Recension : Nadeau, Jean-François, Bourgault, Montréal, Lux Éditeur, 2007, 610 p.

Gaston Côté
Étudiant
Université de Montréal

Orateur flamboyant de l’indépendance, Pierre Bourgault (1934-2003) n’avait pas fait l’objet d’une biographie contrairement aux autres grandes figures du mouvement souverainiste québécois. Historien, politologue et directeur des pages culturelles du Devoir, Jean-François Nadeau s’est attelé à la lourde tâche de retracer pas à pas le parcours d’un «homme complexe et profondément sensible, marqué au fer rouge des blessures qu’inflige une vie menée sans compromis» et d’ainsi «saisir le mouvement intellectuel» (p. 25) qu’il a imposé à sa vie.

Un personnage qui, par ailleurs, s’est acharné à brouiller les pistes derrière lui et à construire une image de son passé. Comme Nadeau le souligne justement: «Bourgault avait de longue date intellectualisé quelques souvenirs forts et significatifs du sens qu’il souhaitait donner à sa propre existence. […] Certes, il a négligé de constituer des archives, mais il a en revanche travaillé à sa légende par l’entretien constant d’une image de lui-même» (p. 535-536). En outre, Bourgault n’était pas doué d’une grande mémoire. Quiconque tente d’analyser son discours et son action apprend rapidement à se méfier de la version des faits de Bourgault et à faire intervenir des sources d’origines diverses et dispersées.

À cet égard, Nadeau relève le défi avec brio. En confrontant diverses versions des événements, il soumet Bourgault à un interrogatoire serré et le met face à ses contradictions. Bien que la démarche alourdisse parfois le texte, elle permet à Nadeau de mettre en lumière le travail de mystification ou plutôt de mythification du leader politique. Cette biographie constitue donc un énorme travail de débroussaillage et nombreux seront ceux, étudiants et chercheurs, qui l’utiliseront pour y retrouver la reconstitution fidèle des événements marquants de sa vie.

Le volumineux ouvrage contient un bon nombre de photographies dont plusieurs inédites. En pas moins de dix-huit chapitres, Nadeau raconte une belle histoire. Les quatre premiers chapitres sont consacrés à décrire le pays de l’enfance, la vie de l’étudiant et les difficultés professionnelles du comédien en quête de personnages. Nadeau décrit en arrière-scène la société québécoise d’autrefois ce qui ne manquera pas de plaire au grand public. Soigneusement documentée, cette première partie permet de bien situer le milieu dans lequel Bourgault a forgé sa personnalité et constitue un apport considérable à la compréhension de celle-ci. Les neuf chapitres suivants couvrent les années de militantisme chevronné passées au sein du RIN puis à la présidence du jeune parti dans une société où la modernité côtoie encore la tradition. Les cinq derniers chapitres sont ceux qui apportent le plus d’éléments nouveaux permettant de mieux comprendre le polémiste surtout en ce qui a trait à sa vie privée. Ils couvrent la pénible errance de Bourgault qui suit la dissolution du RIN et la fondation du Parti québécois. Nadeau y documente avec force détails les rapports conflictuels entre Bourgault et René Lévesque ainsi que la vie intime tumultueuse de l’«empereur du plateau».

Toutefois, Nadeau délaisse l’analyse critique du discours des quarante ans d’engagement politique pour se concentrer sur la reconstitution des faits. Nadeau mentionne à quelques occasions des thèmes et des influences incontournables chez Bourgault, tels que la décolonisation, les analyses de l’École historique de Montréal ou encore la lutte des Noirs aux États-Unis, mais ils sont toujours abordés superficiellement. De plus, la démarche est peut-être un peu trop appuyée sur les témoignages recueillis. Certaines interprétations, pour le moins incomplètes, auraient bénéficié d’un véritable cadre d’analyse.

Ainsi, Nadeau se montre complaisant envers Bourgault en négligeant de prendre en compte l’électoralisme de Bourgault. Certes, il s’est toujours montré intransigeant sur la question nationale et ne s’est jamais gêné pour parler d’indépendance que le contexte politique soit favorable ou pas. Pour le reste, Bourgault savait très bien manœuvrer en bon politicien. À cet égard, l’auteur aurait eu avantage à s’intéresser à la revue Parti pris. Fortement influencée par le marxisme et le discours de décolonisation, cette revue renferme un bon nombre d’articles rédigés par des acteurs de la gauche indépendantiste québécoise critiques du RIN et de Bourgault. On lui reproche son électoralisme et ses équivoques notamment au sujet de l’éventuel recours à la violence et de son prétendu socialisme (qu’il affirme à maintes reprises durant les années 1960 pour s’allier les socialistes, pour incarner une avant-garde sociale ou encore simplement pour provoquer[1]). Cette revue n’apparaît nulle part parmi les références.

Autre exemple, selon Nadeau, en 1967 Bourgault se rapproche à contrecœur du Ralliement national (RN) de Gilles Grégoire: «Il faut dire que cette tentative d’union inattendue avec un parti auparavant vilipendé intervient après l’échec du RIN pour se rapprocher de certains intellectuels de gauche. Faute de choix et d’avenue plus à gauche, il faut donc changer son fusil d’épaule et faire contre mauvaise fortune bon cœur…» (p. 271). En fait, Bourgault songe à faire l’unité avec le RN depuis les élections de 1966. En 1967, le RIN est dans la mire d’un groupe de Parti pris qui a résolu de gauchir le parti. Des tensions entre une aile droite et une aile gauche ne tardent pas à apparaître. Malgré des déclarations qui peuvent paraître contradictoires, Bourgault tient à réaliser l’unité avec le RN, mais il est retenu par ses militants. Malheureusement, dans sa description des tensions internes au RIN de 1966 à 1968, Nadeau fait trop peu intervenir l’important conflit idéologique qui divise alors le parti et se contente de reformuler les critiques que Bourgault adresse à la gauche. Les dissensions entre l’aile gauche et l’aile droite ont pourtant été creusées en profondeur par Francis Provost dans son mémoire de maîtrise[2].

On tombe plutôt fréquemment dans l’anecdotique. Toutefois, une bonne partie des anecdotes gagnent en signification à la fin de l’ouvrage. En effet, selon Nadeau la vie privée chaotique de Bourgault interférait passablement dans sa vie publique: «Pierre Bourgault [..] vit dans des conditions concrètes qui modèlent son existence. [..] Sa situation économique, familiale, professionnelle et amoureuse le détermine autant dans ses choix de vie que dans ses positions politiques» (p. 531). Son action militante serait même le fruit de son homosexualité refoulée: «Les ombres nombreuses de sa vie intime l’encouragent souvent à se fuir alors dans un militantisme suractif et gratifiant» (p. 532). C’est une intéressante hypothèse, mais qui mériterait d’être approfondie et plus solidement appuyée.

Quatre ans après la mort de Bourgault, cette biographie répond à un besoin. Nul doute que cette biographie connaîtra un grand succès grâce au travail de l’auteur, mais également en raison de l’empreinte qu’a laissée Bourgault dans les mémoires de nombreux Québécois comme en témoignait la grande couverture médiatique lors du lancement de l’ouvrage. De l’aveu même de l’auteur, il ne s’agit pas d’un ouvrage définitif sur Pierre Bourgault (p. 25). Tout de même, un grand pas vient d’être franchi. Tout en justifiant la nécessité de véritables analyses critiques sur la pensée et l’action de Bourgault, elle en facilitera grandement la conduite.



[1]. Voir par exemple Robert Maheu, «Le R.I.N. et la révolution», Parti pris, mai 1963, p. 55-56; Gaëtan Tremblay, «Le R.I.N. et le socialisme», Parti pris, novembre-décembre 1966, p. 93-98.

[2]. Francis Provost, Étude sur les dissensions entre la droite et la gauche au sein du Rassemblement pour l’Indépendance nationale entre 1966 et 1968, mémoire de maîtrise (histoire), UQAM, 2003, 109 p.