent (Eutopia) de Jean-Berthos, publié à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, s’inscrit dans cette lignée d’ouvrages de fiction dont fait partie par exemple Pour la Patrie de Jules-Paul Tardivel[1].

Roman énigmatique qu’Eutopia. Étrange d’abord par le flou autour de son auteur, Jean Berthos. Étrange aussi par sa forme qui le place au croisement du récit de voyage fictif et du projet politique. Mais aussi fortement ancré dans son époque et dans une tradition littéraire.

Le récit se présente comme le reportage de la visite d’un clerc français à Saint-Jean-du-Peuple (Lévis) à la fin des années 1950. Le Québec théocratique est alors dirigé par le Grand-Maître et son Ordre de Saint-Michel, dans un socialisme théocratique non clérical. Théocratique parce que comme le dit le héros: «C’est du socialisme que j’admire, une démocratie sociale plutôt, qui remet le monde en l’état où Dieu l’a conçu et le ramène aux fins auxquelles Il le destine»[2]. Nous essaierons ici de voir de quelle façon s’articule cette utopie et quels procédés de nature littéraire il utilise pour faire le lien entre le roman et le discours politique.

Identification et datation

L’identité réelle de l’auteur Jean Berthos reste à mieux définir. Ce dernier a écrit Le pèlerin d’amour: grand poème en cinq actes qui fut reçu de façon diverse par la critique en 1924. Jean Harvey (1926) dénonçait alors son caractère passéiste[3] tandis qu’Alexis Gagnon (1924, sous le pseudonyme de Marcellus) était plus positif[4]. Les institutions officielles comme la Bibliothèque nationale du Québec et les bibliothèques universitaires, voient sous le nom de Jean Berthos un pseudonyme de Thomas Alfred Bernier[5]. Homme politique manitobain, originaire du Québec, il est mort en 1908. Or, bien que le roman ne soit pas daté, il apparaît évident au lecteur que le texte fut écrit à la fin des années 1930 ou au début des années 1940, notamment pour des raisons idéologiques, le roman évoquant plusieurs thèmes fascisants[6]. Les institutions datent parfois l’ouvrage en 1944 ou 1945. Rémi-Maure dans «Eutopia…. ou la Cité de Dieu au Québec» semble émettre des doutes sur l’année 1945. En ce sens, Alfred Thomas Bernier n’est évidemment pas l’auteur d’Eutopia. L’erreur a déjà été relevée par Monique Genuist[7] et semble provenir de l’utilisation par les services de catalogage des bibliothèques de l’ouvrage de référence Pseudonymes québécois[8] de Bernard Vinet (1974) qui liait le pseudonyme Jean Berthos au sénateur Thomas-Alfred Bernier. Vinet y notait tenir l’information du Bulletin bibliographique de la société des écrivains canadiens[9]. Or ce Bulletin notait pour l’année 1944 que Jean Berthos, l’auteur d’Eutopia, était un pseudonyme de Thomas Bernier. Bernard Vinet tient probablement son erreur du fait que Pseudonymes québécois est un remaniement de Pseudonymes canadiens[10] de Audet et Malchelosse. L’édition de 1936 de Pseudonymes canadiens liait déjà Jean Berthos à Thomas-Alfred Bernier pour Pelerin d’amour. Il y a lieu de croire que l’erreur s’est probablement ensuite répandue dans les services de catalogage.

Les meilleures indications concernant Thomas Bernier viennent du Journal historique des Bernier, publication à caractère généalogique, avec les articles de Mario Rendace[11]. On y apprend que Thomas Bernier (1881-1962), en plus du Pèlerin d’amour (1924) et d’Eutopia (que Rendace date, probablement avec raison, de 1944, conformément au Bulletin bibliographique de la société des écrivains canadiens et à d’autres sources), aurait présenté une pièce historique au concours «Prix David», Montcalm, toujours sous le pseudonyme de Jean Berthos.

«Passé à peu près inaperçu de son temps, Eutopia semble retourner au néant aussitôt que surgi. Ouvrage fantomatique»[12] a écrit Rémi-Maure dans la revue Solaris en 1981. Mario Rendace rapporte l’existence d’un compte-rendu dans l’édition du 23 septembre 1944 de L’Évènement-Journal[13].

Eutopia est à bien des égards, un roman à thèse. Le style littéraire pauvre de Jean Berthos était déjà dépassé à l’époque du Pèlerin d’amour, ce que lui reprochaient ses contemporains Jean Harvey[14] et Alexis Gagnon[15]. Bertos fait massivement usage de superlatifs dans Eutopia pour démontrer tout le bien qu’il pense du système totalitaire qu’il décrit. Le récit se présente comme un reportage ou un récit de voyage à la manière de beaucoup d’utopistes. Les vingt chapitres d’Eutopia décrivent les découvertes d’un écrivain français venu découvrir la Michelie, c’est-à-dire la société érigée par le Grand-Maître et son Ordre de Saint-Michel. La société totalitaire dépeinte par le récit s’inscrit visiblement dans l’idéologie fascisante, dont elle emprunte de nombreux éléments, dont le culte du chef auquel nous reviendrons. Les éléments les plus totalitaires du régime sont présentés par Berthos, nous le verrons, comme l’apothéose de la justice, justice à la fois sociale et divine.

L’objectif de l’auteur n’est visiblement pas de nature romanesque. Il présente à la fois un appel et un projet social. Il place ce projet sous la double égide de la raison et de l’action quasi miraculeuses en ce sens que le développement de cette société repose sur la volonté et l’action divine directe (rappelant Tardivel et Pour la patrie), mais que son maintien repose sur la plausibilité réelle du régime, sur son caractère effectif. D’un point de vue littéraire, cela s’exprime par un double mode de discours. Le premier est le discours poétique au sens premier. Les chapitres sont précédés de poèmes à la gloire du chef, du régime et de Saint-Michel. À l’opposé, le corps du texte est parcouru de références concrètes, allant jusqu’à la forme d’un budget sommaire, servant à démontrer tout le réalisme du projet.

Le personnage principal est intéressant d’autant plus qu’il est pratiquement inconnu. Son nom n’est pas mentionné. Ce personnage est en fait le narrateur puisque le roman se présente comme un récit de voyage. Berthos, en introduction, ajoute une ambiguïté supplémentaire. Il s’adresse au lecteur en signant «L’auteur» mais le propos de cette introduction est en fait celui du narrateur. Du coup, le personnage de l’écrivain est partie d’une trinité syncrétiste entre le héros, le narrateur et l’auteur. Le narrateur est donc à la fois l’auteur et le personnage fictif de l’écrivain[16].

Eutopia baigne dans un univers littéraire et idéologique connu. Il importe à ce titre de décrire qu’elles sont les influences et les références plausibles de Jean Berthos, du fait que le mystère entourant l’auteur nécessite des éléments d’explication d’autant plus révélateurs. Le lien le plus facile d’un point de vue littéraire est probablement avec Utopia de Thomas Moore. Il n’y a pas de raison de douter que Berthos ait pu avoir accès à Utopia, le titre étant paru en latin en 1516 et en français en 1550 avant même la version anglaise (1551). Le titre de Berthos d’abord y est une référence évidente mais qui est surtout révélateur de par sa différence. L’Utopia de Moore réfère au privatif grec décliné à la latine u et à topos (lieu). C’est donc le non-lieu, le pays nulle part. L’Eutopia de Berthos tire aussi son nom de topos, mais couplé au préfixe d’origine grec eu, le bien. L’Eutopia de Berthos est donc plutôt le lieu-bon. Cela semble confirmer la thèse évoquée précédemment selon laquelle le projet de Berthos ne lui semble pas utopique, au sens d’impossible, mais plutôt «eutopique», au sens de bénéfique. D’autres éléments rapprochent les deux œuvres. L’Utopia de Moore était régie par les mathématiques, pure manifestation de l’intelligible. Le nombre garantissant l’égalité, tout est mesurable dans l’Utopia. De même dans la Michelie de Berthos, les mathématiques sont la science maîtresse[17], celle qu’on apprend à tout âge.

On peut aussi lier le récit de Berthos à deux autres romans, Pour la patrie de Tardivel (1895) et La cité dans les fers de Paquin (1925) qu’il est susceptible de connaître. À l’exemple de Pour la patrie[18] , dans Eutopia Satan lutte activement contre l’organisation de l’Ordre de Saint-Michel, mais sans être aussi personnifié que dans Pour la Patrie. Le chef des micheliens rappelle aussi les héros de Tardivel. Il place en opposition les Canadiens français et les Anglais qui tentent de les assimiler. Avec Pour la patrie, les ennemis du Québec franco-catholique se multiplient: les Francs-maçons satanistes, les capitalistes, les anglophones, etc.. Le roman s’achève sur l’évocation d’une république en Nouvelle-France, théocratique. Les Francs-maçons reprennent du service dans La cité dans les fers[19] où un de leurs membres, le Premier ministre, veut imposer le libre-échange et la taxation de la propriété religieuse. Lorsque le gouvernement tente de mettre la main sur un couvent de Montréal, la révolte éclate sous la direction d’André Bertrand. Allan Weiss note le caractère proto-bloquiste du parti d’André Bertrand. Cette tendance à défendre les droits des Québécois (ou Canadiens français) dans un parti à la chambre des communes est récurrente dans la science-fiction[20] , même au début du XXe siècle. Finalement, dans La Cité dans les fers, lorsqu’Ottawa déclare la loi martiale, André Bertrand déclare l’indépendance du Québec pour être nommé provisoirement président. La rébellion est écrasée. Weiss a raison de souligner le caractère fasciste de La Cité dans les fers:

Ce qui est notoire à propos du mouvement de Bertrand est son caractère fasciste; il a tout uni dans une façon de penser. […] «un homme avait dominé tous ces êtres divers, les confondants en une seule pensée unique» (p.10) […] «la République c’est Bertrand. C’est lui qui en est l’incarnation vivante» (p.36)[…].[21].

La Cité dans les fers est parue vingt ans avant la publication présumée d’Eutopia, et le ton fascisant lie les deux ouvrages, bien qu’ancré dans deux phases différentes du fascisme.

Le contexte idéologique est évidemment important pour bien cerner l’émergence d’Eutopia. Comme la date de production reste incertaine (peut-on croire qu’en contexte de guerre l’écriture et la publication de l’ouvrage ont pu être décalées, surtout en considérant que la date de publication reste sujette à caution?,) il est difficile de faire des liens avec des événements concrets. L’attente du chef émanant d’Eutopia rappelle l’attente du chef chez les ultra-nationalistes et les fascistes issus des groupes militants catholiques même s’il faut toutefois relativiser les prétendues sympathies fascistes des Canadiens français.

L’idée corporatiste s’implante quant à elle de façon plus officielle. La doctrine sociale de l’église s’exprime entre autres par le Programme de restauration sociale proposé par l’École sociale populaire. Il professe une série de mesures inspirées par l’idée de l’union entre le capital et le travail.

L’esprit de crise règne depuis 1929 et se répercute dans l’œuvre de Berthos qui croit que la fin de la Deuxième Guerre mondiale entraînera le monde en crise[22]. Notons aussi que l’utopie corporatiste ou socialisante indépendantiste n’est pas qu’un fait québécois. Dans A War on Poverty; The One War That Can End War[23] , publié à Winnipeg en 1926, on trouve une section décrivant une société socialisante comprenant les provinces de l’ouest et une partie de l’Ontario. Ce texte d’Edward Alexander Patridge constitue une critique du capitalisme et de la Confédération canadienne.

Une utopie historique

Le récit de Berthos est utopique au sens où il met en scène un historique qui apparaît improbable, si ce n’est impossible. Le récit se situe six ans après la guerre[24] , soit en 1959[25]. Il spécule donc que la guerre se termine en 1953. L’émergence du chef et de l’Ordre de Saint-Michel tiennent à la fois de la naïveté et de la foi. Cela s’exprime donc en deux temps chronologiques, soit l’émergence du Grand-Maître et l’histoire de l’Ordre de Saint-Michel qui ne sont pas contemporains au récit, mais racontés a posteriori à l’écrivain français.

À la manière des argumentaires populistes, on rappelle que le chef venait d’un milieu modeste avant de devenir le Grand Maître de l’Ordre:

Il avait vécu jusqu’à quarante ans sans qu’on le connût beaucoup. C’était un homme sage qui remplissait ses fonctions à l’admiration de ses chefs. […] en outre, c’était un chrétien convaincu et ferme, mais sans ostentation. […] Son influence était si petite le pauvre qu’il était. […] les anciens rats, que la guerre avait fait fuir ailleurs, étaient revenus ronger le flanc des peuples que seul un miracle pouvait sauver de leur continuel asservissement.

[…] Appelons Jean tout court l’homme extra-ordinaire (sic), le précurseur, que nous allons connaître, cet homme caché, qui a, tout à coup, éclaté en un astre lumineux dont chacun veut suivre la trace qui conduit à un monde vraiment nouveau, bien que toujours ancien: le monde tel que Dieu l’a créé[26].

La poésie célèbre le chef et le régime totalitaire:

Ce Chef, seigneur, qu’il soit un homme, un ange,

Donne le nous, que tout enfin revienne et change[27].

On ne peut manquer de lier le nom de Jean du Grand-Maître à celui de Jean Berthos, le pseudonyme de Thomas Bernier. Le nom de Jean est peut-être aussi à lier à Saint-Jean-Baptiste, patron des Canadiens français. Le chef est détenteur de toutes les qualités, il est bon, humble, chrétien pratiquant, généreux, brillant, charismatique et inspiré par Saint-Michel. En fait, il est si humble qu’il refusera la présidence de l’Ordre de Saint-Michel[28]. «Cet homme, […] mais c’est un saint alors»[29] s’écriera l’écrivain français. Lorsqu’un homme appellera le Grand-Maître son petit prince, l’écrivain répondra:

Votre petit Prince, répétai-je, Ah! voilà qui est bien trouvé. C’est un véritable prince que votre chef, un prince que Dieu vous a donné et dont je voudrais être l’humble sujet, comme vous tous[30].

C’est donc un homme exceptionnel qui fonda l’Ordre de Saint-Michel pour le bien de la population grâce à la fortune minière qu’il a amassée. Le texte laisse présumer que l’or et les minerais ont été trouvés suite à un miracle divin. L’Ordre de Saint-Michel est un ordre de chevalerie, au sens propre dans la mesure où ses membres ont des chevaux cérémoniels[31]. L’ordre ressemble beaucoup aux Francs-maçons, il est en quelque sorte une maçonnerie catholique, même si moins secrète. Au moment de sa fondation, c’est une société semi-secrète dont les membres sont choisis sur une base morale, avec une hiérarchie à degré évoquant la hiérarchie maçonnique.

L’ordre a des ennemis: les «racistes à outrance, […] les politiciens de la vieille école, […] les professionnels rancuniers […] les puissances de l’argent»[32]. Mais les micheliens, grâce à leur journal, ont fait élire soixante et onze députés contre neuf des vieux partis et quatre dans les comtés anglophones où l’ordre ne présentait personne[33] Maître du gouvernement provincial, l’ordre a ensuite acquis la rive sud de Québec à prix fort[34]. Aux élections fédérales, l’ordre présenta 60 personnes (en laissant 5 comtés aux anglophones). Dans Eutopia, on a aussi une tendance à transmettre à la Chambre des communes la question québécoise par l’élection de «micheliens» à Ottawa, en évoquant l’indépendance du Québec si les réformes ne peuvent être accomplies.

Une utopie économique et sociale

Après ses victoires électorales, l’Ordre de Saint-Michel a une tendance à la dictature. Après avoir pris le pouvoir à Québec, l’Ordre abolit la démocratie électorale:

Quel coup de théâtre ce fut, et quel déchirement, quand le gouvernement édicta une première loi par laquelle les membres nouvellement élus étaient désormais nommés à vie […]. Tout notre système d’élection venait d’être renversé. […] Ces lois furent adoptées à l’unanimité, preuve que nos élus entraient, de corps et d’âme, dans notre ordre nouveau pour y coopérer tout ensemble[35].

À la manière de ce que seront plus tard les «démocraties populaires», le régime se définit sous la double appellation de la démocratie et du socialisme. Dans le style de Berthos, abusant comme nous l’avons mentionné de superlatifs, le régime se place sous l’égide évidente de la perfection, la langue allant jusqu’à être purifiée de ses anglicismes[36]. Les élections que nous avons décrites jusqu’ici sont en fait antérieures au récit, soit au voyage de l’écrivain français. La seule élection à avoir lieu durant le récit est le fait d’un comité restreint[37]. Ce qui n’empêche pas un personnage de crier alors: «Vive notre démocratie, vivent nos centres, vive notre Grand-Maître et vivent Dieu et Saint-Michel qui nous les ont donnés»[38].

Le système de nationalisation rappelle pour le lecteur informé les problèmes économiques des pays socialistes. Toutefois, Berthos cherche constamment à bien démontrer que l’innovation n’est pas ralentie par ce socialisme à cause d’une série de mesures bureaucratiques[39]. L’ultime utopie ou naïveté de Berthos est peut-être que ce régime n’a pris que deux ans à s’installer et à s’ajuster[40]. Les changements sont «faits pour le bénéfice de nos populations, et cela, à tous points de vue: moral, intellectuel, physique et hygiénique»[41]. Cet état totalitaire a une perspective holiste de son rôle. Il y a quelque chose de mussolinien dans cet état qui accompagne le citoyen dans toutes les étapes de sa vie, de son baptême aux derniers sacrements[42]. Les camps de vacances sont organisés par le régime[43]. Tout cela donne évidemment une impression d’embrigadement de la jeunesse[44].

Le régime se réclame de l’égalitarisme du «Tout pour le peuple, par le peuple et avec le peuple»[45]. Ainsi, par exemple, l’éducation est presque gratuite[46]. Ce socialisme théocratique emprunte beaucoup aux autres régimes totalitaires en vigueur à l’époque de Berthos. Même l’art a une certaine résonance avec le réalisme soviétique, sauce chrétienne[47].

Les thématiques du régime ont aussi la même résonance. On dira par exemple que les ouvriers ont accès à ce qui était réservé à la ploutocratie[48]. Le régime est ouvert à toutes les races[49], mais ne fait pas mention des différentiations religieuses. Cet égalitarisme est toutefois très relatif. Une série de différentiations continuent d’avoir cours dans le régime michelien. Il existe toujours des riches et des pauvres par exemple. Le récit fait aussi mention d’une multitude de ségrégations entre les hommes et les femmes[50]. La différentiation la plus «moderne» que le lecteur est à même de constater est la différence entre les gens du commun et les membres de l’Ordre de Saint-Michel qui ont des avantages, comme des avantages bancaires ou financiers[51]. «Je vous parlerai bien encore de nos caisses, qu’il me suffise de vous dire qu’il n’est pas nécessaire d’être michelien pour en être membre. Cependant le michelien y jouit d’avantages spéciaux»[52]. La naïveté ou l’aveuglement de Berthos sont désarmants à ce sujet, le lecteur moderne ne manquant pas d’y voir une résonance des avantages consentis aux membres des partis au pouvoir dans les pays totalitaires.

Berthos ne pousse pas l’utopie jusqu’à croire que son système peut subsister sans système répressif. Le régime a un organe de répression important. Mais l’auteur s’attache à le montrer le plus positivement possible, d’une façon maladroite. Il y a en premier lieu un système de surveillance des visiteurs étrangers[53]. Les services de sécurité sont un élément qui rappelle d’autres récits de science-fiction. La sécurité est dirigée par des psychologues: «Comme un père doit connaître ses enfants, ainsi le centre doit connaître les siens. (…) nous pouvons mieux contrôler les activités subversives et arrêter tout mal dans sa racine»[54]. Un personnage dira: «Le centre c’est notre vie, c’est un directeur de conscience civile»[55]. Ces centres sont l’unité d’organisation locale qui dirige l’ensemble de la vie sociale. Pour les défendre, un citoyen dira:

Il ne faut pas croire cependant que nous les avons fondés pour tracasser qui que ce soit, pour inquisitioner; car nous protégeons la liberté de chacun, une liberté dirigée, bien entendu. Nos lois sont sévères, mais elles ne le sont que pour ceux qui veulent saper notre société, pour les êtres dangereux, les éléments de détérioration. Ceux-là, nous les surveillons, et s’il le faut, nous les éliminons[56].

Il y a lieu de croire que l’auteur sent que son système de répression dérangera le lecteur éventuel, car le personnage de l’écrivain français émet des critiques sur ce système. En fait, sa seule critique du roman porte sur le système de surveillance[57], mais il est évidemment ramené dans la lumière de la vérité… Dans la même ligne, le système d’incarcération est longuement décrit[58]. Ce qu’il faut noter c’est que, pour l’auteur, tout ceci est essentiellement positif. Il y voit une grande preuve d’avancée sociale. Berthos n’a que des bons mots pour le système de répression du nouveau régime:

On avait, au préalable, fondé une école de jeunes et habiles limiers et d’agents de l’ordre qui se montrèrent très habiles en ces heures troublées et maintinrent un ordre parfait. Ils eurent tôt fait de mettre à la raison les plus turbulents et, à l’ombre, ceux qui refusèrent d’obtempérer aux ordres émis. Cette école de limiers nous rend toujours de grands services […][59].

Une utopie catholique?

Le système de répression fictif décrit par Berthos n’a pas d’abord pour but de contrer l’agitation politique, mais plutôt de contrôler les mœurs. Par exemple, la musique jazz est interdite[60]. Berthos présente son projet politique comme du paternalisme étatique[61] qui est protecteur des mœurs. À titre d’exemple, un hôtelier ne peut louer une chambre à un couple qui n’est pas marié. L’État fabrique les vêtements et dirige donc la mode[62]. Dans une scène de plage un personnage dira: «En notre pays l’heure du cuissotisme est passée, vous comprenez ce que je veux dire»[63]. Les enfants sont élevés dans le respect du mariage et de la chasteté[64] et les familles nombreuses sont encouragées. Le roman fait aussi l’apologie de l’auto sacrifice, celui du chef d’abord, mais aussi celui de divers membres de l’ordre, comme cet industriel qui vend tous ses biens pour servir le chef[65].

Le narrateur apprend qu’au début l’Évêque doute de l’ordre, notamment à cause de ses capacités monétaires[66] mais il finira par se laisser convaincre et verra le caractère bénéfique de l’œuvre du Grand-Maître[67]. Jean Berthos a peut-être voulu par là assurer l’orthodoxie de son roman. Toutefois, il sait probablement qu’il va beaucoup plus loin que le projet social de l’Église. D’un point de vue théologique, il est aussi dans certains aspects en conflit avec l’orthodoxie en remplaçant l’Église comme moteur par un ordre qui se développe en dehors d’elle, et dans une certaine mesure, contre elle, jusqu’à la remplacer. Dans son roman, en plus d’être suspect parce que lié à l’argent, l’Ordre de Saint-Michel est accusé de dictature et de socialisme. Ainsi, on apprend que des religieux s’opposent à l’Ordre[68]. La mystique fictive de l’Ordre devient ambiguë face à l’orthodoxie catholique. Le chef est comparé au Christ: «Et vous verrez […] les miracles accomplis par le Maître que nous vénérons comme un saint et par ceux qui l’ont suivi avec la foi des apôtres qui suivirent le Christ»[69]. Notons par contre que Mario Rendance rapporte que Thomas Bernier, qui se cache derrière le pseudonyme de Jean Berthos, était probablement membre de la Congrégation des hommes de Notre-Dame de Lévis[70].

L’avancement économique du régime est lié au progrès spirituel[71]. Le progrès, même technologique, y est une notion souple. Le progrès est matériel, technologique, intellectuel et surtout moral. Le temps libéré par la réorganisation économique est consacré à l’activité sociale, intellectuelle et spirituelle.

Conclusion

Nous avons commencé par décrire l’écriture de Berthos comme étant naïve. Il importe pour conclure de relativiser cette affirmation. L’utopie de Bertos, c’est d’abord une utopie au sens romanesque et une utopie au sens où elle suppose une évolution historique basée sur un deus ex machina.

Le lecteur du XXIe siècle, rompu aux idées libérales, y voit plutôt une dystopie[72]. Nous avons restructuré ici le projet pour lui donner une nouvelle cohérence qui met évidemment l’accent sur le caractère dystopique du récit de Berthos. Cet effet dystopique n’est visiblement pas voulu par Berthos et n’a donc pas à être pris au second degré. Peut-être y a-t-il lieu de voir dernière la naïveté littéraire de Berthos, une projection d’une pensée politique qui n’a rien de naïve. Contrairement à beaucoup de récits utopiques ou eutopiques, Berthos ne va pas jusqu’à croire à la viabilité sociopolitique parfaite de son programme. À ce régime qu’il propose, il a l’honnêteté d’adjoindre un service de répression puissant.

Berthos ajoute une apparence de viabilité à ce régime par des états de compte des différents services, mais il y démontre surtout une grande ignorance de l’économie classique. Ses notions de l’assurance sont aussi visiblement limitées[73]. Eutopia a peut-être souffert d’être né au mauvais moment. Au début des années 1930, dans un contexte propice où les idées fascisantes avaient droit de cité, Berthos serait peut-être passé à l’histoire. En 1944-1945, en fin de guerre contre le nazisme, Eutopia n’a évidemment pas fait école.

Dans un monde en transition et en évolution, Jean Berthos tentait de joindre la tradition et les valeurs chrétiennes avec une approche technique (ou technocratique) des problèmes qui lui sont contemporains. Mario Rendance semble avoir voulu démontrer que le roman tirait ses influences du corporatisme et du coopératisme plus que du totalitarisme[74]. Toutefois, l’étonnant système de répression, notamment en ce qui concerne le contrôle des mœurs, laisse plutôt songer à une société totalitaire avec la plus grande part des éléments qui s’y rattachent, dont le régime de parti unique.

Berthos termine en jouant sur l’ambiguïté entre l’auteur, le narrateur et le personnage central de l’écrivain, renforçant par là le syncrétisme de leur union. L’écrivain français quitte lentement la Michelie en évoquant un espoir pour son peuple (la France) mais cet espoir est en fait, en vertu de cette trinité, adressé au lecteur.

[…] J’avais un rêve et je l’apportais aux miens, comme je le transmets au monde de mes lecteurs, auquel je souhaite de le comprendre, comme je leur demande leur indulgence pour mes bâtons-rompus et leur patience que j’ai dû exercer à la limite.

Puissent-ils répéter avec moi: Saint-Michel, défendez-nous dans nos combats et donnez-nous le chef que nous attendons[75].

 


[1]. Eutopia reprend beaucoup de thèmes qui seront des thèmes phares de la science-fiction comme les centres d’habitation sur trente-deux étages, comprenant toutes les commodités: école, terrasse, églises, etc.. Il est toutefois difficile de spéculer sur les connaissances de Berthos sur ce genre littéraire.

[2]. Jean Berthos (Pseudonyme), Eutopia, Lévis, Éditions du Quotidien, s. d., p.253.

[3]. Voir Jean-Charles Harvey, Pages de critique sur quelques aspects de la littérature française au Canada, Quebec, Imprimerie le Soleil , 1926, p. 167-168.

[4]. Voir Marcellus, «L’Actualité. Pelerin d’amour», Le Devoir, 24 juillet 1924, p. 1.

[5]. Thomas Alfred Bernier (1844-1908).

[6]. Des éléments de la technologie décrite indiquent aussi que le roman daterait de la fin des années 1930.

[7]. Cette erreur continue toutefois de figurer aux catalogues. Voir Monique Genuist, «Eutopia», Dictionnaire des œuvres littéraire du Québec, Montréal, Fides, 1978-, vol. 3, p. 356.

[8]. Bernard Vinet, Pseudonymes québécois, Québec, Garneau, 1974, p. 29.

[9]. Société des écrivains canadiens, Bulletin bibliographique de la société des écrivains canadiens, Montréal, s. n., 1944-1946, p. 9.

[10]. Audet, Francis-J. et Malchelosse, Gérard, Pseudonymes canadiens, Montréal, G. Ducharme, 1936, p. 31.

[11]. Voir principalement Mario Rendance, «Thomas Bernier, écrivain», Journal historique des Berniers, vol. 47, no. 2, décembre 2004, p. 10-13.

[12]. Rémi-Maure, «Eutopia…. ou la Cité de Dieu au Québec», Solaris, avril 1981, p. 14.

[13]. Mario Rendance, «Thomas Bernier, écrivain», Journal historique des Berniers, vol. 47, no. 2, décembre 2004, p. 12-13.

[14]. Voir Jean-Charles Harvey, Pages de critique sur quelques aspects de la littérature française au Canada. Quebec, Imprimerie le Soleil , 1926, p. 168-168.

[15]. Voir Marcellus, «L’Actualité. Pelerin d’amour», Le Devoir, 24 juillet 1924, p. 1.

[16]. Pour éviter l’ambiguïté entre Berthos et son personnage, reliée par l’intermédiaire du narrateur qui joue sur les deux tableaux, «l’auteur» fera ici référence à Berthos et «l’écrivain» fera référence au personnage fictif.

[17]. Jean Berthos, Eutopia, p. 338 et suiv.

[18]. Jules-Paul Tardivel, Pour la Patrie, Montréal, Hurtubise HMH, 1975 (1895), 272 p.

[19]. Ubald Paquin, La cité dans les fers, Montréal, Garand , 1925, 62 p.

[20]. Noter que la notion de science-fiction n’existait à l’époque de Tardivel, même si certains romans seront classés a posteriori dans la science-fiction.

[21]. Alan Weiss, «Separations and Unities: Approaches to Québec Separatism in English and French-Canadian Fantastic Literature», Science-Fiction Studies, vol. 24, 1997, p. 55. Nous traduisons.

[22]. Jean Berthos, Eutopia…, p. 7.

[23]. Edward Alexander Partidge, A War on Poverty; The One War That Can End War, Winnipeg, Wallingford, 1926.

[24]. Jean Berthos, Eutopia…, p. 8.

[25]. Ibid., p. 14.

[26]. Ibid., p. 13-14.

[27]. Ibid., p. 8.

[28]. Ibid., p. 102.

[29]. Ibid., p. 110.

[30]. Ibid., p. 124.

[31]. Ibid., p. 367.

[32]. Ibid., p. 111.

[33]. Ibid., p. 132.

[34]. Ibid., p. 200.

[35]. Ibid., p. 295-296.

[36]. Ibid., p. 122 et 136.

[37]. Ibid., p. 387.

[38]. Ibid., p. 387.

[39]. Ibid., p. 371-372 et 244.

[40]. Ibid., p. 335.

[41]. Ibid., p. 41.

[42]. Ibid., p. 52.

[43]. Ibid., p. 135.

[44]. Ibid., p. 208.

[45]. Ibid., p. 314.

[46]. Ibid., p. 165.

[47]. Ibid., p. 86.

[48]. Ibid., p. 123.

[49]. Ibid., p. 109.

[50]. Ibid., p. 163, 233 et 380.

[51]. Ibid., p. 89.

[52] .Ibid., p. 245.

[53]. Ibid., p. 18 et 178.

[54]. Ibid., p. 152 et suiv.

[55]. Ibid., p. 384.

[56]. Ibid., p. 177.

[57]. Ibid., p. 229.

[58]. Ibid., p. 228.

[59]. Ibid., p. 296.

[60]. Ibid., p. 320.

[61]. Ibid., p. 148.

[62]. Ibid., p. 359.

[63]. Ibid., p. 360.

[64]. Ibid., p. 360.

[65]. Ibid., p. 369.

[66]. Ibid., p. 72-73.

[67]. Ibid., p. 96.

[68]. Ibid., p. 282 et 331.

[69]. Ibid., p. 46.

[70]. Ibid., p. 13.

[71]. Ibid., p. 329 et 333.

[72]. Le terme dystopie est souvent utilisée comme l’antithèse de l’utopie alors que sa racine grecque (de dys, racine grec pour trouble, difficulté) suggère plutôt une opposition à l’eutopie.

[73]. Jean Berthos, Eutopia…, p. 376.

[74]. Voir Mario Rendance, «Thomas Bernier, écrivain», Journal historique des Bernier, vol. 47, no. 2, décembre 2004, p. 10-13.

[75]. Jean Berthos, Eutopia…, p. 436.