Note de recherche. Les années 1960: émergence d’une perspective internationaliste

Ivan Carel

Que l’on étudie les années 1960 à travers ses mouvements sociaux, dans une perspective politique ou économique, par ses mutations culturelles ou son effervescence contestataire, on en arrive inexorablement à constater la place jusque là inédite de la jeunesse, d’une part, et d’autre part l’importance nouvelle des contacts internationaux dans ces mutations. Cette décennie «lyrique», pour reprendre le qualificatif que François Ricard attribue à la première cohorte de la génération des baby-boomers[1], ne peut donc être abordée par l’historien en dehors de ces deux phénomènes extraordinaires, qui imposent leur rythme et leur ton aux sociétés occidentales, dès lors condamnées à emboîter le pas avec plus ou moins d’enthousiasme ou de résistance. Les articles composant le dossier de ce Bulletin en sont une illustration.

Cette note ne vise pas à une impossible description exhaustive de la recherche consacrée aux années 1960[2], mais à rendre compte de quelques nouveaux chemins prometteurs visant à mieux saisir le caractère particulier de cette décennie. On a essentiellement étudié cette période selon trois axes: le phénomène de la jeunesse, le bouillonnement politique et idéologique (national comme international), et un contexte de prospérité économique et de croyance dans le progrès partagé par l’ensemble des sociétés occidentales. Or, et c’est tout à fait compréhensible, ces recherches se sont souvent limitées à un phénomène particulier, dans un territoire donné, occultant souvent une caractéristique principale de la période, soit l’interpénétration des sphères d’influence des discours, l’internationalisation de la pensée, l’influence réciproque des mouvements, idées, etc. voyageant autant sur l’axe est-ouest que nord-sud de la planète. Le cas du Québec contemporain est emblématique de cette myopie, puisque la Révolution tranquille apparaît souvent dans les travaux comme un phénomène unique au monde. Au mieux, on la replace brièvement dans le contexte des «Trente glorieuses»[3]. Mais le travail consistant à déceler les influences internationales qui se sont exercées sur le Québec de la Révolution tranquille reste encore largement à faire.

De jeunes historiens, depuis quelques années, ont initié ce travail de réajustement. Sur la scène québécoise, le Groupe de recherche inter universitaire sur le Québec des années 1960 et ses relations extérieures (GRIQueRE)[4] met de l’avant la nécessité d’étudier dans un premier temps l’influence que les mouvements étrangers ont pu avoir au Québec[5]. Puisque l’ouverture institutionnelle du Québec sur la scène extérieure est maintenant bien connue, à travers les travaux portant sur la Doctrine Gérin-Lajoie ou la politique de Jean Lesage, il faut maintenant porter davantage d’attention aux opinions, aux groupes plus ou moins formels, aux syndicats et mouvements politiques et sociaux. Dans cette perspective, les associations et mouvements étudiants sont une porte d’entrée intéressante, comme on peut le voir dans ce dossier. Une autre approche consiste à étudier l’impact de la décolonisation sur les intellectuels québécois. Magali Deleuze[6], Haiat Benkhiat[7] ou encore Catherine Bouchard[8] ont ainsi étudié le rapport que des journaux et revues entretenaient avec ce mouvement massif qui secouait tant le Tiers monde que les anciennes métropoles, et comment ces bouleversements ont pu être plaqués sur la situation du Québec. Plus largement, c’est le rapport que la société québécoise entretient avec sa conscience historique et son rapport au monde qui est ici interrogé, c’est l’internationalisation des idées, l’articulation entre le local et le mondial. Les travaux en cours de Sean Mills[9] participent pleinement de cette ouverture de la question de la contestation québécoise aux grands courants idéologiques qui traversent la période.

La scène plus largement canadienne et nord-américaine est également en proie à une vaste relecture des années 1960. Le colloque «The Sixties and the shaping of Global Consciousness» en est sans aucun doute l’exemple le plus probant. Entre le 13 et le 16 juin dernier se sont rencontrés presque 250 chercheurs de tous horizons et de tous pays se consacrant à l’étude des années 1960. Quatre jours intenses à l’Université Queen’s de Kingston, au cours desquels chacun devait refaire, trois fois par jour, un choix souvent déchirant entre quatre panels différents présentés simultanément sur le campus. Sous la direction de Karen Dubinsky, une équipe de chercheurs, professeurs et étudiants, a concocté un programme extraordinaire rassemblant tant des témoins et acteurs des années 1960 (Alanis Obomsawin, Dimitri Roussopoulos, Amiri Baraka ou Jaime Veve pour n’en citer que quelques uns) que des chercheurs, professeurs ou étudiants. Parmi les thèmes évoqués: l’activisme étudiant, le Black Power, la conscience environnementale, la révolution cubaine, la sécurité internationale, la Nouvelle-gauche et son rapport à la nation, le mouvement ouvrier, le féminisme, la musique rock, la libération sexuelle, le Québec et l’ouverture à l’international, etc.

Le premier constat que l’on peut dresser, bien partiellement à vrai dire, est que la recherche portant sur les années 1960 est en train de se démystifier sous les coups de boutoir d’une nouvelle génération de chercheurs qui n’a pas connu la période. On quitte alors les souvenirs, évocations parfois nostalgiques, partielles voire partiales des témoins, pour entrer de plain-pied dans la recherche en tant que telle, et dans une analyse où la comparaison et la contextualisation sont omniprésentes. Non que les interventions des témoins et acteurs de la période soit inintéressantes pour l’historien, loin s’en faut: elles apportent au contraire la vision personnelle nécessaire à une bonne compréhension de l’intérieur, mais la nuance est souvent plus rare, qui justement est davantage le fait de chercheurs dont l’absence au moment des événements force le recul et la démystification. Le mythe des années 1960 devient alors lui-même objet d’étude. Parmi les communications remarquables portant plus spécifiquement sur le Québec, je ne citerai que celles de Frauke Brammer portant sur le FLQ, de Sean Mills sur la décolonisation et la démocratie à Montréal, de David Meren sur les relations France-Québec dans le contexte de la décolonisation. Le panel portant sur l’ouverture du Québec à l’international a vu Jean Lamarre parler de l’internationalisation de l’UGEQ, Valéry Colas de l’engagement des étudiants, Ivan Carel du thème de la colonie en Bretagne et au Québec, et Papa Dramé de la question du socialisme au Québec et dans le Tiers-monde.

Cet événement ne doit pas rester unique et il est à souhaiter que tous les chercheurs se consacrant aux années 1960 dans une perspective internationaliste et pluridisciplinaire se rencontrent régulièrement. La publication des actes de ce colloque ne pourra malheureusement pas rendre compte de l’ensemble des communications qui ont eu lieu ce printemps à Kingston, mais il y a fort à parier qu’elle sera un jalon important dans l’historiographie des années 1960. Il faut également souhaiter qu’au Québec l’étude de la Révolution tranquille s’oriente davantage dans une perspective d’ouverture tant aux autres sociétés ayant connu de tels changements (voir notamment l’article de Frédéric Boily dans la précédente livraison du BHP[10]) qu’aux autres disciplines nous permettant de mieux saisir le caractère particulier de la période.



[1]. François Ricard, La génération lyrique, essai sur la vie et l’œuvre des premiers nés du baby-boom, Montréal, Boréal, 1994.

[2]. Pour une description plus détaillée des courants historiographiques se consacrant aux années 1960, voir notamment Jean Lamarre et Magali Deleuze, «Le Québec des années 1960: influences extérieures et héritage», dans BHP, vol. 15, no. 1, automne 2006, p. 101-108.

[3]. Expression, faut-il le rappeler, que l’on doit à l’économiste français Jean Fourastié, et désignant la période de prospérité économique allant de la fin de la Deuxième Guerre mondiale au premier choc pétrolier de 1973.

[4]. Http://cf.geocities.com/griquere/

[5]. Voir le dossier thématique «Le Québec des années 1960: influences extérieures et héritage», BHP, vol. 15, no. 1, automne 2006.

[6]. Magali Deleuze, L’une et l’autre indépendance: 1954-1964. Les médias au Québec et la Guerre d’Algérie, Montréal, Point de fuite, 2001, 229 p.

[7]. Haiat Benkhiat, L’influence de la lutte décolonisatrice algérienne sur l’indépendantisme québécois à travers l’étude de deux revues: La Revue socialiste et Parti pris, mémoire de maîtrise en histoire, Chambéry, Université de Savoie, 1996, 80 p.

[8]. Catherine Bouchard, Les nations québécoises dans L’Action nationale: de la décolonisation à la mondialisation, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2002, 146 p.

[9]. «Décoloniser le Québec: repenser la gauche montréalaise des années soixante», Colloque Contester dans un pays prospère, Université Libre de Bruxelles, 18-21 mai 2005. Sean Mills prépare actuellement une thèse de doctorat à l’Université Queen’s de Kingston sur les influences réciproques des mouvements de contestation à Montréal, dans une perspective internationaliste.

[10]. Frédéric Boily, «Plaidoyer pour l’analyse comparée: le Québec et la comparaison», BHP, vol. 15, no. 3, printemps 2007, p. 127-139.