Chronique d’histoire militaire : La bataille d’Hervé Drévillon

Yves Tremblay, historien
Ministère de la Défense nationale, Ottawa

À propos de Hervé Drévillon, Batailles: scènes de guerre de la Table Ronde aux Tranchées, Paris, Éditions du Seuil, coll. «L’Univers historique», 2007, 381 p.

Pour les vainqueurs du combat pour l’histoire depuis Lucien Febvre, une vérité intangible est que l’histoire chronologique, politique et batailleuse est l’ennemie. Foin des périodes trop clairement définies, articulées autour d’années voire de journées bien précise (l’ère chrétienne, la chute de l’Empire romain d’Occident, la découverte de l’Amérique, les États généraux de 1789, la Révolution russe…) ; foin des histoires de règne ou de dynasties ou de républiques, exit les frontières dont on peut se demander qui les a inventées; à la poubelle les hagiographies, les biographies de rois, d’usurpateurs, de conquérants; et ce qui va avec, histoire politique et histoires de guerre, les enfilades de grandes batailles, elles-mêmes moments déterminés ponctués d’exploits individuels remémorés pour le geste flamboyant, à la plus grande édification d’une postérité qui n’en veut plus.

Viennent pourtant les remises en question. D’outrecuidants personnages qui se pensent historiens posent le politique comme central, et c’est le retour de l’histoire politique. Et maintenant l’impensable survient: la bête hideuse relève la tête, la bataille inhumée sans funérailles veut maintenant qu’on la commémore, que l’on en vienne aux acteurs des carnages, à ceux qui n’avaient même pas obtenu la satisfaction posthume de voir leur disparition historiographique justifiée.

* * *

La liste des principales publications de cet auteur inconnu, dans l’ordre chronologique il va sans dire, a un air curieux, qui se voudrait prophétique:

Lire et écrire l’avenir: l’astrologie dans la France du Grand Siècle, 1610-1715 (Champ Vallon, 1996);

Histoire culturelle de la France, XVIe-XVIIIe siècle (Armand Colin, 1997, réédité en 2002);

Croiser le fer: violence et culture de l’épée dans la France moderne, XVIe-XVIIIe siècle (avec Pascal Brioist et Pierre Serna, Champ Vallon, 2002);

et L’impôt du sang: le métier des armes sous Louis XIV (Taillandier, 2005).

Il est difficile d’expliquer la bizarrerie que représente le premier livre de cet auteur. Surprenant aussi que le projet historique bataille ait échappé à la censure, car on aurait pu croire qu’après des titres publiés dans des maisons respectables, une parution chez un éditeur suspect de vieilleries historiques (Taillandier) aurait entraîné la mort sociale de Drévillon. Mais voilà que celui-ci récidive avec un titre provoquant publié par une maison très respectable. Mais de quoi s’agit-il, pour s’exprimer comme ce vieux fou de Foch? Quelle mouche a piqué ces messieurs-dames du Seuil de laisser passer ce texte?

Point d’explication, mais pointe de justification mal camouflée, c’est-à-dire délibérée. Cela s’exprime d’abord par le mimétisme d’œuvres de grands maîtres connus ou moins connus: Duby (celui-là n’a jamais oublié que dans son cher Moyen Âge il y avait de nombreux chevaliers et au moins une bonne bataille, Bouvines[1]), Ardant du Picq (cet officier pourrait passer pour un martyr, avec sa mort atroce en 1870, oublié qu’il fut ensuite par les chercheurs français, et qui n’a intellectuellement survécu que par le plaisir solitaire d’une bande de radicaux, chez Gérard Lebovici, et de l’intérêt de satanés sataniques américains) et John Keegan (un de ces Britanniques qui écrivent plus qu’ils ne parlent).

Revenons au parcours personnel de monsieur Drévillon: histoire culturelle voit-on poindre quelque part au centre de la liste des parutions de cet auteur, implicitement ou explicitement, en sous-titre et en titre. Encore une fois, de quoi s’agit-il? Primo, les batailles seraient des «lieux de mémoire» (c’est Drévillon qui emploie les guillemets[2]) méritant d’être visités. De ces parcours jalonnés de morts, «il faut appréhender la totalité: les combats et leur narration, la victoire et sa cristallisation mémorielle, la défaite et ses appropriations politiques; un faisceau de pratiques et de représentations qui font de la bataille un objet d’histoire culturelle par excellence»[3]. Un objet d’histoire culturelle par excellence? Ça flaire le stratagème.

Pour Drévillon, la bataille, celle d’avant 1914-1918 précise-t-il, est bien sûr un événement qui peut être chronologiquement délimité. Mais elle aurait une genèse complexe qui n’est pas exclusivement militaire. Elle serait en plus un récit construit dans le long terme, d’où un projet s’inscrivant dans la pratique de l’histoire culturelle (ou des représentations comme il le dit aussi): «Le bel objet historique, que l’on croyait parfaitement fini, n’est au contraire qu’une ébauche sans cesse remaniée. Au lieu d’une quintessence d’événement, la bataille est un drame sans cesse rejoué, parfois même dans l’oubli de son scénario original»[4]. Cette relecture a l’avantage de pallier l’un des grands défauts du genre:

L’importance de ces réécritures a longtemps été négligée par l’histoire bataille qui a reproduit servilement les mythes constitués a posteriori: la chevalerie ruinée à Pavie, le panache blanc d’Henri IV à Ivry, l’humiliation d’une armée poudrée et perruquée à Rossbach, le carnage d’Eylau, etc. La naïveté avec laquelle ces légendes étaient reproduites a sans doute contribué à la disqualification de ce type d’histoire[5].

La suite de l’introduction, véritable manifeste, est du plus grand intérêt quant à la forme qu’a prise la pratique historienne de nos jours, Drévillon n’étant pas toujours en accord. Ainsi de l’affirmation anodine en apparence que «l’histoire des données matérielles ne s’oppose pas à celle des représentations»[6]. Notre auteur devrait pourtant savoir que le statistique, l’économique, le technique, tout le matériel quoi, ne font plus l’annale ou si peu. Néanmoins, il estime qu’il faudrait en savoir un peu plus sur les armes, car ainsi nous serait révélé «l’imperfection» de ces armes dont le surgissement sur les champs de bataille ne fut jamais une révolution»[7]. «Sans ce tribut payé à l’imperfection, ajoute-t-il, les combats se réduiraient à une fulgurance de quelques secondes et la certitude du pire transformerait la guerre en suicide collectif»[8].

Notre auteur concède que la guerre est un mal (ouf!), mais il ose critiquer George Mosse et sa théorie de la brutalisation des sociétés européennes[9]. C’est que Drévillon refuse un credo si souvent accrédité de nos jours par ceux qui aiment à conceptualiser la «violence de guerre». Il doute «de la pertinence d’une analyse établissant un lien entre le culte du héros viril sous la Révolution française et le fascisme allemand»[10]. Il ironise probablement en reconnaissant seulement à Mosse le mérite d’être le premier à «avoir montré que les sociétés ne sortent pas indemnes de l’expérience de la guerre»[11], découverte éternelle!

Mieux vaudrait se préoccuper de la sinistre statistique, non pas uniquement du décompte des morts et des blessés, mais par souci de comparer. Cela revient à affirmer que la somme des souffrances des uns n’égale peut-être pas la somme des souffrances des autres: «Sans cette précaution, certains carnages passent inaperçus, tandis que d’autres sont excessivement grossis»[12]. Comme si tous les carnages ne se valaient pas!

En outre, notre homme remet en question une des mamelles à laquelle la communauté historienne se nourrit presque exclusivement de nos jours: le témoignage. Il y aurait «risque d’égarer l’historien dans le dédale des souffrances individuelles»[13], comme s’il y avait autre chose de plus important, et il avoue préférer «l’établissement d’une hiérarchie de l’horreur», un «inutile raffinement»[14], ce sont ses mots!

Et pourquoi? Sous la plume de Drévillon, le problème semble se réduire à une litanie de travers propagés par historiens dépassés et dont on croyait le monde à jamais sauvé:

Toute bataille est un paroxysme de brutalité qu’il ne faut pas renoncer à caractériser. S’il existe des seuils de violence, comment les individus et les sociétés s’y prennent-ils pour les définir, les assumer et, parfois, les dépasser? Pour le comprendre, il faut savoir varier les échelles, prendre en compte les indispensables témoignages individuels [on relèvera l’ironie ici], revenir aux vues d’ensemble, appréhender différents niveaux d’organisation et de perception: le soldat, la compagnie, le bataillon, le régiment, l’armée… la nation[15].

Les mots sont lâchés. L’ellipse est de Drévillon, et elle n’est pas de la main d’un innocent. Alors, doit-on comprendre qu’il faudrait faire des bilans, des synthèses? Mais tout le monde ne sait-il pas que la synthèse conduit immanquablement au politique, et semble-t-il maintenant au militaire, et au galop?

Notre auteur s’est infatué de la notion que l’individuel n’est pas le moyen et la fin de toute représentation, car craint-il de manière tout à fait positiviste, «la subjectivité fait […] courir le risque d’un effacement de la mesure»[16]. (On rêve d’une histoire écrite par toutes les mains de la multitude des «je», où ceux-ci pourraient se placer du point de vue des «ils» et des «elles» pour poser des regards simultanés et inter-pluri-subjectifs sur les soi. Cela viendra d’ici peu, n’en doutons pas.)

Non satisfait d’un pareil programme, notre coupable décrit à sa manière soi-disant nouvelle quinze (15!) batailles, dont la moitié était totalement oubliée. Qui se soucie d’horions échangés par soixante fous à Ploërmel, Bretagne?

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D’emblée, disons ma déception que le traitement du sujet n’est pas tout à fait à la hauteur de son scandaleux projet. Parce que l’écriture est habile — les paragraphes sont courts, bien coupés, la phrase est pleine de mouvement, le style est agréable et sans lourdeur — il y a un soupçon de légèreté que les lacunes bibliographiques semblent confirmer. L’auteur reconnaît d’ailleurs son choix de titres est très personnel: «Le choix opéré ici est forcément partial [pourquoi forcément?], mais il est fidèle à l’esprit dans lequel ce livre a été écrit»[17]. L’examen de la bibliographie suscite quelques doutes.

Pour le lecteur non-Français, c’est évidemment l’utilisation de recueils de sources primaires réunissant des documents peu connus de la fin du Moyen Âge et de l’Époque moderne qui donne un air de rarement vu. L’utilisation de chroniqueurs d’époque et de sources littéraires (Froissart et ainsi de suite) paraît moins originale, sauf peut-être pour l’étrange combat des Trente (des Soixante en fait) qui ouvre le livre. Parmi les sources secondaires, quelques-unes retiennent l’attention: le bon Bertaud et Serman, tome I d’une Nouvelle histoire militaire de la France (Fayard, 1998), dont la suite se fait attendre, et qui remplacerait avantageusement la plus volumineuse mais inégale (et parfois médiocre) Histoire militaire de France (P. U. F., 1992-1994, 4 vol.), que cite aussi Drévillon. La première mêle astucieusement la nouvelle histoire bataille et l’étude de l’organisation militaire, alors que la seconde faillit justement à cette intégration. Quant à l’esprit dont nous parle Drévillon, il est plus apparent dans la décision de retenir quelques titres moins généraux, certains fort connus, et sur lesquels notre auteur se repose beaucoup: Le Dimanche de Bouvines et Les Trois Ordres de Georges Duby, les Carnets de Jean-Roch Coignet et les Études sur le combat de Charles Ardant du Picq, pour mentionner les plus significatifs.

Ces choix en apparence judicieux rendent difficile à comprendre quelques omissions, tel le livre de Michael Howard sur 1870 et encore plus celui d’Henry Contamine sur la Marne, deux titres assez anciens mais classiques. Drévillon cite d’autres classiques, alors pourquoi pas ceux-ci? Il mentionne aussi des travaux très récents et très bons (de Keegan, de Lynn, de Cornette, de Chaline, etc.), mais auxquels les premiers n’ont rien à envier.

C’est d’autant plus curieux que si Drévillon ne mentionne pas Michael Howard pour 1870, il cite néanmoins d’excellents travaux en anglais, en l’occurrence ceux de Richard Holmes et Geoffrey Wawro. D’ailleurs, à bien réexaminer la bibliographie, l’on se rend compte que les travaux américains et britanniques, sans être les plus nombreux, tiennent une place centrale: ils sont souvent récents (les textes en français datent parfois du tournant des XIXe-XXe siècles, période où l’état-major français étudiait l’histoire) et ils semblent fournir la plupart des précisions intéressantes. L’exception est la Marne. Aucun auteur anglo-saxon n’est cité, alors que l’article archi-connu de Michael Howard sur les idées tactiques à la veille de 1914 («Men against fire») aurait permis de considérablement enrichir la discussion, et la nuancer[18]. C’est peut-être que Drévillon n’aime pas Howard!

Un autre détail étonne. Le vocabulaire si bien choisi, sans prétention et sans jargon, contient pourtant une incorrection de langage qu’on ne trouve jamais chez les historiens français d’antan. Drévillon emploie mal le mot «offensive», à des endroits où il aurait fallu utiliser «attaque» ou «assaut»[19]. C’est comme s’il avait habité trop longtemps au Québec, où on ignore évidemment le bon usage du vocabulaire militaire.

Des vétilles direz-vous, mais ce mauvais emploi d’un mot, cette bibliographie un peu trop sélective, ainsi que l’absence de notes infrapaginales, rendent finalement Batailles peu utile pour les spécialistes. Le lecteur habitué aux travaux anglo-saxons pourra se (re)dire que l’historiographie militaire française a (encore) beaucoup de chemin à faire avant de rattraper le paquebot de l’historiographie militaire progressiste. Et le lecteur non-francophone pourra continuer d’ignorer les travaux français récents, qui n’apportent finalement rien de neuf, même sur la France. Par conséquent, le scandale que constitue la réécriture de l’histoire militaire de la France par des Américains et des Anglais (et quelques Allemands, Canadiens anglais, Australiens…) a encore longue vie. (Il est rigoureusement impossible d’écrire aujourd’hui un livre sur l’armée française de 1914 à 1945 sans se référer à l’historiographie anglo-saxonne. Inversement, on peut écrire sur cette période en ignorant complètement les études en français. D’ailleurs, cela se fait couramment et donne de bons résultats).

C’est donc avant tout un livre pour consommateur francophone pas trop informé du sujet. L’histoire militaire en français sur la France est toujours en retard, c’est manifeste, même dans un ouvrage qui veut redonner de la crédibilité à un genre plus intéressant que bien d’autres. Mais c’est également des plus significatifs.

J’ai utilisé à l’instant le mot «manifeste». En effet, il y autre chose ici qui justifie peut-être certaines simplifications. En effet, ne s’agit-il pas d’un manifeste habile par lequel Drévillon éduque sans effrayer celui qui entre en fibrillation à la seule mention du mot bataille, faisant le choix délibéré d’une stratégie des petits pas? À défaut de rendre savant, le livre de Drévillon ne nous enseigne-t-il pas quelque chose d’important?

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Entrons dans le vif du sujet. Le programme fixé en introduction générale est à peu près respecté dans les deux premières parties. Dans chacun des neuf chapitres de ces parties, après une description du contexte politique, militaire ou économique selon le cas, suit le récit toujours bref de l’événement, de quelques heures à quelques jours, ce qui correspond à l’évolution de la durée moyenne des «batailles» jusqu’à 1914; après, viennent plusieurs paragraphes sur la part substantielle: la construction de la mémoire dans les décennies et siècles qui suivent. Drévillon s’attache à montrer les manipulations intéressées des chroniqueurs et mémorialistes, qui pour l’alliance chevaleresque du monarque et de ses nobles, qui pour le renforcement de l’autorité royale, etc.

Cependant, derrière ces représentations à moyen terme, qui intéresse surtout l’historien moderniste (Drévillon en est un) et dont il ne reste plus grand chose aujourd’hui, se trouve aussi deux fils conducteurs. Le premier intéresse la profession historique en général et découle évidemment du projet révisionniste: la nouvelle histoire bataille est légitime et tout aussi intéressante que n’importe quelle spécialisation.

Le second fil est plus subtil, ou c’est plutôt une seconde thèse. Celle-ci intéresse plus les historiens militaires et c’est peut-être pourquoi Drévillon n’en fait pas une hypothèse au début du livre, pour ne pas effrayer le lectorat. La thèse ne commence à devenir vraiment apparente qu’à la fin du premier tiers du livre et elle n’est énoncée explicitement que dans la troisième partie, dans le chapitre sur Eylau et surtout dans celui sur la bataille de Solferino. Là, on assiste à une ré-exposition de la thèse de la furia francese dans ce qu’elle a pu avoir d’utile sur les champs de bataille (disons jusqu’à Marengo, le 14 juin 1800, bataille discutée dans le chapitre qui précède celui sur Eylau, le 8 février 1807), puis de désastreux par la suite, à cause du progrès dans le chargement des armes à feu, fusils et artillerie dans l’ordre. Le résultat, c’est d’expliquer l’ineptie des conceptions tactiques de 1914 et des hécatombes qui en ont découlé par une fixation bien française sur la charge à l’arme blanche, de la cavalerie d’abord, de l’infanterie à partir du XIXe siècle, sans soutien et sans préparation suffisante par l’artillerie. C’est justement le sujet de Michael Howard dans l’article cité précédemment.

En conséquence, alors que dans les deux premières parties la représentation était un outil d’analyse historique, dans la troisième et dernière partie de Batailles elle devient l’explication privilégiée des carnages de 1914-1918: en se représentant mal leur histoire militaire, les chefs français se sont fourvoyés en matière tactique. Ce glissement d’une fonction heuristique à une fonction herméneutique de la représentation «instrumentalise» l’histoire des représentations; d’un projet de réhabilitation de l’histoire militaire, le lecteur est ainsi amené par petits bonds à une thèse sur l’histoire militaire française. Si l’on admet le saut méthodologique, l’originalité de Drévillon ne consisterait pas tant dans le choix de l’objet, dont on se rend compte plus on avance qu’il devient la «furie française», un objet fort commenté par les spécialistes, que dans l’approche. Et ma foi, c’est intéressant.

Ainsi, sur plusieurs siècles, la sédimentation des mémoires figerait les esprits dans une posture conceptuelle de plus en plus déconnectée d’avec les réalités matérielles, à savoir les effectifs croissants, le transport ferroviaire et les armements à répétition. Vue sous cet angle, la thèse secondaire de Drévillon paraît vraie, même si sa démonstration est loin de répondre à toutes les objections. Il faudrait la valider par des recherches dans les sources primaires et procéder à des comparaisons avec d’autres pays.

Il y a donc peut-être un peu de neuf là — en attribuant à la construction de récits mythiques successifs glorifiant chaque fois la furie française un état d’esprit collectif des états-majors qui en finissent par croire, abusivement, à l’offensive à outrance, au niveau opérationnel, et à l’attaque brusquée et menée jusqu’au bout, au niveau tactique — mais cette explication est loin d’avoir la sophistication de l’exposé de Howard[20], qui montre bien que le blocage dans la pensée tactique était général en Europe avant 1914, peut-être plus en France qu’ailleurs, mais tout de même général. Bien des travaux[21] depuis la première parution de l’article de Howard (1984) confirment et nuancent cette thèse, travaux qui reposent sur l’analyse systématique des écrits militaires (publiés et sous forme de rapports inédits) entre 1870 et 1914. Ainsi, Drévillon parvient à la même conclusion que les historiens militaires classiques, mais en utilisant une démarche différente. Ou faut-il penser que le poids du récit mythique est plus important que celui des idées tactiques contemporaines? Dans ce cas, il faudrait confronter l’explication par le récit mythifié de Drévillon à l’explication par l’histoire des idées militaires des historiens militaires classiques. La confrontation est possible, étant donné le stock de Mémoires de militaires publiés, et elle pourrait être intéressante. Mais elle reste à faire.

En ne surchargeant pas son texte d’érudition militaire, Drévillon se fait digeste. Cette digestibilité renforce l’adoption d’une démarche reconnaissable par les historiens d’aujourd’hui, dont on connaît l’estomac sensible. La thèse principale sur la pertinence d’une nouvelle histoire-bataille en ressort bien montrée, et c’est là que Drévillon voulait d’abord en venir me semble-t-il.

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Avec le chapitre sur Solferino, l’objet de Drévillon devient donc plus explicitement militaire. Solferino (24 juin 1859) survient après la mise en service des armes à canon rayé et des projectiles en ogive, et après l’avènement du chemin de fer. Si l’importance stratégique de ce dernier fut mieux reconnue par les Français que par les Autrichiens, les conceptions tactiques françaises n’avaient en rien évolué depuis les guerres de l’Empire. «L’audace stratégique» dont firent preuve les Français (non sans problèmes d’intendance) a permis de placer les Autrichiens sur la défensive, mais chaque engagement était une affaire sanglante, et les mouvements de proximité étaient facilement arrêtés, et ce, malgré l’expérience de la guerre de Crimée: «l’expérience de cette guerre d’ingénieurs et d’artilleurs, dominée par les problèmes de logistique, ne fut pas mise à profit»[22]. Pourquoi? Drévillon poursuit: «L’esprit militaire restait dominé par le culte de l’élan offensif et de l’enthousiasme, cette meurtrière mythologie de la furia francese qui tenait lieu de raisonnement tactique»[23].

Du reste, Solferino est une bataille célèbre pour un autre motif: la mémoire que l’on en a généralement retenue provient du récit d’Henri Dunant. Cela donne lieu à un travail de critique de la construction des récits historiques aussi destructeur pour la postérité de Dunant et de ses épigones que la critique à laquelle Drévillon s’était livré à propos des chroniqueurs du Moyen Âge plus tôt dans le livre.

Dunant a laissé une description célèbre dans Un souvenir de Solferino (Genève, 1862), une dénonciation de la guerre qui a non seulement son importance parce qu’elle mène à la création du Comité international de la Croix-rouge, mais aussi comme étape décisive dans la formation du pacifisme. D’après Dunant, Solferino aurait été l’un des affrontements les plus bestiaux de tous les temps. Or, comme le montre Drévillon, les pertes sur le champ de bataille italien de 1859 étaient bien en deçà des pires carnages des temps napoléoniens: taux de pertes de 12,5 % à Solferino contre 19 % à Marengo et 25 % à Leipzig. Pis, à Leipzig (16-19 octobre 1813), vu le grand nombre de combattants, cela faisait 107 000 tués et blessés pour les deux camps, contre seulement 40 000 à Solferino[24]. Alors, d’où vient l’impression de carnage dans la mémoire de la bataille? Propagande pacifiste, initiée par Dunant et quelques autres, amplifiée par la presse à grand tirage (comme pour la guerre de Crimée d’ailleurs)?

Cette impression de carnage est demeurée, non sans que Jean-Claude Chenu, un médecin militaire cité par Hervé Drévillon, n’ait tenté de rétablir les faits en 1869 dans son bien nommé Statistique médico-chirurgicale de la campagne d’Italie en 1859 et 1860.

Les textes de Dunant et Chenu sont antithétiques. Le livre de Dunant a fait la mémoire malgré ses faussetés, celui de Chenu a été complètement oublié. Si Dunant écrivait que «Autrichiens et alliés [les Franco-Sardes] se foulent aux pieds, s’entretuent sur des cadavres sanglants, s’assomment à coups de crosse, se brisent le crâne, s’éventrent avec le sabre ou la baïonnette», Chenu démontrait quant à lui que, par exemple, pour le 72e régiment d’infanterie de ligne, sur 2 200 hommes engagés, 115 furent tués, tous par arme à feu. Sur 426 blessés, seulement trois avaient été touchés soit par un sabre soit par une baïonnette[25]. Comme cette unité était en plein cœur de l’action, la quasi-absence de blessures par armes blanches est des plus significatives.

Chenu avait évidemment pour objectif premier de fournir aux services médicaux des armées des données pour que ceux-ci puissent mieux se préparer au prochain conflit. Mais il servait aussi une réplique aux propositions de Dunant qui cherchait à enlever aux armées le soin des blessés de guerre pour le confier à une organisation neutre. Par conséquent, Chenu protégeait la réputation de l’armée et des médecins militaires.

Mais il y a aussi que, comme Drévillon le souligne, les constations de Chenu auraient dû mener à une réflexion tactique. Et il s’en est fallu de peu. Chenu menait ses recherches à la même époque qu’un officier français tragiquement célèbre: Charles Ardant du Picq (1821-1870). Tous deux posaient le combat comme un objet d’investigation scientifique et, par des chemins différents, aboutissaient à des constats équivalents. On connaît les conclusions provisoires d’Ardant du Picq, provisoires parce que le colonel d’infanterie est mort avant d’avoir pu mener à bien ses recherches sur le combat. Dans un manuscrit trouvé après sa mort, il écrivait que

La supériorité morale que donne l’impulsion en avant peut être plus que compensée par l’ordre et l’intact des défenseurs, et les pertes qu’on a subies. La moindre démonstration du défenseur démoralise l’attaque. C’est là le secret de l’infanterie anglaise contre Français en Espagne, et non leurs feux de rang de peu d’effet, chez eux comme chez nous[26].

Ceci est écrit avant que le fusil à magasin, la mitrailleuse, la poudre sans fumée et l’artillerie à tir rapide soient introduits dans les armées d’Europe!

Les chiffres de Chenu et les recherches d’Ardant du Picq auraient dû pousser l’état-major français (formellement organisé après la guerre de 1870) à plus de circonspection quant à l’efficacité des charges de cavalerie au sabre ou des assauts d’infanterie menés baïonnettes aux canons et tambours battants. Pas vraiment, car, nous dit Drévillon, le «courage soutenu par l’ardeur patriotique était le principe fondateur d’une guerre sans tactique conçue comme un affrontement de masses d’hommes»[27].

En fait, la plupart des théoriciens français prirent le contre-pied des chercheurs sérieux comme Ardant du Picq et Chenu. Au lieu d’accepter les conséquences de la puissance destructrice du tir, ils préconisèrent de pousser les charges afin que les instants avant le choc durent le moins longtemps possible. Une fuite en avant:

Faute d’avoir entendu cette voix, les théoriciens d’état-major s’engagèrent dans une coûteuse surenchère. Face aux capacités de destruction des nouvelles armes, ils ne songèrent pas à épargner la vie des soldats, mais à exciter leur courage pour faire face à une mort plus certaine[28] […]

Dans la décennie qui a suivi Solferino, les armements se perfectionnèrent encore, notamment le chargement par la culasse, qui multipliait par quatre ou cinq les cadences de tir. Les conséquences tactiques s’en feront sentir dès les premiers affrontements franco-prussiens de 1870. À Gravelotte (Ardant du Picq y a été tué à la tête de son régiment), la Garde impériale de Napoléon III, qui se considérait l’élite de l’armée et de l’Empire, démontrait à ses dépens ce que l’infanterie de Solferino avait vécu onze ans auparavant. Le récit du capitaine Casadavant est on ne peut plus édifiant:

Au moment où la charge a sonné, nous étions à huit cent mètres des Prussiens. Ceux-ci étaient formés en carré à distance, avec une nombreuse artillerie dans les intervalles; de plus, des fractions de troupe en potence sur les flancs. Dès notre départ, ils ont commencé à tirer, même à trois cents, à deux cents mètres, c’était la grêle. À cent mètres et un peu plus, quand notre escadron est arrivé, il y avait à cet endroit un tel monceau de cadavres de chevaux et d’hommes qu’il était bien difficile de le franchir. Cependant le premier rang a encore pu passer, mais ceux qui étaient derrière, ceux qui n’avaient pas vu l’obstacle, sont venus s’y butter et la plupart des chevaux sont venus grossir le tas. […] Je ne pense pas que les deux premières lignes aient approché plus que nous les carrés parfaitement intacts et ayant tout leur sang froid; ils avaient par trop beau jeu: il est de règle qu’on ne doit faire charger la cavalerie que sur une infanterie déjà un peu démoralisée. Or, celle qui était devant nous était toute fraîche; elle n’avait pas reçu un coup de feu[29].

Sur les 500 non gradés à l’appel le matin, seulement 191 répondaient à leur nom le soir.

À propos de Solferino, Dunant avait conclu qu’il fallait une réponse humaniste voire pacifiste. Le réaliste n’a pas ce choix. Les charges folles n’avaient plus leur place et les états-majors auraient dû s’en aviser. Mais malgré le poids de l’évidence, il n’en fut pas ainsi, du moins dans l’Armée française[30]. C’est ce qui fait écrire à Drévillon que «le désastre militaire avait aussi des causes… militaires»[31]. La «présomption et la dramatique inadaptation des mythologies guerrières»[32] se conjuguaient pour mener à une solution criminelle:

La confiance démesurée dans les vertus du choc en fut d’ailleurs le résultat paradoxal. La rapidité et la détermination de l’assaut apparurent comme une ultime garantie contre la puissance de feu. Plus les fusils et les canons tiraient vite et loin, plus il fallait rechercher l’action décisive qui abrégeât le combat et limitât le temps d’exposition au tir ennemi. Avec l’apparence de la raison, ce calcul avait l’avantage de préserver le mythe d’une âme française trempée dans l’esprit offensif[33].

L’expérience coloniale aurait pu informer mieux, mais les leçons tactiques en furent complètement ignorées sous prétexte qu’elles étaient non transposables au contexte d’une guerre européenne. Qui plus est, comme l’explique Drévillon, les expéditions coloniales exaltaient le nationalisme, nourrissaient le culte de l’honneur et d’un courage qui «pourvoirait à toutes les faillites de la réflexion tactique»[34].

La table était mise pour le splendide été 1914.

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Il y aurait donc une culture spécifique de l’attaque avec panache. À la veille de 1914, cette culture existait dans toutes les armées — c’est ce qu’étudie Michael Howard dans l’article mentionné plus haut — mais celle-ci est particulièrement prégnante en France, avec des conséquences fatales pour les exécutants-exécutés: «L’élan offensif détaché du souci de la préservation avait été la doctrine intangible de l’état-major français. Quoi qu’il pût en coûter»[35].

Cette culture imprégnait toute l’organisation. Après le fait, le commandant Larcher, aussi cité par Drévillon, se souvient que lors des entraînements précédant l’ouverture des hostilités en 1914, «[l]e but était d’arriver dès que possible et en bon ordre à distance d’assaut; alors les clairons et tambours sonnaient et battaient la charge, l’infanterie s’élançait baïonnette haute sur l’ennemi. C’était la conclusion invariable des manœuvres»[36]. À la fin de l’été et au début de l’automne 1914, on s’élançait encore à l’assaut de cette manière, comme si l’élan pouvait conjurer le sort, la volonté parer la mitraille. Sous le feu croisé des mitrailleuses, au milieu de l’éclatement des obus de gros calibre de l’artillerie allemande, on imagine aisément les conséquences.

Historiquement, la mémoire avait failli, l’état-major français, pourtant féru d’histoire au tournant du XXe siècle, lisant les annales au filtre de ses idéaux: il ne voulait pas «renoncer à une tradition multiséculaire nourrie de batailles réécrites et de l’oubli sélectif de tous les soldats morts sous le feu ennemi, ensevelis sous l’encombrant souvenir des rares victoires remportées baïonnette au canon»[37]. De sorte que, insiste Drévillon, «[l]a réflexion tactique qui a précédé la Première Guerre mondiale et qui en a façonné les premières semaines était dramatiquement dominée par des considérations d’un autre âge»[38]. Et de rappeler que Pétain, en 1901, alors qu’il n’était que capitaine, fut muté de sa fonction de moniteur de tactique pour avoir voulu enseigner le tir efficace[39], c’est-à-dire le visé depuis une position de tir stable, donc pas en courant étendard déployé vers l’ennemi.

Et même si on se fut avisé du danger mortel du feu ennemi, on acceptait difficilement la conséquence, à savoir s’enterrer, de sorte que si les Allemands se sont mis dès la fin de l’automne 1914 à aménager des retranchements de campagne bien drainés, et parfois bétonnés, les poilus français devaient croupir dans des abris précaires et boueux[40]. En outre, l’espoir qu’une bataille décisive remédierait à ces conditions ne fut que difficilement abandonné, certainement pas avant les catastrophiques offensives de 1915 en Champagne. Si stratégiquement la mobilisation avait été un succès, si les chemins de fer avaient été utilisés habilement par Joffre durant les opérations de l’année 1914, ce qui explique en grande partie la victoire de la Marne, si donc l’état-major n’était pas uniment incompétent ou sénile, des siècles de conditionnement mémoriel l’avait pourtant rendu aveugle aux perfectionnements des armes à feu. La conséquence, c’est que l’action tactique allait se prolonger indéfiniment, dissolvant la bataille dans de longues campagnes où les masses allaient devoir s’user avant qu’un résultat puisse être entrevu.

En ce sens, en 1914, l’événement bataille disparaît. Ça ne rend pas l’histoire militaire moins pertinente. Au contraire.



[1]. Publié dans une collection («Trente journées qui ont fait la France») qui relevait de l’acte de sabotage de la Belle Unanimité. Mais, curieusement, si les autres titres de cette collection ont été à peu près été oubliés, celui de Duby est continuellement réédité par Gallimard.

[2]. Batailles, p. 14.

[3]. Ibid.

[4]. Ibid., p. 13.

[5]. Ibid.

[6]. Ibid., p. 15.

[7]. Ibid., p. 16.

[8]. Ibid.

[9]. George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme: la brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette Littératures, coll. «Pluriel», 1999 (éd. orig. 1990), xvii-293 p.

[10]. Batailles, p. 17.

[11]. Ibid.

[12]. Ibid.

[13]. Ibid., p. 18.

[14]. Ibid. Au début des années 1980, Franco Cardini (La culture de guerre, Xe-XVIIIe siècle, Paris, Éditions Gallimard, coll. «Bibliothèque des histoires», 1992 (éd. orig. 1982), p. 439-440) écrivait déjà que «[l]es considérations morales et humanitaires, pour légitimes et consensuelles qu’elles soient, ne sont pas d’un grand secours pour comprendre la nature et le caractère de la guerre sur le plan de l’histoire et de la sociologie; à l’inverse, l’étude de la guerre s’avère un auxiliaire précieux pour saisir maints aspects de l’histoire. Et du présent». Curieusement, Drévillon ne cite pas ce livre fort connu et très pertinent pour son propos. Je reviendrai plus loin sur les lacunes bibliographiques de Batailles.

[15]. Ibid.

[16]. Ibid., p. 18.

[17]. Ibid., p. 367.

[18]. Michael Howard, «Men against fire: the doctrine of the offensive in 1914», dans Peter Paret (dir.), Makers of modern strategy from Machiavelli to the nuclear age, Princeton, Princeton University Press, 1986, p. 510-526. Howard montre que les idées étaient similaires d’un pays à l’autre et qu’en outre, contrairement à la sagesse populaire, que les états-majors avaient sérieusement étudié le problème de l’attaque sous le feu des armes modernes, mais qu’ils n’étaient parvenus à aucune solution satisfaisante, à cause de la difficulté intrinsèque au problème ainsi que du manque d’expérience de la plupart des armées occidentales, y compris les armées françaises, britanniques et allemandes, qui n’avaient pas été impliquées dans des conflits d’envergure depuis quarante ans. Drévillon est donc un brin en retard sur Howard.

[19]. Voir Batailles, p. 52, 62 et 127.

[20]. M. Howard, op. cit., mais qui sortait du schéma national et évitait de servir le mythe comme explication historique. On comprendra qu’il y a là toute une discussion à avoir sur la place des représentations comme «causes» en histoire. Et on comprendra aussi que mes réserves ont quelque chose à voir avec la place excessive que l’histoire des représentations s’est gagnée récemment.

[21]. Voir Robert M. Citino, Quest for decisive victory, from stalemate to Blitzkrieg in Europe, 1899-1940, Lawrence, University Press of Kansas, 2002, chap. 1-4; Eric Dorn Brose, The Kaiser’s army: the politics of military technologyIGermany during the machine age, 1870-1918, Oxford, Oxford University Press, 2001, chap. 1-7; Artulio J. Echevarria II, After Clausewitz: German military thinkers before the Great War, Lawrence, University Press of Kansas, 2000, ix-346 p. Echevarria est indispensable avec ses sections «Views from abroad». Aucun des trois n’est mentionné par Drévillon. Et pourtant, ces auteurs citent Howard et Mosse!

[22]. Ibid., p. 306.

[23]. Ibid.

[24]. Chiffres de Drévillon, ibid., p. 311.

[25]. Ibid., p. 318.

[26]. Charles Ardant du Picq, Études sur le combat: combat antique et combat moderne, Paris, Éditions Ivrea, 1999 (d’après l’éd. Champ Libre de 1978), p. 80.

[27]. H. Drévillon, Batailles, p. 315.

[28]. Ibid., p. 324.

[29]. Ibid., p. 345.

[30]. Selon Echevarria, l’Armée allemande était arrivée un peu avant 1914 à reconnaître la difficulté de l’attaque et à poser le problème de manière plus réaliste (After Clausewitz, p. 174-181).

[31]. Ibid., p. 347.

[32]. Ibid., p. 347-348.

[33]. Ibid., p. 348.

[34]. Ibid., p. 307.

[35]. Ibid., p. 357.

[36]. Ibid., p. 358

[37]. Ibid., p. 359.

[38]. Ibid.

[39]. Ibid., p. 360.

[40]. Ibid., p. 363.