La couverture journalistique québécoise des commémorations du Débarquement de Normandie: le cas des journaux The Gazette et La Presse

Maxime Saint-Laurent
Étudiant à la maîtrise en communication publique
Université Laval

Au Canada, la majorité des journalistes respectent un code d’éthique officieux qui veut, entre autres, qu’ils demeurent objectifs face à la nouvelle, qu’ils rapportent fidèlement les faits, qu’ils ne se limitent pas seulement à une seule version des faits, etc. Le respect de ce code est souhaité et souhaitable pour et par la société civile. Par contre, libertés démocratiques obligent, aucune instance n’impose aux journalistes et aux médias de masse l’application totale de ce que certains nomment le «credo» journalistique. C’est pourquoi à quelques occasions, des articles de presse laissent entrevoir des prises de position partiales du rédacteur ou de l’éditeur. Cette dérogation au «credo» n’est pas endémique, mais elle est tout de même présente. À titre d’exemple, Florien Sauvageau et David Pritchard[1], dans une étude qu’ils ont menée sur le journalisme canadien, exposent clairement cette réalité lorsqu’il est question de constitutionnalité nationale. Sur ce dernier sujet, l’impartialité générale des journalistes s’efface quelques fois au profit de prises de position marquées surtout entre les médias de chacune des «solitudes». Or, et les deux auteurs le remarquent eux-mêmes, peu d’observations du même genre ont été faites sur des sujets ou des thématiques autres que la politique. Pourtant, certains sujets sont plus que propices aux prises de position ou à une certaine partialité des journalistes. L’histoire nationale canadienne est l’un de ceux-ci. Cependant, la présence régulière d’articles à caractère historique est généralement très rare dans les grands médias écrits canadiens. Cette observation est encore plus frappante au niveau québécois.

L’une des rares exceptions à la faible couverture journalistique d’événements à caractère historique concerne l’un des épisodes les plus connus de la Seconde Guerre mondiale: le Jour J. Généralement, le 6 juin de chaque année, le corps journalistique canadien rappelle à la nation ce haut fait historique. Par la même occasion, dans une sorte de convention officieuse, cet événement sert aussi de prétexte pour rappeler le sacrifice de toute une génération lors du conflit. Or, considérant les réalités culturelles uniques à chaque «solitude» canadienne; considérant les divergences d’interprétations historiques observables au Canada[2]; considérant la possible partialité des journalistes telle qu’observée par Sauvageau et Pritchard, se peut-il que les journalistes canadiens (anglophones et francophones) puissent faire preuve de partialité dans leurs couvertures des commémorations du Jour J? Si tel est le cas, comment ces différences s’observent-elles au niveau de la presse écrite? La réponse à ces questions devrait permettre de poursuivre les observations déjà effectuées au niveau politique quant à la possible partialité journalistique, mais surtout elle devrait permettre de dégager l’importance accordée à la mémoire dans chacune des «solitudes» canadiennes.

L’étude de ce cas précis s’est faite par l’analyse des caractéristiques particulières des articles proposés aux lecteurs par deux médias écrits québécois lors de leur couverture des commémorations du «Débarquement de Normandie». Ces médias sont les quotidiens The Gazette pour ce qui est du lectorat anglophone et La Presse au niveau francophone. Chez chacun de ceux-ci, le fond comme la forme des reportages ont été examinés pour tenter de dresser un portrait précis des 60 années de commémoration du Jour J dans la presse québécoise. Par contre, avant d’entrer dans le vif de cette analyse, il est préférable de situer préalablement l’événement initiateur de la commémoration et les réalités de celle-ci.

L’événement déclencheur

Du strict point de vue journalistique, le Jour J possède tous les traits caractéristiques de l’événement, soit l’individualité dans le temps et l’espace, l’observabilité et le caractère de rupture[3]. Par contre, avant d’être un événement d’actualité, le Jour J n’était qu’un projet. Un projet possible, mais dont personne, sauf le haut commandement allié, ne pouvait réellement connaître en détail le qui, le quand, le où, le comment et le pourquoi. Il n’était cependant pas interdit à la population de laisser libre court aux suppositions de toutes sortes quand venait le moment de répondre à ces questions. Le tout permettait aux gens de s’approprier une situation sur laquelle ils n’avaient aucun contrôle, tout en laissant libre court aux rumeurs de toutes sortes qui, avec le temps, eurent pour effet de mythifier l’événement avant même qu’il ne survienne. Les seuls éléments d’information plus ou moins connus de la population concernaient les acteurs de l’opération, soit le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, la France et l’Allemagne. La combinaison possible de ces soldats coalisés dans leur lutte contre l’Allemagne nazie permettait aux reporters de l’époque de situer l’événement à venir (le débarquement) à l’intérieur de vieilles définitions mythiques telles que la lutte du bien contre le mal. Au niveau journalistique, le mythe est une forme littéraire utile car il permet généralement de rendre compréhensible, moins nuancée et d’une manière simple tous types de situations complexes[4]. Le recours aux formes mythiques dans la rédaction des nouvelles est donc très avantageux et surtout très courant dans les médias de masse. Un autre élément plus ou moins connu de la population concernait le lieu où devait se dérouler l’opération militaire. Bien sûr, personne ne connaissait l’endroit exact du débarquement, mais beaucoup de gens, simplement par logique, étaient en mesure de supposer l’espace géographique général où il devrait normalement avoir lieu. La France, qui pendant un certain temps avait représenté l’ultime rempart contre les forces nazies, était devenue au fil de la guerre, l’image même de la démocratie qu’il fallait libérer du joug allemand. La nation française représentait donc un symbole et ce dernier était encore plus exacerbé chez la population francophone du Canada. Le fait que l’action de l’événement devait logiquement se dérouler en France, mais aussi en Angleterre, base prévue du départ des troupes, permettait aux journalistes de créer un sentiment de proximité qu’il n’avait pas toujours été possible de générer avec les lointaines campagnes d’Afrique du Nord et d’Italie. Le pourquoi de l’opération était, quant à lui, un peu plus clair dans l’esprit populaire. Cette clarté permettait au reporter de fixer le lecteur vers l’objectif qui devait être atteint: la libération de la France et du vieux continent. Cet objectif atteint, la victoire totale était l’étape suivante. Hormis ces quelques éléments connus, tout le reste de l’opération du débarquement baignait dans le mystère le plus complet. Tout était donc en place pour créer chez le lectorat un sentiment d’attente et un désir important d’en connaître davantage sur ce qui se présentait comme une grande opération militaire.

C’est au cours des jours suivant le 6 juin 1944 que la simple opération militaire se transformera en un événement marquant dans les annales du second conflit mondial. En effet, à partir de ce moment, l’opération Overlord présente réellement l’ensemble des traits caractéristiques de l’événement dont il a été fait mention précédemment. Ainsi, le débarquement est localisé et bien déterminé du point de vue de la durée, ce qui lui permet de faire «date» (individualité dans le temps et l’espace). Il peut être observé et suivi dans ses articulations majeures par différents spectateurs, dont les journalistes (observabilité). Sans compter qu’Overlord introduit une discontinuité importante dans le déroulement des situations régulières de la guerre alors en cours (rupture dans le temps). À toutes ces caractéristiques, il faut ajouter l’amplitude de l’événement qui permet alors de s’élever au-dessus de la masse des autres événements qui se déroulent au même moment et même après le 6 juin 1944. Avec le temps, cet ensemble de facteurs a permis au «Débarquement de Normandie» de se composer en «lieu de mémoire»[5] et ainsi faire l’objet de commémorations. Sans compter que tout était déjà en place pour faire du «débarquement» un événement mythique. Le tout eut pour résultat de renforcer l’impact mémoriel initial de l’événement et d’en faire un acte socialement défini. Overlord entre alors graduellement dans l’histoire comme un événement marquant et majeur de la Seconde Guerre mondiale.

L’Événement commémoré

Ce ne sont pas tous les événements de la quotidienneté qui deviennent des «lieux de mémoire». Cependant, il en est tout autrement en ce qui concerne le «Débarquement de Normandie». Les jours, les mois et les années qui ont suivi ce jour fatidique de juin 1944 ont été importants quant à l’érection du Jour J en «lieux de mémoire». Sur ce point, il faut reconnaître l’apport majeur des diverses commémorations visant à rappeler le qui, quand, quoi, pourquoi et comment de l’opération Overlord. Ces actes de mémoire ont donné un sens à l’événement et en ont fait ce qu’il est aujourd’hui: une incarnation actuelle du mythe de la lutte entre le bien et le mal. En soit, la commémoration se présente généralement comme un grand mouvement symbolique par lequel une communauté assure et réassure son identité en se tournant vers des événements, qui selon elle, lui permettent de se définir socialement[6]. En fait, le genre commémoratif se présente souvent comme un lieu d’écriture du roman national qui peut s’assimiler à un récit dont la réécriture s’effectue à chaque nouvelle cérémonie et dont l’intérêt est de réactiver les souvenirs subsistant à l’état inconscient[7]. Or les journalistes semblent participer activement à la rédaction de ce roman, car de par la position que leur procure leur profession, ils sont en mesure de se présenter comme la «voix» de l’ensemble de la société. À cette occasion, ils ne parlent plus au nom de la profession, mais bien au nom du corps social dans sa totalité[8]. C’est ainsi que les médias sont généralement considérés comme l’un des principaux moyens d’activation et de propagation à grande échelle de la mémoire réinitiée par les célébrations commémoratives. Rien ne les oblige à effectuer cette tâche, mais comme chaque commémoration est en soi un nouvel événement et qu’il est du devoir des journalistes de couvrir l’actualité, le résultat de leurs écrits a un double effet. Effectivement, les journalistes voient à rapporter l’événement tout en étant courroie de transmission de la mémoire. Cependant, après 1944 et ce, pendant tout au plus une dizaine d’années, le Jour J était surtout considéré comme un événement contemporain encore vif à l’esprit des gens, plutôt qu’un événement historique lointain. Les journalistes n’avaient pas alors le rôle direct de réactiver le souvenir. Ce n’est que plus tard, lorsque l’événement est devenu trop distant de l’expérience du spectateur que le rôle mémoriel des médias a pris tout son sens et qu’est apparu l’état de «participation sans participer»[9]. C’est-à-dire, un état généré par la combinaison des cérémonies commémoratives au traitement médiatique de masse du passé qui permet au lecteur de (re)vivre l’événement sans y avoir participé directement.

Donner l’impression d’être présent, de vivre les commémorations du Jour J, voilà ce qu’offrent les médias lors de leurs couvertures des cérémonies. En regard de tout ceci, il reste maintenant à déterminer si ce qu’offrent les quotidiens québécois à leurs lecteurs diffère réellement d’un groupe culturel à l’autre ou si, au contraire, la mémoire du passé est présentée d’une manière unique pour l’ensemble du lectorat.

Évolution et comparaison

Dans le cadre de cette analyse, les articles étudiés proviennent des quotidiens La Presse et The Gazette. Ces deux journaux sont considérés comme des omnibus grand public qui utilisent les principales règles du reportage journalistique et mettent en valeur l’information conformément à ce qu’ils appréhendent des besoins et des goûts de leurs lecteurs. Chacun des quotidiens s’adresse à la frange instruite et aisée de la société. La seule différence notable concerne le quotidien The Gazette qui pendant longtemps (début du XXe siècle aux années 1960), comme à l’image de ses lecteurs, ne considère nullement le fait français dans son approche journalistique. De plus, alors que La Presse est disponible dans toute la province, The Gazette est surtout vendu et accessible dans la seule région montréalaise. Le choix précis de ces deux quotidiens s’explique par leur représentativité linguistique, l’importance de leur tirage respectif, la qualité de leur approche journalistique et leur histoire qui permet de couvrir l’ensemble des 60 ans de commémoration. De plus, il faut considérer à l’équation qu’il n’existe toujours pas encore de grand quotidien national de langue française. Il aurait donc été difficile d’effectuer une analyse comparable avec un quotidien exclusivement provincial et un autre offert principalement au national. Ainsi donc, voici les résultats de l’étude de l’ensemble des articles directement liés aux commémoration publiés à chaque cinq ans les 5, 6 et 7 de juin entre 1949 et 2004 :

1949 – 5e anniversaire

La couverture est faible, trois articles au total pour chaque quotidien. Chacune des deux publications propose les détails des cérémonies américaines de Omaha Beach, un discours prononcé par le Général Montgomery et un court retour historique sur la participation canadienne au débarquement. Tant pour La Presse que The Gazette, aucun journaliste ne couvre directement les commémorations. Tous les articles proviennent d’agences de presse internationales.

1954 et 1959 – 10e et 15e anniversaires

La Presse – Au cours de cette période, La Presse propose une couverture journalistique somme toute assez exhaustive. Plusieurs articles présentent en détails les grandes cérémonies internationales et celles des Américains (Omaha Beach). L’aspect canadien n’est cependant pas laissé de côté. En effet, en 1954, le retour en terre normande des anciens du 3e régiment canadien est à l’honneur. Par contre, beaucoup d’articles ne sont que la retranscription complète ou partielle des discours donnés par des représentants politiques canadiens, français et britanniques. Ces derniers ont largement recours aux formules mythiques glorifiant les héros du conflit. En 1959, pour la première fois, deux articles sont produits par des journalistes de la salle de presse locale. Il est alors question du dévoilement à Ville de Lévis d’une plaque en hommage au Régiment de la Chaudière. De plus, autre première, le point de vue de l’ennemi est présenté aux lecteurs par un reportage sur les mémoires d’un vétéran de la Wehrmacht (Herst Fluesse, officier d’artillerie).

The Gazette – Pour cette période, The Gazette est précurseur au niveau mémoriel, en ce sens qu’il a recours au témoignage de vétérans dans une plus large mesure que ne le fait La Presse pour la même période. Dès 1954, un article de type «human interest», le premier dans le genre et sur ce sujet, est proposé aux lecteurs du journal. Il y est question d’un ancien soldat (Cpl. Jack Raich) de la région de Montréal, de son rôle lors du débarquement, de son retour au pays et de sa vie actuelle, photo familiale à l’appui. De plus, la même année et bien avant La Presse (1984), un journaliste de The Gazette couvre en personne les cérémonies en territoire français. En 1959, l’aspect mémoriel est tout aussi omniprésent. L’ensemble des articles proposés cette année-là, au nombre de trois, ont pour thème les souvenirs des vétérans, qu’ils soient Canadiens ou Allemands. De plus, il est intéressant de noter que la même année, les deux quotidiens montréalais proposent un article provenant de la même dépêche. Par contre, là où La Presse fait peu de distinction entre les noms des soldats français et anglais, The Gazette écarte les noms des vétérans francophones et les remplace par de nouveaux noms de vétérans anglophones. Pour ces 10e et 15e anniversaires, la majorité des articles proviennent encore d’agences de presse internationales et de La Presse canadienne.

1964 et 1969 – 20e et 25e anniversaires

Le Presse – Au cours de cette période, La Presse prend du recul, car elle ne couvre que le 25e anniversaire (1969). Seulement deux articles sur le sujet des commémorations sont publiés et encore un seul est le fruit de La Presse canadienne. Par contre, l’angle local est tout de même présent, lorsqu’il y est fait mention du «Régiment de la Chaudière» et d’une célébration les concernant.

The Gazette – Les 20e et 25e anniversaires des commémorations sont largement couverts par The Gazette. Abstraction faite des articles qui font état du déroulement des cérémonies, généralement similaire d’un quotidien à l’autre, il est davantage question d’histoire que par les années passées. Les événements et les acteurs de l’opération Overlord font l’objet de nombreux reportages. L’angle allemand est toujours à l’honneur. Les souvenirs d’un journaliste américain ayant participé au débarquement sont aussi présentés aux lecteurs. Sans compter que le point de vue des Russes fait sont apparition par l’entremise d’un article d’une agence de presse soviétique (Pravda). La nouvelle qui en résulte reste cependant objective et permet au lectorat d’en connaître davantage sur l’opinion des autorités russes quant aux célébrations occidentales. Par contre, à deux occasions, en 1964 lors d’une cérémonie à l’attention du «Régiment de la Chaudière» et en 1969 lors des cérémonies canadiennes de Beny-sur-mer, The Gazette souligne avec étonnement le déroulement exclusivement en français des cérémonies canadiennes. Enfin, le quotidien anglophone de Montréal est toujours le seul à compter sur des journalistes de sa salle de presse en Normandie.

1974 et 1979 – 30e et 35e anniversaires

Les années 1970 représentent une période creuse pour chacun des deux quotidiens montréalais. La Presse ne couvre ni les commémorations de 1974, ni celle de 1979. The Gazette propose, quant à elle, un seul article en 1974 alors que normalement elle publie une moyenne de quatre reportages. Par contre, l’angle canadien est au cœur de la couverture journalistique. En fait, si ce n’est un court reportage sur le général américain Omar Bradley, l’ensemble des textes publiés ces années-là a pour sujet les souvenirs des soldats, leurs anecdotes personnelles, leurs sentiments d’impuissance face aux événements du passé, etc. Fait à remarquer, les journalistes commencent alors à s’intéresser plus aux individus qu’aux cérémonies dans leur couverture des commémorations.

1984 et 1989 – 40e et 45e anniversaires

La Presse – Avec les années 1980, les cérémonies deviennent graduellement l’outil du politique. Pour la première fois, La Presse compte sur un journaliste pour couvrir en personne les célébrations. Le recours aux agences de presse est encore tout de même généralisé. Comme toujours depuis 1949, le journal fait une large place aux descriptions détaillées des différentes cérémonies, à la nomenclature des dignitaires présents et aux grands discours. Par contre, fait nouveau, les événements de Dieppe sont mentionnés pour la première fois (1984) en lien avec les commémorations de Normandie. Sans compter qu’en 1989, un long article donne toute la place aux différents faits d’armes des soldats canadiens français ayant participé au «Débarquement». Plus ou moins vingt ans en retard sur The Gazette, La Presse présente quelques articles traitant des points de vue russe et allemand sur les célébrations. Il est à noter que le rôle des vétérans est largement mythifié non pas par les journalistes, mais plutôt par les chefs d’État lors de leur discours officiel.

The Gazette – En 1984, The Gazette affecte un journaliste à la couverture exclusive d’un groupe de vétérans en route pour la Normandie. Une longue série d’articles s’en suivra au cours de laquelle il sera question du passage des vétérans en Angleterre, de leur traversée de la Manche et de leur retour à Juno Beach. Les reportages de ce journaliste sont alors une sorte de mélange entre chronique d’humeur et «human interest». De plus, autre première, le quotidien anglophone utilise l’expérience du Jour J pour publier un éditorial sur les conséquences à court terme et les impacts à long terme de la seconde grande guerre. Au contraire, en soixante ans de couverture journalistique, La Presse ne semble jamais avoir publié un éditorial associé aux célébrations du Jour J. Par contre, l’aspect mémoriel lié aux vétérans et à leur expérience du débarquement est toujours présent. De plus, de nombreuses remises en contexte historique sont aussi proposées aux lecteurs (ex: explication du déroulement de l’opération Fortitude). Enfin, le quotidien souligne que la forte présence des médias lors des cérémonies officielles crée un malaise et quelques fois de la colère chez les vétérans qui se sentent relégués au second plan.

1994 et 1999 – 50e et 55e anniversaires

Le 50e anniversaire fait figure d’exception dans la couverture journalistique des commémorations du débarquement de Normandie. À cette occasion, La Presse et The Gazette publient respectivement 21 et 16 textes écrits, un sommet au cours des 60 ans de célébration.

La Presse – La forme, plus que le fond, caractérise la grande majorité des articles du 50e anniversaire contenus dans La Presse. En fait, le quotidien accorde une grande importance à tout l’aspect logistique et sécurité qui entoure les commémorations. Sur les 21 articles publiés cette année-là, un seul a pour thème l’élément mémoriel des vétérans du débarquement. Plus de la moitié des autres textes (13 articles sur 21) ne présentent dans le détail que la chronologie des célébrations et le contenu des discours officiels. De plus, ces derniers comptent un grand nombre de formules mythiques (héros, sacrifices, etc.) propres aux chef d’État lorsqu’ils font référence aux vétérans. Par leur recours régulier à des textes ayant pour source les discours officiels, la presse francophone laisse le message politique glorificateur et mythifiant s’implanter solidement dans le conscient mémoriel de la population francophone.

The Gazette – Encore à cette occasion, The Gazette surpasse La Presse quant à sa manière d’aborder et de traiter du «lieu de mémoire» que sont les plages de Normandie. De plus, le quotidien anglais compte sur un grand nombre de journalistes pour couvrir les différentes facettes de l’événement. Il est ainsi question des jeunes et de leurs connaissances sur le Jour J. Deux textes (6 juin p. B3 et 7 juin p. A2) ont pour thème exclusif la mémoire et la guerre. Un journaliste, William Johnson, se montre même critique de «l’hypocrisie» relative des célébrations quant au retrait, année après année, du fait allemand. De plus, Dieppe et ses vétérans sont à l’honneur dans un article qui est exclusif à cet événement. En fait, The Gazette présente un mélange équilibré d’articles à saveur locale et internationale.

2004 – 60e anniversaire

La Presse – Pour le 60e anniversaire, la couverture journalistique est à 80 % le produit de reporters locaux. Depuis les années 1980, l’aspect de la sécurité prime sur les éléments historiques ou mémoriels dans les reportages publiés. En fait, si ce n’est l’article décrivant les cérémonies canadiennes de Beny-sur-Mer dans lequel quelques témoignages sont rapportés, tout le reste ne traite que du passage remarqué de George Bush, de la toute première présence officielle d’une délégation allemande aux commémorations et des cérémonies internationales d’Omaha Beach.

The Gazette – Comme pour La Presse, la production journalistique locale est très importante en 2004. Par contre, au contraire de son compétiteur francophone, le contenu est beaucoup plus axé sur la mémoire de l’événement et de ses acteurs. Ainsi, un texte trace un portrait du travail des infirmières canadiennes au moment de la guerre, un autre explique en détail le contexte social qui prévalait à Montréal durant le conflit — articles de presse d’époque à l’appui. De plus, un long reportage présente les nombreuses facettes de l’avant, du pendant et de l’après Jour J. Bien sûr, cette nomenclature ne serait être complète sans les quelques textes qui font état de témoignages de vétérans canadiens. En fait, les journalistiques couvrent tout autant l’angle local qu’international par des textes sur les cérémonies provinciales et étrangères.

Conclusion

Lorsque les journalistes participent aux commémorations, ils deviennent en quelque sorte les propagandistes des valeurs qui s’y expriment. Il ne pourrait en être autrement. Effectivement, rarement les cérémonies se prêtent à la simple participation indifférente ou neutre, car elles ne décrivent pas des faits. Plutôt, les cérémonies contribuent symboliquement à les faire advenir[10]. Cette réalité se remarque dans de nombreux textes journalistiques dans lesquels la mémoire du passé est mise à l’avant plan. La transcription de témoignages ou la description du déroulement des faits historiques ne peut être considérée comme de la nouvelle informative au sens concret du terme. Seule la description des cérémonies peut entrer dans le cadre de la nouvelle. En partant de cette réalité, l’observation qui peut être faite est toute simple. En 60 ans de commémoration, La Presse francophone propose une production de nouvelles informatives numériquement plus significative que son compétiteur anglophone. En contrepartie, ce dernier accorde une importance plus marquante à l’aspect mémoriel de l’événement que son concurrent francophone. En d’autres mots, les journalistes francophones se sont attardés à la forme (cérémonies, discours, organisation de l’événement) plus qu’au fond (historique de l’événement, mémoire des acteurs, conséquences) des commémorations. Il n’est pas dit ici que les deux groupes linguistiques sont diamétralement opposés quant à leur manière de traiter des commémorations, mais il est facile de remarquer leur distinction quant à leur relation avec le passé. Cette distinction est encore plus vraie lorsqu’il est question d’histoire militaire. Comme le fait remarquer Béatrice Richard dans son étude sur la mémoire de Dieppe, les Québécois de souche française semblent avoir «oublié» leur participation militaire au second conflit mondial[11]. Sans compter que le choc de la Crise d’octobre (1970) semble avoir exacerbé cet oubli. Ultimement, cette réalité pourrait peut-être expliquer la faible couverture journalistique des commémorations du 30e et 35e anniversaires (1974, 1979) du «débarquement».

Par contre, sur 60 ans d’histoire des commémorations du «Débarquement de Normandie» dans les médias écrits québécois, rares ont été les occasions où la mémoire de l’événement n’a pas eu le haut du pavé. Si ce n’est dans les premières années (années 40 et 50), durant lesquelles le Jour J était encore considéré comme un fait d’actualité plus qu’un élément mémoriel, tout le reste de la période commémorative, soit plus de 45 ans, a fait l’objet d’un fort rappel de la mémoire de l’événement. Sans compter que ce rappel ne concernait pas seulement l’histoire et les souvenirs des soldats alliés, mais aussi ceux des Allemands. Par contre, de tous les journalistes, ce sont ceux de la presse écrite anglaise qui ont davantage mis à l’avant plan et fait connaître dans ses multiples subtilités ce lieu de mémoire que sont les plages du «Débarquement de Normandie».

Bibliographie

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[1]. Florian Sauvageau et David Pritchard, Les journalistes canadiens: un portrait de fin de siècle. Sainte-Foy, P.U.L. 1999, 144 p.

[2]. À ce sujet, veuillez lire l’article de Joe Friesen, «Canada: a People’s History’ as Journalists’ History», dans History Workshop Journal, vol. 56, 2003, p. 185-203.

[3]. Mihai Coman, Pour une anthropologie des médias, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2003, p. 112-114.

[4]. Duncan S. Bell, «Mythscapes: Memory, Mythology and National Identity». The British Journal of Sociology, vol. 54, no. 1, mars 2003, p. 63.

[5]. Gad Soussana et Joseph J. Lévy (dir.), Actualités de l’événement, Québec, Libert, 2000, p. 152.

[6]. Katia Maulaussena, Essai d’archéologie comparée des commémorations nationales anglaise, française et québécoise, thèse de doctorat, Québec, Université Laval, Université Paris XIII, 2002, p. 715.

[7]. Ibid.

[8]. Mihai Coma, op. cit., p. 151.

[9]. Peter Carrier, «Historical Traces of the Present: The Uses of Commemoration», dans Reflexions historiques, vol. 22, no. 2, printemps 1996, p. 439.

[10]. Daniel Dayan et Elihu Katz, La télévision cérémonielle, Paris, PUF, 1996, p. 89-91.

[11]. Béatrice Richard, La mémoire de Dieppe: radioscopie d’un mythe. Montréal, VBL Éditeur, 2002, p. 131.