Présentation du dossier. Des carabinades aux carabines

Jean-Philippe Warren
Département de sociologie et d’anthropologie
Université Concordia

Les mouvements étudiants ont joué un rôle important dans la définition des idéologies québécoises au cours du dernier siècle. Leurs membres ont voulu animer les débats sociaux et les réflexions politiques dans un souci de reconnaissance citoyenne. En s’élevant au-dessus des organisations festives, et en luttant contre les jugements souvent paternalistes face à leurs «carabinades», ils ont tenté de se constituer en un groupe cohérent et vigoureux.

Il est donc curieux de constater que les études historiques sur les mouvements étudiants au Québec et au Canada commencent à peine à recevoir l’attention qui leur est dû. Des livres paraissent, des articles sont publiés, des thèses et des mémoires de maîtrise sont déposés qui nous informent peu à peu sur les revendications des étudiants depuis la fondation de l’Action catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) en 1904. Des coups de sonde sont donnés du côté de la Jeunesse étudiante catholique (JEC); des analyses paraissent sur l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM); des conférences abordent la question des grands événements qui scandent l’histoire des luttes étudiantes; etc.

Ce dossier veut contribuer à cet intérêt naissant, mais en s’attachant à une période plus récente, celle des années 1960. Alors qu’elle représente, supposément, «l’âge d’or» de la contestation, la décennie de la Révolution tranquille n’a pas attiré de nombreux historiens. Ce «trou de mémoire» est regrettable. Une telle amnésie nous a incité à préparer un dossier qui aborderait plusieurs dimensions de l’engagement étudiant il y quarante ou cinquante ans.

Ce numéro s’ouvre sur un texte demeuré manuscrit depuis plus de 35 ans, celui de Lysiane Gagnon, préparé à l’occasion d’une recherche commanditée par l’Office national du film (ONF). En se basant sur des entrevues avec des acteurs clés de l’époque, Lysiane Gagnon offre un témoignage éloquent sur cette décennie tumultueuse et rêveuse

Dans le second texte, Jean Lamarre nous fait comprendre, chez les leaders de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), la poussée vers l’internationalisme qui prend forme au moment où s’enfle la vague nationaliste. Alors que les leaders se prononcent de plus en plus ouvertement pour l’indépendance de la province, ils sentent aussi le besoin de dialoguer avec le vaste monde et de bâtir des réseaux avec d’autres groupes, en Occident ou dans les pays du tiers-monde.

À travers l’analyse du Thérésien, le journal étudiant du collège de Sainte-Thérèse, Léon Debien décrit l’atmosphère des cercles de jeunes dans la première moitié des années 1960. Ces «années tumultueuses» (1958-1965) ne furent pas aussi enfiévrées que celles qui suivirent, certes, mais elles annoncent déjà la contestation d’Octobre 1968.

Jean-Philippe Warren aborde ce qui était alors, en mars 1969, la plus grande manifestation du Québec de l’après-guerre, à savoir l’Opération McGill Français. Il tente de comprendre les raisons qui ont poussé les leaders étudiants à  choisir l’Université McGill pour cible et les réactions que cette manifestation a suscitées dans le grand public francophone et anglophone.

Puis, le texte de Roberta Laxier permet de mettre en perspective la révolte québécoise en la comparant à ce qui se passait au même moment dans les campus de l’Université Simon Fraser, de l’Université de la Saskatchewan et de l’Université de Toronto. Il semble que si la jeunesse des années 1950 a pu paraître, aux yeux de certains, une génération de «rebels without a cause», celle des années 1960 peut être décrite comme une génération de «causes without rebels». L’engagement social et politique ne fut pas, loin de là, le passage obligé de tous les étudiants canadiens-anglais.

Enfin, Ivan Cariel, dans une note de recherche, invite les chercheurs se consacrant aux années 1960 à adopter une perspective internationaliste et pluridisciplinaire. Ce dossier couvre plusieurs aspects: Lysiane Gagnon nous propose un survol général, tandis que Jean Lamarre et Léon Debien se penchent sur les dimensions internationale et collégiale de l’action étudiante. Jean-Philippe Warren étudie un «moment fort» de la contestation des années 1960. Roberta Laxier offre une très utile dimension comparative. Chacun trouvera donc de quoi nourrir ses intérêts.

Cependant, il serait inutile de prétendre avoir tout dit. Bien au contraire! En présentant ce dossier sur les mouvements étudiants, le Bulletin d’histoire politique cherche à ouvrir de nouvelles perspectives et à stimuler les étudiants et les professeurs. des carabinades aux carabines, c’est-à-dire des chahuts plutôt timides des années 1950 jusqu’au flirt avec le terrorisme felquiste une décennie plus tard, les mouvements étudiants forment un fabuleux domaine d’enquête. Il est grand temps de pousser plus loin les études historiques. Pour paraphraser le chant des étudiants dans leurs «manifs»: ce n’est qu’un début, continuons la… recherche!