Recension : Aimé-Jules Bizimana, De Marcel Ouimet à René Lévesque. Les correspondants de guerre canadiens-français durant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, Vlb éditeur, 2007, 371 p., coll. «Études Québécoises»

Sébastien Vincent
Chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec
Université du Québec à Montréal

La radio et les journaux ont joué un rôle essentiel durant la Seconde Guerre mondiale, au Canada comme ailleurs. Pourtant, qui se souvient au Québec de Marcel Ouimet, de Jacques DesBaillets, de Gérard Arthur, de Maurice Desjardins ou de Paul Dupuis? Qui se rappelle que René Lecavalier a été annonceur en 1943 à la radio alliée en Algérie avant de devenir la voix de La Soirée du hockey? On sait peut-être que René Lévesque a couvert pour la radio l’avancée de l’Armée américaine lors des derniers mois du conflit en Europe de l’Ouest[1].

Durant la Seconde Guerre mondiale, une dizaine de Canadiens français ont prêté leur voix et risqué leur vie à titre d’annonceurs ou de correspondants de guerre, principalement à la radio d’expression française de Radio-Canada, à la BBC et à la radio alliée à Alger. Pour la radio, seule Radio-Canada a envoyé des reporters outre-mer. Maurice Desjardins, de la Presse canadienne, a été le seul correspondant de la presse écrite canadienne-française à se rendre au front à compter de septembre 1942. C’est bien peu. Le mandat de ces reporters était de parler aux officiers responsables ainsi qu’aux soldats, de voir le champ de bataille pour ensuite informer, à l’intérieur du cadre fixé par la censure, la population restée au pays. Ils ont servi en quelque sorte «de trait d’union entre les familles et les soldats au front», écrit Aimé-Jules Bizimana. Les correspondants de guerre devaient constamment travailler en collaboration avec les services d’information de l’armée, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils agissaient à titre de porte-parole de l’armée.

L’univers de ces journalistes entre 1939 et 1945 a peu intéressé les historiens québécois, sauf peut-être Gérard Laurence[2]. Plus de vingt ans après la contribution de Laurence, Aimé-Jules Bizimana, chercheur au groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS) et à la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec, s’est intéressé au parcours et aux conditions de travail de ces reporters et annonceurs passés aux oubliettes de l’histoire québécoise.

Bizimana propose un découpage chronologique de son sujet. L’ouvrage présente d’abord l’organisation du service d’information, somme toute rudimentaire, de la radio de Radio-Canada lorsque la guerre éclate en septembre 1939. Les journalistes ne disposaient alors d’aucun téléscripteur. Seules les dépêches produites par la Canadian Press livrées par vélo (!) alimentaient les bulletins de nouvelles brèves et les quatre radio-journaux quotidiens. Dans un contexte de guerre et de concurrence de la radio privée, Radio-Canada voulait assurer son autonomie éditoriale afin de devenir une référence en information. C’est dans ce contexte que le journaliste et annonceur Marcel Ouimet a pris la direction du Service national de l’information de la société créé le 1er janvier 1941. Il est aussi question dans ce premier chapitre des débuts de l’unité outre-mer de Radio-Canada basée à Londres et de l’incontournable commentateur Louis Francœur, dont les causeries intitulées La situation, ce soir… portant sur l’actualité internationale visaient à dépasser l’événement quotidien pour donner aux auditeurs une vue d’ensemble de la situation mondiale. Comme le précise Pierre Pagé dans sa récente Histoire de la radio au Québec, «le rôle de communicateur joué par Louis Francœur a marqué toute une génération. […] Francæur a pu accélérer, en synergie avec d’autres journalistes d’envergure, l’ouverture du grand public québécois aux problématiques internationales»[3].

Le second chapitre traite des pionniers canadiens-français du journalisme de guerre qui œuvraient en pleine bataille d’Angleterre (1940). Gérard Arthur, le premier correspondant du Canada français envoyé outre-mer, Jacques DesBaillets et Édouard Baudry, d’origine belge, décrivaient la situation prévalant dans la capitale anglaise pilonnée par l’aviation allemande. Bizimana souligne qu’aucun correspondant de guerre canadiens-français n’a suivi l’envoi des trois régiments canadiens en garnison dans la colonie britannique de Hong Kong à la fin de 1941. La défaite subie là-bas a été si foudroyante que Radio-Canada n’a pu concrétiser son projet d’y envoyer le reporter Robert T. Bowman.

L’auteur montre au chapitre suivant qu’aucun reporter canadien-français ne figurait parmi les 22 journalistes choisis par l’état-major de l’Armée canadienne pour couvrir le raid de Dieppe, le 19 août 1942. L’opération, tournant à la tragédie, est vite tombée sous le poids de la censure militaire, ce qui n’a en rien facilité le travail des reporters soucieux de présenter les actions des Fusiliers Mont-Royal lors de cette terrible journée. Le chapitre IV (et non VI comme l’indique la table des matières) nous apprend notamment que les annonceurs François Bertrand et René Lecavalier ont décrit la campagne d’Afrique du Nord en 1943 à la radio des Nations Unies à Alger, la première radio internationale. Tous deux avaient été «prêtés» par Radio-Canada à un organe de propagande britannique rattaché au Foreign Office. Par ailleurs, le reporter Édouard Baudry trouva la mort dans l’écrasement de l’avion le menant d’Alger à Casablanca où il devait couvrir la conférence réunissant Roosevelt et Churchill en janvier 1943. Il a été le seul reporter radio-canadien d’expression française à perdre la vie durant le conflit.

En 1943, l’invasion de la Sicile et la campagne d’Italie, traitées dans le chapitre V, ont constitué le prélude à la libération de l’Europe. Les journalistes Marcel Ouimet, Benoît Lafleur, Paul Barette et Maurice Desjardins ont suivi le Royal 22e Régiment dans le paysage aride et accidenté de l’Italie jusqu’à la prise de Rome par les Alliés, le 4 juin 1944. Les chapitres VI et VII couvrent la période allant du débarquement de Normandie, décrit par Marcel Ouimet, le seul correspondant de guerre canadien-français présent sur les plages normandes le 6 juin 1944, jusqu’aux derniers combats menés autour du Rhin en mai 1945. Outre celles de Ouimet, on y suit les péripéties journalistiques de René Lévesque, de Maurice Desjardins et de Léo Cadieux.

Le dernier chapitre, particulièrement réussi, décrit l’encadrement du travail des correspondants de guerre. Bizimana traite de l’imposition de la censure au Canada et de la censure militaire au front. Il aborde aussi le rôle du bureau des relations publiques de l’Armée canadienne au front, la réglementation entourant le travail des journalistes ainsi que les restrictions et les effets de la censure sur leur travail. On comprend que la censure menée par le gouvernement canadien a inévitablement nui à la démocratie à certains moments de la guerre. Pour faire écho à ce chapitre, le lecteur replongera dans Guerre et censure au Canada (1939-1945) de Claude Beauregard (Septentrion, 1998).

Au fil des pages, Bizimana explique clairement comment l’information en temps de guerre est devenue un service essentiel pour la population, mais aussi un outil stratégique pour le gouvernement de W. L. Mackenzie King. Certes, la radio a continué de remplir son rôle d’agent de divertissement durant la guerre. À partir de 1939, elle est aussi devenue pour le gouvernement canadien un redoutable moyen de communication pour «mener des campagnes de persuasion à l’intention de l’opinion publique et du camp ennemi. Par ses bulletins d’information, ses émissions destinées aux troupes et ses messages aux groupes de la Résistance, la radio au Canada et dans les autres pays alliés, a constitué une arme de combat politique», écrit Bizimana. Dans ce combat, les journalistes canadiens-français disposaient d’un atout de taille: leur bilinguisme! François Bertrand, qui a œuvré outre-mer à l’époque, explique lors d’un entretien avec l’auteur: «Comme Québécois, on avait un pouvoir extraordinaire, car on comprenait tout le monde, les Américains, les Anglais et les Français».

Aimé-Jules Bizimana signe un ouvrage limpide inspiré de son mémoire de maîtrise en communication. Son essai, qui présente une riche iconographie, s’adresse à un vaste public. Il se lit comme un prolongement de la synthèse de Gérard Laurence et des quelques pages que Pierre Pagé a consacrées à la Seconde Guerre mondiale dans son Histoire de la radio publiée l’automne dernier. L’auteur s’est alimenté à plusieurs sources: des journaux, dont Radiomonde, un hebdomadaire consacré notamment à l’univers de la radio de l’époque, des archives officielles et des archives familiales de correspondants de guerre ainsi que des entrevues avec le correspondant de guerre François Bertrand, aujourd’hui octogénaire. L’auteur a également consulté des archives militaires de la Direction-Histoire et patrimoine (DHP) du Ministère de la Défense nationale se rapportant à l’organisation des services de relations publiques de l’Armée. Une bibliographie, qu’on aurait souhaité plus substantielle, et un index, fort utile, complètent l’ouvrage. Cet essai aborde un aspect méconnu de l’histoire du journalisme québécois: ces reporters et annonceurs «ont grandement contribué à façonner leur profession. Leur travail reste un héritage qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. […] Ils ont certainement pavé la voie pour leurs confrères qui ont couvert plus tard les guerres de Corée, du Vietnam, du Golfe, les guerres au Kosovo, en Irak et d’autres conflits», soutient Bizimana. Son ouvrage réussit à combler un autre «trou de mémoire» de l’historiographie québécoise de la participation des nôtres à la Seconde Guerre mondiale, participation qui, depuis une décennie environ, connaît une fragile mais réelle institutionnalisation.



[1]. Pierre Godin, René Lévesque. Un enfant du siècle, tome I, Montréal, Boréal, 1994, p. 117-177.

[2]. Gérard Laurence, «Province de Québec», dans Hélène Eck (dir.), La guerre des ondes. Histoire des radios de langue française pendant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, Hurtubise HMH, 1985, p. 283-361.

[3]. Pierre Pagé, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture, Montréal, Fides, 2007, p. 93.