Recension : Jean-Philippe Warren, Ils voulaient changer le monde, Montréal, VLB, 2007, 256 p.

Josiane Lavallée
Chercheure associée à la Chaire Hector-Fabre
Université du Québec à Montréal

Le sociologue Jean-Philippe Warren tente dans ce livre de retracer l’évolution du militantisme marxiste-léniniste des années 1970 au Québec. D’emblée, Warren dit vouloir «comprendre l’engagement subjectif des femmes et des hommes ayant voué une dizaine d’années de leur vie à l’avènement de la société sans classes». Refusant de les dépeindre comme ayant été «des hurluberlus ou des excentriques», Warren soutient que les «m.-l.» des années 1970 étaient avant tout de jeunes étudiants et intellectuels issus des mouvements étudiant, souverainiste ou des groupes communautaires, et particulièrement sensibles aux inégalités sociales sévissant dans la société québécoise. Tout en dénonçant le dogmatisme et le sectarisme qui caractérisa la pensée des jeunes marxistes-léninistes, Warren affirme ne vouloir ni faire le procès, ni la célébration de ceux et celles qui s’engagèrent dans l’extrême gauche québécoise. «On aurait tort de condamner sans appel ce courant politique qui, malgré ses défauts, avait des intentions généreuses». En voulant «faire sens de l’insensé», Warren nous invite avec son essai à nous replonger dans une décennie où déferla une vague rouge dans les milieux intellectuels, populaires et syndicaux.

Retraçant l’évolution du militantisme dans les divers mouvements de gauche des années 1960, Warren démontre que les jeunes «m.-l.» ont connu un parcours militant bien antérieur à leur adhésion à En Lutte! ou à la Ligue communiste. Militant dans le mouvement étudiant, dans les groupes communautaires ou encore au Parti québécois, plusieurs jeunes «m.-l.» firent leurs premières expériences de grèves, de manifestations et d’occupations au sein de ces organisations. À la suite de la grève étudiante d’octobre 1968 qui s’essouffla rapidement, certains étudiants, complètement désillusionnés, désespérèrent devant la lenteur des avancées du mouvement étudiant. Du côté politique, un bon nombre de jeunes intellectuels qui rêvaient de voir le Parti Québécois transformer radicalement la société québécoise à tous les niveaux étaient amèrement déçus, le jugeant beaucoup trop modéré. Enfin, l’échec monumental du FLQ en octobre 1970, puis du FRAP, finirent par convaincre un bon nombre de jeunes militants que l’heure était venue de créer une organisation révolutionnaire qui ne se ferait pas démanteler à la première occasion par les forces de l’ordre. Continuant à militer au sein de certains comités d’actions politiques (spécialement les CAP Saint-Jacques et Maisonneuve), ces déçus du réformisme décidèrent de se tourner vers le marxisme.

Fondé en 1972 par Charles Gagnon, En Lutte! endosse dès l’origine le maoïsme et les modèles chinois et albanais. Conscients que le manque de formation théorique et organisationnelle a contribué aux insuccès des mouvements de gauche, Gagnon et ses camarades effectuent un travail «d’agitation et de propagande» au sein de la classe ouvrière afin d’aviver sa conscience de classe opprimée par le capital. Une fois que ce réveil serait accompli, il ne resterait plus qu’à fonder le parti prolétarien qui saurait «guider le peuple vers la société promise». Prônant une «lutte idéologique incessante», En Lutte! entreprend «un travail de subversion des institutions en place grâce à une propagande explosive». Par conséquent, ils multiplient les «foyers de contestation afin d’établir les conditions qui permettront l’inévitable suppression du régime capitaliste». Warren reconnaît qu’En Lutte! joua «un rôle de premier plan dans la formulation et la diffusion de la pensée marxiste-léniniste» dans les divers milieux de travail où ils s’infiltrèrent.

Trois ans plus tard, En Lutte! devra composer avec un nouveau joueur dans l’arène de l’extrême-gauche québécoise: en septembre 1975, la Ligue communiste du Canada (marxiste-léniniste) voit le jour et s’impose comme «l’organisation m.-l. la plus nombreuse et la plus solide». Dénonçant l’orientation «trop populiste, trop spontanéiste, trop attentiste et trop intellectualiste [sic]» d’En Lutte!, la Ligue communiste adopte un dirigisme autoritaire et centralisateur. «Plus intransigeante qu’En Lutte!, la Ligue marque un pas de plus vers l’extrémisme». Préconisant l’implantation en usine de ses membres, la Ligue prétend qu’il «faut agir sur les organisations en formant des militants voués à la cause révolutionnaire». Contrairement à En Lutte! qui préfère conscientiser et sensibiliser les ouvriers au marxisme, la Ligue «parle d’une lutte immédiate et imminente» en favorisant «le noyautage des masses». Rapidement les deux groupes entrent en guerre ouverte s’accusant mutuellement d’opportunisme de droite ou de gauche et de sectarisme.

Malgré ces querelles de clochers idéologiques, En Lutte! et la Ligue ont plusieurs points en commun. Tous les deux ont beaucoup de difficulté avec les mouvements féministe, indépendantiste, et de gais et lesbiennes. À leurs yeux, le féminisme, le nationalisme et l’homosexualité sont des «déviations» bourgeoises sur ce qui demeure des contradictions secondaires, car pour les «m.-l.» la contradiction principale oppose toujours la bourgeoisie au prolétariat. Tout le reste ne peut que nuire à l’avènement de la société communiste. Quant à la question nationale, En Lutte! et la Ligue adoptent la ligne dure en renonçant à l’indépendance du Québec. Ainsi, au référendum de 1980, leurs militants annulent leur vote la mort dans l’âme.

Par ailleurs, les deux groupes endossent une «morale communiste exigeante» où une «discipline de fer» est instaurée pour tous les militants. Les militants mettent en veilleuse leurs projets personnels et professionnels au profit de la révolution permanente. Ils sacrifient pendant plus de dix ans leur vie personnelle et familiale à la cause du socialisme.

Sans compter qu’ils doivent continuellement s’autocensurer, s’autocritiquer et se confesser de leurs péchés petits bourgeois! À l’aube des années 1980, plusieurs commencent à déchanter de cette vie. Ces pratiques moralisatrices et autoritaires des dirigeants finissent par rebuter un bon nombre de militants qui décident de quitter en douce leur cellule. Une fois la tristesse passée de ne plus appartenir à la famille socialiste, plusieurs ex-«m.-l.» retrouvent le «bonheur de s’appartenir». Après une décennie d’endoctrinement où toutes opinions et idées personnelles étaient bannies, les anciens «m.-l.» prennent plaisir à redécouvrir «la joie des discussions spontanées et désinvoltes».

Warren soutient que plusieurs causes telles que leur prise de position controversée sur la question nationale et sur le mouvement féministe, l’absence de développement d’une conscience de classe, l’apparition de nouveaux enjeux sociaux, la faillite des socialismes dans le monde, la crise économique de 1982, le triomphe de la société de consommation et la montée de l’individualisme furent à l’origine de la dissolution d’En Lutte! en 1982 et de la Ligue communiste l’année suivante.

Vingt-cinq ans plus tard, que reste-t-il de cet héritage de l’extrême gauche québécoise? Warren croit qu’à travers les ruines du mouvement «m-l», il demeure que des hommes et des femmes ont souhaité changer le monde pour le rendre meilleur. Épris d’égalité et de justice sociale à l’origine de leur militantisme, ils auront malheureusement basculé vers le dogmatisme et le sectarisme.

Ouvrage essentiel à l’heure où la gauche québécoise tente de se redéfinir, Ils voulaient changer le monde nous replonge dans un passé silencieux et ombrageux, que Warren a eu la hardiesse d’analyser et de raconter sans préjugés et idées préconstruites.