Entrevue avec Ross Higgins, anthropologue et cofondateur des Archives gaies du Québec

Line Chamberland, IREF, UQAM
Catherine Garneau, études littéraires, UQAM

Tu as cofondé les Archives gaies du Québec avec Jacques Prince en 1983. Peux-tu nous rappeler le contexte?

D’abord, c’était pour concurrencer Toronto, qui avait déjà ses Archives. Quelqu’un avait proposé d’y envoyer les documents du collectif de la librairie L’Androgyne où je travaillais[1]. Je ne voyais pas l’intérêt pour les Montréalais, qui auraient dû aller jusqu’à Toronto pour les consulter. J’avais déjà commencé à parler de la nécessité de créer des Archives ici, notamment avec Jacques Prince, qui voulait se former en bibliothéconomie. Il a trouvé l’idée bonne.

À cette époque, des gais et lesbiennes activistes ont voulu retracer leur histoire et la préserver en créant des archives?

Un jour, un livre était arrivé à la librairie avec un titre en gros caractères jaunes sur fond rouge: Gay American History[2]. L’auteur, Jonathan Katz, était un historien issu du milieu communautaire. Visuellement, ce livre a ouvert une vision, pas seulement pour moi, mais pour beaucoup d’autres. Il y a eu aussi des historiens professionnels, comme Steakley qui avait travaillé sur l’Allemagne et publié des articles au Body Politics[3]. Je l’ai éventuellement rencontré dans un club. À partir de 1976, des regroupements de lesbiennes et de gais ont été mis sur pied au sein d’associations académiques d’historiens, de sociologues, d’anthropologues, dans toutes les disciplines, même en sciences. La plupart publiaient des bulletins qui donnaient des informations sur ce genre de recherches qui se faisaient à mi-chemin entre l’université et la communauté. La redécouverte du passé se faisait en parallèle avec celle de l’histoire des Noirs et de l’histoire des femmes. On a rapidement vu à quel point on était naïfs en cherchant dans le passé des identités qui sont en fait des identités actuelles.

Peux-tu développer là-dessus?

Pour moi, c’était la question épistémologique, de terminologie en fait. C’était un aspect majeur dans les discussions, surtout autour du livre d’Alan Bray, Homosexuality in Renaissance England[4], où il parle de ce que voulaient dire les termes sodomie, sodomite. Là on entrait sur un terrain glissant; les termes changeant de significations, leur sens n’est pas celui qu’on pense. En même temps a émergé le paradigme de la construction sociale: toutes les identités sont toujours en voie de se redéfinir, c’est un processus.

Les congrès internationaux qui ont eu lieu à Toronto (1981 et 1985) et Amsterdam (1983 et 1987) ont été importants dans ton cheminement?

C’est dans les congrès qu’on forge des liens sociaux, ce qui fait qu’au besoin, demain, je pourrais appeler Jeffrey Weeks[5] et lui poser une question. Ça m’a placé au centre de ce qui se faisait mondialement. C’est la même chose dans toutes les disciplines; si tu assistes à des congrès, tu peux associer un visage à un texte. C’est beaucoup plus facile. Ça renforçait ce qu’on savait par les petits bulletins, avant le début des publications savantes. Il y a eu une évolution d’un congrès à l’autre. À Toronto en 1981, c’était le début avec la présentation des résultats de travaux réalisés par des groupes communautaires (grassroots). C’est là que j’ai connu Allan Bérubé, par exemple, que j’ai découvert Margaret Anderson[6]. Il n’y avait pas de débat à ce moment-là. Puis en 1985, à Toronto, c’était l’arrivée de Foucault. Ça devenait beaucoup plus théorique, moins empirique. En 1987, le colloque Homosexuality, Which Homosexuality?[7] à Amsterdam a été conçu pour permettre un dialogue entre les essentialistes et les constructivistes de l’époque. Sauf qu’il y a des essentialistes qui ne se sont pas présentés[8].

Ce congrès a plutôt consacré la victoire des perspectives constructivistes?

Il y avait des gens qui parlaient de Foucault, mais ce n’était pas encore entré dans la façon de concevoir l’histoire. C’était avant la théorie queer, qui va se focaliser presque exclusivement sur l’analyse des discours[9]. Le congrès suivant a eu lieu à Harvard et à partir de là, ce fut la consécration de la théorie queer. Le champ d’études est devenu beaucoup plus littéraire, moins empirique, aux dépens des perspectives historiques et sociologiques.

Les Archives se sont donné le mandat de préserver toute forme de document manuscrit, imprimé, visuel, sonore et autre qui témoignerait de l’histoire de la communauté gaie et lesbienne du Québec. Quel type de matériel avez-vous amassé au fil des ans?

À L’Androgyne puis dans les groupes auxquels j’ai participé, notamment le Groupe homosexuel d’action politique (1975-1976), un peu en marge de ce qui est devenu l’Association pour les droits des gais du Québec (ADGQ, 1976-1986)[10], j’avais amassé pas mal d’affaires, des dossiers, des notes sur les réunions et tout ça. Les militants qui occupaient des postes prenaient les papiers chez eux. On n’avait pas de locaux dans ce temps-là, pas de centre, pas de budget pour le mouvement, c’était dérisoire. Alors les papiers qui témoignaient de ce que les gens avaient fait dans le mouvement disparaissaient, lorsque les gens déménageaient. Moi, j’ai commencé avec ce que j’avais déjà et assez rapidement, on a acquis les papiers de L’Androgyne, qui était le centre d’information pour les homosexuels, le point névralgique dans la deuxième partie des années 1970, surtout à Montréal. On a eu par la suite quelques dons, mais le plus important a été celui d’une collection de photos culturistes érotiques des années 1950 et 1960 prises par le photographe Alan Stone (1928-1992), venant d’une personne qui ne nous connaissait pas, mais qui nous a fait confiance[11]. Et en même temps, on avait accès à la collection des périodiques de l’ADGQ. Dans leur local sur Sainte-Catherine, il y avait une énorme collection de périodiques dans un désordre total! Ils nous ont proposé de mettre de l’ordre dans leurs affaires, en échange de quoi on pourrait prendre tous les doubles. C’est devenu la base de la collection de périodiques des Archives. Alors j’ai fait une histoire des publications pour savoir ce qu’on n’avait pas, puis peu à peu, on a pu en acquérir d’autres, mais pas tout ce qu’on aurait aimé, il y a encore des collections qui traînent dans des soubassements [rires].

Avez-vous des documents personnels comme des lettres?

Beaucoup moins. Jusqu’à maintenant, il y a très peu de collections de papiers personnels qui nous ont été données.

Avez-vous aussi des livres?

Nous n’avons pas cherché à en acquérir. Jusqu’à l’expansion récente, nous n’avions pas l’espace ni les moyens de gérer ça. De plus, le Centre communautaire a déjà une bibliothèque[12]. Cependant, nous avons depuis quelques mois plus d’espace et nous avons doublé nos tablettes pour les livres. Donc, on a peu de livres, mais on a acquis beaucoup de fonds d’archives. Il y en a qui sont énormes comme celui de Stone et celui de Ken Morrison sur les activités reliées au sida à travers une couple de décennies[13]. Il y a aussi des affiches qui viennent de l’ADGQ et de divers groupes. Puis on a une collection énorme de feuilles volantes distribuées sur la rue lors d’événements, de cartes d’affaires, de cartes postales, de paquets de condoms, d’allumettes [avec le nom des bars]. C’est un cauchemar de gestion; c’est très précieux quand vient le temps d’illustrer une époque et une pléiade d’activités ou le style graphique des années 1970, mais comment préserver une collection d’allumettes avec le risque de feu? [rires] On a maintenant un site web qui est très utilisé à travers le monde. Ça donne accès à des gens des régions éloignées du Québec. Il contient une bibliographie qui n’a pas été mise à jour depuis 1989, mais c’est cette période-là [avant 1989] qui est la plus difficile à documenter. Il y a beaucoup de trous dans notre documentation et une possibilité d’autres découvertes importantes.

Les Archives ont vingt-quatre ans. Comment ont-elles évolué? Les objectifs et le type de diffusion se sont-ils transformés? L’équipe s’est-elle élargie?

On a acquis le statut de corporation en 1985 et celui d’organisme de bienfaisance en 1990. Les dons sont alors devenus notre principale source de financement. L’équipe, constituée de bénévoles, a constamment évolué: certains sont partis, d’autres se sont ajoutés. Il n’y a jamais assez de monde. Il a toujours été difficile d’être très formels, parce qu’on fonctionne plus en collectif qu’en corporation. La moyenne d’âge maintenant est beaucoup plus avancée qu’avant, ce qui est dangereux; les archives, c’est une activité physique: il faut grimper sur une échelle et prendre une boîte qui pèse cinquante livres et ne pas se détruire en descendant. [rires]

Il y a beaucoup de travail à faire sur les collections…

Oui. Éliminer les doubles par exemple. Les gens nous donnent souvent des choses dans une forme très désorganisée. Ils ont ramassé des papiers sur plusieurs années au sein de plusieurs groupes. Alors il y a un mélange là-dedans et ça prend des spécialistes. Ce n’est pas compliqué à traiter, un fonds, mais ça prend un esprit systématique et de l’encadrement. L’informatisation des collections est prioritaire, surtout celle des périodiques québécois qui donnent des informations sur le Québec.

Est-il difficile d’intéresser les jeunes à l’histoire?

Ce n’est pas évident, parce qu’on vit dans une société tellement axée sur le présent. Le passé est assimilé aux exagérations des journalistes. Par exemple, un jeune qui m’a interviewé récemment ne savait pas que j’avais fait un livre sur le mouvement des années 1970[14]; il pensait que Stonewall,[15], le bill Omnibus [16]et la descente du Truxx[17] avaient eu lieu au même moment. C’est ça le passé vu à travers un télescope! [rires]

Les gais et lesbiennes sont-ils plus sensibilisés à la nécessité de préserver la mémoire ou le contraire, vu que la société valorise tellement le présent?

Il y a une détérioration, les gens sont moins conscients de ce qui a été. Je suis bien là… pourquoi regarder un passé plein de troubles?

Qui s’adresse aux Archives?

On a servi de centre de référence pour des cinéastes, des journalistes, des étudiants, des professeurs qui faisaient des recherches ou des gens qui en faisaient à titre personnel. Parfois aussi des gens qui s’intéressent à la politique, pas nécessairement gouvernementale. La publicité est toujours à refaire, mais le site web permet aux gens de nous trouver. Il génère beaucoup de courriel. La plupart des demandes sont très élémentaires, du genre: combien d’homosexuels au Québec? [rires] Les deux tiers des demandes viennent de filles. On a aussi organisé des conférences, des visionnements de films, des expositions. Justement, on a fait des prêts pour des expositions. Actuellement, les conférences se font au ralenti. Les bénéfices de la vente de photos de Stone et du film nous ont permis d’avoir un financement avec moins d’efforts. Aussi, il y a une tension émergente entre des besoins de survie, la face publique de l’institution et le travail à l’intérieur sur les collections. Auparavant, c’était la survie qui comptait, le loyer et tout ça. On était plus orientés vers les événements, parce que les dons en argent, qu’on recevait au moment de la campagne annuelle, comptaient pour environ les deux tiers de nos besoins. Pour compléter, il fallait toujours présenter des conférenciers et surtout des images osées [rires].

Dans ton travail historique et anthropologique, tu t’es intéressé à l’émergence d’une communauté gaie, et relativement peu aux discours sur l’homosexualité ou sur les homosexuels. À partir de quand peut-on dire qu’une communauté gaie existe?

J’étais davantage intéressé par la façon dont les gais ont interprété les grands discours que par ces discours en eux-mêmes. Il y a eu le travail de Pierre Hurteau sur les deux grands discours, religieux et judiciaire, et on ne pourrait pas mieux faire que lui[18]. Toi [Chamberland] et moi avons travaillé sur les discours populaires en examinant les façons employées pour parler des lesbiennes et des gais dans les journaux jaunes, ce qu’on avait présenté à Amsterdam[19]. Je trouvais ça plus intéressant, la notion d’hétéroglossie puis la concurrence entre les discours, les voix minoritaires qui s’expriment, qui essaient d’obtenir une audience et de convaincre les gens de leur légitimité. Les choses ont évolué, il y a eu l’idéologie du coming out avec le mouvement de libération gaie. Que 1 500 personnes manifestent au centre-ville, à minuit, le 23 octobre 1977, après la descente du Truxx, ça en était un très bon exemple. Tous les éditoriaux des grands journaux de Montréal ont critiqué la police. Alors là, c’était un vrai tournant dans l’environnement discursif. Ce que j’ai tenté de retracer dans les entrevues avec une trentaine d’hommes, qui vivaient dans les milieux gais à partir des années 1930 à Montréal, c’était entre autres choses de voir comment ce discours a pu se développer, avoir une base de compréhension, d’acceptation parmi les gais eux-mêmes. C’est seulement avec la pratique qu’on développe un discours qui convainc. Il fallait que les gais croient au modèle minoritaire, à l’optique des droits civiques, un discours qui s’est bâti dans les conversations autour des tables, dans les maisons privées la plupart du temps, aussi dans les bars. Et une fois que la communauté a commencé à avoir accès à l’espace public, ce discours est devenu accessible à un groupe beaucoup plus large qu’au sein des réseaux privés.

Quelles grandes questions ont guidé ta curiosité historique?

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le lien entre le symbolique — le développement de ces discours du côté identitaire — et le matériel — les marchés de toutes sortes. C’est très lié à des courants de pensée en histoire et en sciences sociales relatifs à l’identité de consommation: on est ce qu’on consomme… En termes d’importance historique et financière, il y a surtout les bars avec la vente d’alcool ainsi que la location d’espaces publics, et la photo culturiste, un marché beaucoup plus discret et illicite. Par exemple, avec ses photos, Allan Stone avait accès aux réseaux de distribution des revues américaines; il publiait des annonces et recevait des commandes postales. Il a fait fortune. C’était au début des années 1960, les gens étaient prêts à dépenser pour exprimer leur identité gaie… par la poste, discrètement. C’est quelque chose que j’ai découvert en faisant ma thèse[20]. C’est difficile à prouver, mais la tendance est claire à travers plusieurs des entrevues: c’est vers la fin des années 1950 et le début des années 1960 que tout change. C’est à ce moment-là que les gais cessent de toujours se soucier d’avoir une femme à leur côté. Auparavant, il y avait toujours des femmes qui les accompagnaient. Jamais deux hommes! Du moins chez les professionnels, car c’est également une question de classe sociale. C’est là aussi qu’il y a eu les premiers gestes de militantisme. L’animateur de spectacles Armand Monroe a demandé au propriétaire du bar Tropical de permettre aux hommes de danser ensemble. Avec la corruption policière, il a pu l’obtenir. C’est lui qui a créé un espace gai dès 1962, très consciemment, avec une vision qu’on ne peut que qualifier de politique! Et sur la scène, il avait une langue acide, il imposait son point de vue. Puis il y avait déjà des échos des mouvements homophiles américains, des gens avaient des abonnements à Matachine Review, One Magazine, ou Arcadie[21], des Montréalais voyageaient constamment aux États-Unis, surtout à Provincetown et New York.

Tu accordes beaucoup d’importance à l’histoire orale?

C’est la combinaison des sources qui permet d’avancer. Ce n’est pas seulement l’histoire orale, qui nous apporte beaucoup d’informations, quoique peu de vérifications. Il y a des choses qu’on ne pourra jamais vérifier comme on le voudrait. J’ai fait ces entrevues avec l’idée que si je n’enregistrais pas ce que les gens avaient à dire, il n’y aurait que ce que les autorités ont mis sur papier. Il n’existe à peu près pas de témoignages, d’autobiographies québécoises, même canadiennes [parlant d’homosexualité]…

Demander aux gais de raconter leur passé, c’est aussi archiver leur parole?

Oui. Et c’est dommage qu’on n’ait pas pu faire plus. Il y a des gens que j’aurais aimé interviewer, mais ils disparaissent! On connaît l’histoire des bars des années 1970, au centre-ville, dans le coin Peel/Stanley et aussi dans l’est, autour de la Main. Mais dans les années 1920 ou même avant, il y avait apparemment toute une autre scène dans le Vieux-Montréal, autour des grands hôtels. Il y a aussi plusieurs pistes à poursuivre au niveau documentaire, toutes les archives de l’armée britannique qui doivent receler plusieurs cas intéressants.

Comment as-tu trouvé des homosexuels qui acceptaient d’être interviewés?

Ah mais ce n’était pas ce qui posait problème! [rires] J’étais dans le mouvement depuis 15 ans déjà, alors j’avais beaucoup de contacts. Des gens qui s’intéressaient à mon travail ont agi comme intermédiaires. Par exemple, un ami de mon frère — j’ai un frère gai à Toronto — connaissait un monsieur un peu plus âgé. Et celui-ci avait un ami, qui avait vécu à Montréal, qui était arrivé de Trinidad en 1952. Il a consenti à venir souper à Toronto. C’est la seule entrevue «en gang» que j’ai faite! Ce gars-là avait une expérience très intéressante, parce qu’il était arrivé d’une autre société et il s’était intégré à Montréal.

Quels sont les points forts et les lacunes de l’historiographie gaie au Québec? Toi-même, tu y as beaucoup contribué en travaillant sur les lieux de rencontre, sur le langage, sur la répression policière et la réponse à cette répression.

Quand Robert Comeau nous a invités à faire une présentation au Congrès de l’Institut d’Histoire de l’Amérique française en 1982, j’ai parlé du mouvement gai, de l’histoire politique, surtout de la lutte contre la répression, parce que c’est ça qu’on vivait ces années-là. Par la suite, j’étais insatisfait, parce que cet aspect de la répression et de la riposte était tout ce qu’on avait fait, ça devenait notre identité. Et il y avait une tendance à en faire une version triomphaliste: on a lutté, on a gagné. C’est là que j’ai commencé à vouloir élargir, adopter une vision anthropologique. C’était conforme aux tendances en histoire sociale, ne pas focaliser seulement sur l’aspect politique, défini d’une façon étroite qui ne permettrait pas d’inclure Armand Monroe. Pendant longtemps, chaque fois que je mentionnais faire de l’histoire gaie, c’était comme s’il s’agissait uniquement de l’histoire du mouvement gai. Au-delà de ça, il n’y avait pas de passé intéressant ou abordable. Mon but était de montrer que c’était plus grand que ça et plus intéressant aussi. J’ai voulu savoir comment ce mouvement avait pu réussir, en si peu de temps, au début des années 1970.

En effet. Par exemple, organiser une manifestation monstre en 1977 ne pouvait se faire instantanément. Une autre de tes découvertes importantes est la thèse de Leznoff sur la sous-culture gaie montréalaise?[22].

J’ai appris l’existence de cette thèse faite à McGill en 1954, dans une bibliographie des Archives gaies de Toronto. J’ai décidé d’aller voir, parce que personne ne l’avait lue. Il y a un article très connu de Leznoff, reproduit dans tous les ouvrages en sociologie de la déviance des années 1960, mais il ne donnait pas vraiment beaucoup d’informations sur la recherche sur laquelle il se basait. Il parlait d’une métropole canadienne sans nommer la ville[23]. J’ai dû aller aux Livres rares à McGill; j’ai attendu qu’on m’amène ce qui était en fait une pile de papiers. J’ai commencé à feuilleter et il y avait une carte des lieux de rencontres gais. Après quelques moments de réflexion, j’ai réalisé qu’elle représentait l’angle Peel/Sainte-Catherine et le carré Dominion, avec tous les restaurants et bars gais aux alentours, au début des années 1950. Leznoff était un pionnier de l’interactionnisme symbolique. C’était très novateur. En publiant un article, avec son directeur de thèse, dans Social Problems, c’était en fait une façon de faire son coming out. Je pense que socialement, ç’a été assez difficile dans son département. Ce qui évoque un autre aspect: ce n’était pas très évident de faire carrière en étudiant l’homosexualité à l’époque et même plus tard, parce que tu risquais de te faire bloquer totalement par la suite. Ceux qui ont vraiment réussi ont obtenu leur diplôme et leur poste avant de faire de telles recherches.

Comment vois-tu le développement de l’historiographie gaie maintenant? Y a-t-il une relève?

Je ne suis pas sûr de savoir tout ce qui se fait, mais j’ai l’impression qu’il y en a très peu, en histoire, en sociologie. Il y a du matériel qui existe, il y a des questions intéressantes. Ce qui est urgent, selon moi, c’est de faire des entrevues, parce que ce qui est sur papier n’est pas ce qu’on vit, ça ne le reflète pas. Dans une société axée sur l’instant, on pense que tout est enregistré, on est tellement bien documenté sur ce qu’on vit, mais on va perdre complètement la finesse de l’expérience que seuls des gens peuvent raconter.

Les historiens, les sociologues s’intéressent peu à l’histoire des communautés et des mouvements LGBT, il me semble?

En effet, je ne vois aucun signe [d’intérêt]. Dans les nouveaux programmes sur la sexualité, comme à Concordia[24], il y en a qui s’intéressent à ça dans leur travail, surtout en littérature. Dans les départements d’histoire, il y a un retard énorme. Ça commence à Concordia: quelqu’un vient d’être embauché pour donner un cours sur l’histoire de la sexualité. À McGill, il y a Brian Lewis.

Comment l’expliquer?

On n’a pas encore vendu notre salade! [rires] On peut aussi évoquer, sans entrer dans le détail, le blocage institutionnel, certaines personnes qui ne favorisent pas vraiment la collégialité. C’est seulement avec un peu d’interactions, au-delà des barrières entre les institutions, que ça peut évoluer. C’est comme ça n’importe où. À Montréal, il n’y a pas de centre qui regroupe les gens intéressés, comme le CLAGS à New York[25].

À Montréal, les archives gaies et lesbiennes se sont développées parallèlement, pour toutes sortes de raisons historiques. Est-ce que ça peut évoluer différemment?

Historiquement, Montréal a été un grand centre du séparatisme lesbien. Aussi comme on était un peu protégé par la barrière culturelle autour du Québec, on n’a pas été frappés par la vague de la droite comme aux États-Unis et au Canada anglais. Ce qui fait qu’on n’a pas eu les attaques qui ont servi à unifier les hommes et les femmes ailleurs. Même à Toronto, pendant les manifestations contre Anita Bryant[26], les hommes et les femmes étaient ensemble, attaqués par la police. C’était une solidarité qu’on n’a pas eue à Montréal. Dans l’avenir? Je ne sais pas. Ça dépend de la question d’hébergement. Un gros problème pour toutes les archives, c’est que ça coûte de plus en plus cher, avec le temps, parce qu’on acquiert des choses. Alors on a toujours besoin d’espace et de financement. C’est comme un cauchemar. Aux Archives gaies, au moins, avec la collection des photos de Stone, on a un certain potentiel commercial.

Y a-t-il d’autres avenues de recherche que tu considères prioritaires?

En fait, c’est encore la question de la communauté, la transition intergénérationnelle. Le manque de transition aussi… C’était l’article de Jeffrey Escoffier sur les générations, dont je me suis inspiré pour mon apport au livre de Diane Lamoureux[27]. Ça m’est revenu dans le contexte de l’histoire du sida, quand je me suis demandé pourquoi les jeunes ne se protègent pas et tout ça… C’est lié à la conception de l’identification aux collectivités ou pas. Nous, on n’a pas d’ancêtres. C’est par la suite qu’on a appris qu’on avait des ancêtres, à travers notre propre déblayage! Il y a aussi l’étude des patterns de consommation et l’étude des discours, par exemple à partir des blogues.



[1]. Créée en 1973, première librairie gaie, lesbienne et féministe à Montréal, L’Androgyne fut d’abord gérée par un collectif avant de devenir une entreprise privée en 1982. Elle a dû fermer ses portes pour des raisons économiques en 2002.

[2]. Katz, Jonathan Ned, Gay American History. Lesbian and Gay Men in the USA, New York, Thomas Y. Crowell Company, 1976.

[3]. Steakley, James D., The Homosexual Emancipation Movement in Germany, New York, Arno Press, 1975. Le journal Body Politic, publié à Toronto de 1971 à 1987, exerça un leadership idéologique sur le mouvement de libération gaie au Canada.

[4]. Bray, Alan, Homosexuality in Renaissance England, Londres, Gay Men’s Press, 1982.

[5]. Sociologue anglais et actuellement professeur à l’université South London, Weeks a publié plusieurs ouvrages influents sur l’histoire et l’organisation sociale de la sexualité et de l’intimité, notamment Coming out: Homosexual Politics in Britain from the Nineteenth Century to the Present, Quartet Books, 1977, et Sex, Politics and Society. The Regulation of Sexuality since 1800, Londres, Longman, 1981.

[6]. Margaret Caroline Anderson (1886-1973) a été la fondatrice et l’éditrice du magazine littéraire The Little Review, qui a publié des auteurs américains, anglais et irlandais tels qu’Hemingway et Joyce, de 1914 à 1929. Cette auteure lesbienne a écrit plusieurs mémoires, par exemple: My Thirty Year’s War, New York, Horizon Press, 1970, c. 1969.

[7]. Homosexuality, Which Homosexuality? Conférence scientifique internationale sur les études gaies et lesbiennes, Université Libre d’Amsterdam, Amsterdam, 15-18 décembre 1987. Outre les Actes du colloque, une partie des communications a été publiée: Altman, Dennis et al., Homosexuality, Which homosexuality? International Conference on Gay and Lesbian Studies, Londres, Gay Men’s Press, 1989.

[8]. Notamment John Boswell (1947-1994), historien et médiévaliste érudit, professeur à l’Université Yale, auteur de Christianisme, tolérance sociale et homosexualité: les homosexuels en Europe occidentale des débuts de l’ère chrétienne au XIVe siècle (traduit de l’anglais), Paris, Gallimard, 1985.

[9]. Sur la succession de paradigmes au sein des études gaies et lesbiennes, voir Chamberland, Line, «Du fléau social au fait social. L’étude des homosexualités», Sociologie et sociétés, vol. XXIX, no. 1, printemps 1997, p. 5-20.

[10]. Ces deux associations ont fait l’objet d’un mémoire: Noël, Roger, Pratiques politiques et formation de l’identité gaie au Québec – L’expérience du Groupe homosexuel d’action politique, mémoire de maîtrise en science politique, UQAM, 1993; Arsenault, Mathieu, Histoire de l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec, mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, 2000.

[11]. Sur ce sujet, voir À fleur de peau: Alan B. Stone et la photographie culturiste, documentaire réalisé par Philip Lewis et Jean-François Monette, 48 min., production Amérimage-Spectra, disponible sous format DVD aux Archives gaies du Québec (www. agq.qc.ca).

[12]. Centre de documentation du Centre communautaire des gais et lesbiennes de Montréal (CCGLM), 2075, rue Plessis, bureau 110.

[13]. Ken Morrison a œuvré depuis 1985 dans plusieurs organismes constitués pour répondre à la crise du Sida, entre autres à CSAM et à Séro-Zéro. Il a participé à de nombreuses conférences, recherches sur le Sida, tant au niveau de la province, du fédéral, qu’au niveau international.

[14]. Higgins, Ross, De la clandestinité à l’affirmation. Pour une histoire de la communauté gaie montréalaise, Montréal, Comeau et Nadeau, 1999.

[15]. Les émeutes de Stonewall ont eu lieu en juin 1969, à New York, dans Greenwich Village, le quartier gai de la ville. Le Stonewall Inn était un des seuls bars à accueillir une clientèle homosexuelle. Une descente de police se transforma en un affrontement entre clients du bar et forces de l’ordre. Les altercations ont continué pendant les jours suivants. C’est à partir de cet événement que la communauté homosexuelle s’est dotée de marches de la fierté, partout dans le monde, pour ainsi manifester son droit d’exister.

[16]. Proposé en 1967 par Pierre Elliott Trudeau et adopté le 14 mai 1969, le bill Omnibus, entre autres choses, décriminalise les actes homosexuels commis en privé entre deux individus consentants de 21 ans et plus.

[17]. La descente au bar Truxx, au cours de laquelle plus de 150 gais furent arrêtés le 22 octobre 1977, fut suivie le lendemain d’une manifestation monstre qui amena le Parti Québécois à inclure l’orientation sexuelle parmi les motifs prohibés de discrimination dans la Charte québécoise des droits de la personne.

[18]. Hurteau, Pierre, Homosexualité, religion et droit au Québec: une approche historique, thèse de doctorat, Département de religion, Université Concordia, 1991.

[19]. Higgins, Ross, en collaboration avec Line Chamberland, «Mixed Messages: Gays and Lesbians in Montreal Yellow Papers in the 1950’s», dans McKay, Ian (dir.), The Challenge of Modernity. A Reader on Post-Confederation Canada. Toronto, Mcgraw-Hill Ryerson, 1992, p. 422 à 431.

[20]. Higgin, Ross, A Sense of Belonging: Pre-liberation Space, Symbolics, and Leadership in Gay Montreal, thèse de doctorat en anthropologie, Montréal, Université McGill, 1997.

[21]. La Matachine Review fut publiée par la première association homophile à voir le jour aux États-Unis en 1950, la société Matachine. ONE Inc. naquit d’une scission avec ce groupe en 1952 et diffusa le One Magazine de 1953 à 1972. Arcadie (1954-1982) est un mensuel homophile français édité par André Beaudry.

[22]. Leznoff, Maurice, The Homosexual in Urban Society, thèse de maîtrise en sociologie, Université McGill, 1954.

[23]. Leznoff, Maurice et William A. Westley, «The Homosexual Community», Social Problems, avril 1956, vol. 3, no. 4, p. 257-263.

[24]. Un programme de mineure, Inter-disciplinary Studies in Sexuality, existe à l’Université Concordia depuis 1998. L’université McGill offre aussi une concentration en Sexual Diversity Studies. À l’UQAM, le cours Histoire de l’homosexualité (XIXe et XXe siècles) est offert occasionnellement.

[25]. Le Center for Lesbian and Gay Studies, créé en 1991 à la City University of New York (CUNY) a été le premier centre universitaire américain consacré à la recherche et à la promotion de la recherche sur des questions historiques, culturelles et politiques concernant les gais, les lesbiennes, les personnes bisexuelles et transgenres et leurs communautés.

[26]. En 1977, la chanteuse américaine Anita Bryant entreprit une campagne anti-gaie agressive, contestant une ordonnance de la ville de Miami interdisant la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle. Avec le slogan Save Our Children, elle accuse les homosexuels de vouloir corrompre les enfants.

[27]. Escoffier, Jeffrey, «Generations and Paradigms: Mainstreams in Lesbian and Gay Studies», Journal of Homosexuality, vol. 24, no. 1/2, p. 7-26; Higgin, Ross, «Identités construites, communautés essentielles: de la libération gaie à la théorie queer», dans Diane Lamoureux (dir.), Les limites de l’identité sexuelle, Montréal, Éditions du remue-ménage, 1998, p. 109-133.