Notre destin américain[1] Les eaux familières de l’Amérique latine, fortes de leurs affinités avec nos propres sensibilités, nous invitent à les retrouver

André Patry
Ex-directeur du Service d’information interaméricain

Un an après la défaite de la France en juin 1940, un journaliste canadien très connu, Léopold Richer, publie une brochure intitulée Vers l’accomplissement de notre destin américain. Dans cet opuscule abondamment commenté par la presse francophone, l’auteur fait état du resserrement considérable des relations canado-américaines depuis la visite à Kingston en 1938 du président Roosevelt avec lequel le premier ministre Mackenzie King entretenait des rapports personnels particulièrement chaleureux. Dans ce même ouvrage, Richer consacre quelques passages au rapprochement que le Canada est en voie d’amorcer avec certains pays d’Amérique du Sud afin de trouver pour sa production agricole et industrielle des débouchés dont l’occupation de l’Europe par les Allemands l’avait brusquement privé.

Les Québécois entrent en scène

Tandis que le gouvernement fédéral envoie en 1941 en Amérique du Sud une première mission commerciale et négocie avec l’Argentine, le Brésil et le Chili l’établissement de relations diplomatiques, des initiatives se prennent au Québec en vue de compenser par des échanges culturels avec l’Amérique latine ceux que la guerre l’empêchait dorénavant de poursuivre avec l’Europe. On crée à Montréal l’Union des Latins d’Amérique et l’Association interaméricaine. Cette dernière reçoit, pour sa section brésilienne, un certain appui des autorités provinciales.

Le gouvernement du Québec avait en effet fini par reconnaître qu’il ne pouvait rester indifférent à la conclusion entre le Brésil et le Canada, en mai 1944, de la première convention culturelle signée par Ottawa avec un pays étranger et que le gouvernement fédéral se considérait inhabile à exécuter lui-même pour des raisons d’ordre constitutionnel. Cet accord avait abouti à l’octroi par le Brésil de bourses de séjour et d’études à des ressortissants canadiens, et comme la plupart des bénéficiaires de ces subventions étaient des francophones, les autorités québécoises, cédant à diverses pressions, avaient finalement accepté de contribuer à la mise en œuvre de cette entente en lui apportant leur concours financier.

Québec, ville clé

Alors qu’à Montréal les associations vouées aux échanges avec l’Amérique latine organisent de fréquentes manifestations auxquelles le public est convié et encouragent l’apprentissage des langues espagnole et portugaise, à Québec, l’Université Laval, s’appuyant sur une représentation consulaire locale dynamique (sept États d’Amérique ont des agents dans la capitale), fait une promotion de la langue espagnole qui remporte un succès considérable et soutient bientôt un enseignement élémentaire de la langue portugaise. Elle s’intéresse également à l’établissement de liens privilégiés avec Haïti. Elle en accueille en 1943 le président, qui est le premier chef d’État étranger à être reçu officiellement à Québec. Peu après cette visite, le gouvernement du Québec envoie en Haïti la première mission économique ministérielle de son histoire.

L’engouement pour l’Amérique latine à Québec est tel qu’une station radiophonique locale offre chaque semaine à ses auditeurs une émission consacrée à l’Amérique latine, présentée en français et en espagnol, ce qui est tout un événement dans une ville où ne vivent qu’une vingtaine d’hispanophones. Au cours de leurs visites à Québec, les chefs des missions diplomatiques latino-américaines accrédités à Ottawa notent cet intérêt des Québécois pour leur continent. En octobre 1945, lors de la tenue dans la capitale québécoise de la première réunion de la FAO, le porte-parole des délégations latino-américaines, Julio Caceres, ambassadeur du Honduras à Washington, se déclare publiquement favorable au choix de Québec comme siège permanent de cette nouvelle institution des Nations unies. Mais l’absence de toute réaction officielle de la part des autorités canadiennes et québécoises fera vite oublier cette proposition d’un groupe de pays amis.

Vers la fin des années 1940 et le début des années 1950, les Québécois regardent de nouveau vers l’Europe et tournent peu à peu le dos à l’Amérique latine. L’Argentine, le Costa Rica, Haïti et l’Uruguay cessent leurs activités consulaires à Québec. Seuls le Mexique et la République dominicaine maintiennent leur représentation dans cette capitale.

De nouveau le même destin

Un demi-siècle après cette «aventure» latino-américaine des Québécois, ce qui leur avait paru à l’époque une donnée essentielle de leur destin refait maintenant surface avec, cette fois, un nouveau visage qui semble refléter quelque chose de fondamental.

Les dernières décennies ont suscité au Québec l’émergence d’une identité propre, bien distincte de celle des francophones d’Europe et d’ailleurs, solidement enracinée dans un vaste continent dont elle pourrait devenir l’une des réalités culturelles incontournables. Pour des raisons aussi bien géographiques qu’institutionnelles, le Québec occupe en Amérique une place certes modeste mais néanmoins significative, qui pourrait lui permettre, s’il en avait la volonté, de remplir un rôle non négligeable dans un monde où sont officielles les deux plus importantes langues de la latinité par le nombre de leurs usagers et où des ressources et des besoins de toutes sortes tracent à toutes les parties la voie d’une coopération aux horizons illimités.

Des milliers de Latino-Américains, installés au Québec depuis une vingtaine d’années, ont prouvé par leur intelligence, leur vitalité et leur ingéniosité qu’ils pouvaient beaucoup apporter aux Québécois dont ils ont découvert les affinités avec leur propre sensibilité. Les Québécois, pour leur part, qu’ils soient enseignants, artistes, animateurs culturels ou entrepreneurs, doivent reprendre le chemin de ce continent qui les avait tant fascinés pendant la dernière guerre. Ils y trouveront un accueil d’une cordialité insoupçonnée.

Il n’est pas question, bien entendu, de s’éloigner de la France et de l’univers dont elle est la tête et le cœur. Notre destin comme peuple est indissolublement lié à celui de la terre ancestrale. Nous ne pouvons nous permettre d’adopter à l’égard de la France cet esprit de totale indépendance que les pays d’Amérique latine affichent depuis longtemps vis-à-vis de l’Espagne et du Portugal et qu’autorisent leurs immenses ressources et leur poids démographique. Minoritaires, immergés dans le monde culturel le plus dynamique et le plus conquérant de la planète, nous devons rester attachés à notre unique bouée de sauvetage: la francophonie. Mais notre navire doit maintenant voguer sur ces eaux familières qui baignent nos rivages et nous invitent à les retrouver.



[1]. Article initialement publié dans Le Devoir édition du 23 juin 1997.