Chronique d’histoire militaire : Vies et peines militaires

Yves Tremblay
Ministère de la Défense

Les livres de 2007-2008

Le temps d’un retour sur les publications intéressantes en histoire militaire depuis l’an dernier, année fructueuse, est venu.

La mémoire de Québec

L’approche du 400e anniversaire de la fondation de Québec suscite l’intérêt des auteurs et des éditeurs, car l’on s’est rappelé que la ville avait un riche passé militaire.

Bernier, Serge, Jacques Castonguay, André Charbonneau, Yvon Desloges et Larry Ostola, Québec, ville militaire, 1608-2008, Montréal, Éditions Art Global, 2008, 349 p.

Ce qui frappe d’emblée dans ce livre-album, c’est le nombre, la qualité et l’utilité des reproductions, illustrations et cartes, et même les tableaux colorés qui ne détonnent pas dans l’ensemble. Le plan de l’ouvrage est logique, mais conduit à des répétitions[1]: les trois premiers chapitres font l’histoire militaire de la ville physique, d’un point de vue géostratégique d’abord, de l’histoire des fortifications ensuite, puis de celui des sièges. Ces deux derniers chapitres, d’André Charbonneau, sont extrêmement fouillés et sont un compte rendu «définitif» du problème de la ville fortifiée. Les chapitres IV, V et VI sont un grand exercice d’histoire sociale de la ville en tant qu’hôte de garnisons (respectivement française, anglaise et «canadienne») et en tant que ses citoyens fréquentent le militaire, y compris comme membres de la milice. Le chapitre VII est une chronique des événements militaires qui se passent à Québec au XXe siècle, comme plaque tournante de transport, pour traiter de la conférence interalliée de 1943 en passant par les émeutes du printemps 1918, les considérations économiques et ainsi de suite. Le dernier chapitre décrit le patrimoine militaire de Québec: édifices, monuments, commémorations, celle de 1908 de particulier. La dernière photo du chapitre, superbe, montre le manège des Voltigeurs de Québec, qui a été complètement rasé par un incendie catastrophique au printemps dernier. Un lexique, une chronologie commentée, des notices biographiques et un index complètent l’ouvrage. Malgré les retours en arrière inévitables avec ce genre de plan, le livre est une référence incontournable.

Boulanger, René, La bataille de la mémoire: essai sur l’invasion de la Nouvelle-France en 1759, Québec, Éditons du Québécois, 2007, 160 p.

Titre sans rapport avec le sujet, qui n’est pas la mémoire. C’est plutôt une nouvelle défense de la thèse que Vaudreuil avait raison contre Montcalm, que la «guérilla» canadienne et amérindienne aurait pu triompher des soldats réguliers de l’Empire britannique. On continue de gaspiller du papier sur cette hypothèse branlante.

Et fausse. La Nouvelle-France ne pouvait tenir que si la place de Québec demeurait accessible aux renforts français et que si l’arrière-pays pouvait assurer un minimum de subsistance pendant assez longtemps. Or la défense de Québec ne pouvait être assurée que par des troupes régulières équipées d’une bonne artillerie. Pitt l’avait compris, Wolfe et Saunders ont orchestré l’opération et Murray, en s’enfermant dans la ville après sa défaite du printemps 1760, a bien montré la vérité de cette vérité simple. Mais, pour cause de nationalisme historique, il faut blâmer un maudit Français et ne pas réaliser que des centaines de maudits Français ont laissé leurs peaux pour un maudit pays qu’ils ne portaient pas tous joyeusement dans leurs cœurs. On n’en finira jamais.

Léger, Roger (dir.), Le Journal des campagnes du marquis de Montcalm en Canada de 1756 à 1759, édition originale revue et augmentée, Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2007, 512 p.

Léger, Roger (dir.), Le journal du Chevalier de Lévis, édition originale revue et augmentée, Montréal, Éditions Michel Brûlé, 2008, xxix-254 p.

Le Journal de Montcalm, qui a été réalisé sous la commande de Lévis, est repris de l’édition Demers de 1895, et le Lévis d’après l’édition Beauchesne de 1889. Toutes les pièces relatives à la transmission et à la composition des manuscrits sont reproduites. La typographie est claire, les documents, tableaux et cartes sont bien reproduits. Malheureusement, la qualité le papier garantit une vie courte…

Biographies, mémoires, souvenirs et correspondances

La veine biographique, qu’elle utilise la biographie, l’autobiographie, le journal personnel ou la correspondance, semble plus populaire que jamais et les chercheurs universitaires s’y intéressent autant que les «amateurs» éclairés.

Bizimana, Aimé-Jules, De Marcel Ouimet à René Lévesque: les correspondants de guerre canadiens-français durant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, VLB Éditeur, 2007, 374 p.

Le travail de Marcel Ouimet et René Lévesque était bien connu, celui des nombreux autres correspondants de langue française beaucoup moins. Cet ouvrage sérieux et dense explique bien l’organisation du travail à une époque où le métier s’inventait. Les longues citations de reportages juxtaposées à la correspondance privée, celle de Ouimet en l’occurrence, ou à des commentaires par les acteurs après les faits, exposent bien les contraintes inhérentes aux fonctions de correspondant de guerre. La lutte incessante avec la censure et les difficultés techniques sont relatées avec soin. L’illustration fournit également beaucoup d’information. Un livre très réussi. L’histoire de ces reporters est faite pour longtemps.

Gagné, Lucie E., Pounding the enemy: diary of the 13th Battery, C.F.A., 1914-1918, Ottawa, CEF Books, 2007, ix-115 p.

Il ne s’agit pas à proprement parler de mémoires ni d’une collection de lettres, mais d’une véritable composition de madame Gagné, qui utilise les lettres à l’épouse laissées par son grand-père, Napoléon Gagné, ainsi que des documents conservés par la famille (des photos, etc.), complétant le tout avec du matériel tiré de sources primaires (journal de guerre de l’unité, etc.) ou secondaires. La compilation et la rédaction sont particulièrement réussies, l’auteure maîtrisant le vocabulaire et les concepts militaires. Malheureusement, les citations du journal de l’unité et les commentaires ajoutés par madame Gagné ne sont pas faciles à distinguer, par la typographie par exemple, comme le sont pourtant les lettres.

L’histoire de l’enrôlement de Napoléon Gagné est instructive. Il est né à Saint-Roch en 1877, dans une famille très pauvre. Dans sa famille, on déménage souvent à la recherche d’emplois et d’abord à Montréal, où Napoléon fonde sa propre famille en épousant Délima Therrien. Y naissent leurs premiers enfants. On retrouve ensuite Napoléon et sa famille à Saint-Jérôme, pour coloniser évidemment, puis Shawinigan, enfin Ottawa. Et un nouveau déménagement en 1912, cette fois à Pointe-Gatineau, car la famille est unilingue française et les parents veulent que les enfants aillent à l’école française (une suite du fameux Règlement 17). Là, Napoléon s’engage dans le Régiment de Hull, car il peine toujours à trouver un travail régulier et rémunérateur. Il pratique à temps partiel le métier de soldat avec cette unité d’infanterie de réserve.

Lorsque la guerre éclate quelque temps après, il veut se porter volontaire pour le Corps expéditionnaire canadien[2], un geste étonnant pour un homme âgé de 37 ans, marié et maintenant père de sept enfants. Il ne peut réaliser son projet, car Délima refuse d’y consentir par écrit, une condition obligatoire pour les hommes mariés. Mais la situation économique de la famille est si précaire que monsieur Gagné s’enrôle à nouveau en 1915, cette fois sans demander l’avis de son épouse, qui acceptera le fait accompli. Il choisit maintenant une batterie d’artillerie, une unité recrutée à Ottawa, anglophone de surcroît.

La motivation au volontariat est donc économique, et de nombreuses lettres confirment le souci qu’a Napoléon d’assurer le bien-être matériel de sa famille: il s’enquiert par exemple de la subvention du Fonds patriotique canadien[3], vérifie si l’Armée a transféré l’argent de sa solde, etc. Il s’en explique à Délima le 8 septembre 1918: «Je suis ici parce que je crois dans le futur de nos enfants. Quelqu’un doit se sacrifier. Nous sommes maintenant habitués à dormir au milieu des morts sans que ça nous dérange. L’autre soir, j’ai dormi à côté de 35 cadavres et j’ai très bien dormi»[4]. C’est l’une des dernières lettres que Napoléon adresse à sa femme. Exactement trois semaines plus tard, il périt, victime malchanceuse de la bombe d’un avion allemand.

Lessard, Denys, Ton kaki t’adore: lettres d’amour en temps de guerre, Québec, Les éditions du Septentrion, 2008, 137 p.

Lessard présente de manière encore plus efficace que Lucie Gagné les lettres de ses parents avant qu’ils se marient juste après la victoire en Europe. Comme son père a fait toute la guerre dans les camps d’entraînement du Canada, D. Lessard offre ici une perspective rarement présentée avec autant d’anecdotes significatives. Comme des dizaines de milliers de jeunes québécois ont vécu une expérience semblable, ce petit bijou de livre devrait intéresser beaucoup ceux qui ont l’âge aujourd’hui d’être les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants des jeunes mariés des années 1940. Des illustrations tirées d’album de famille enrichissent le récit[5].

de Moissac, Claude, Lettres de tranchées. Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la Première Guerre mondiale, Saint-Boniface, Les Éditions du Blé, 2007, 238 p.

Ces lettres extraordinaires[6], d’une fratrie d’immigrants récents d’origine alsacienne, des jeunes rappelés comme des milliers d’autres Français en août 1914 et montés ensuite au front, sont remarquablement éditées et présentées. À l’évidence, un travail de recherche minutieux a précédé l’édition. Lucien (né en 1889) écrit:

Ma bonne maman,

Je ne sais comment vous avez passé les fêtes cette année; […]

Jamais je n’aurais cru que cette guerre durerait si longtemps; je croyais qu’elle serait finie pour Noël au plus tard. Quelle cruelle désillusion pour tous. Oui, ma bonne maman, il ne faut pas se faire d’illusion, cette guerre n’est pas finie, car c’est une lutte tout à fait opposée à l’idée que je m’étais faite. Figurez-vous des hommes tapis dans les tranchées, immenses, distantes, quelquefois à 10 mètres des Prussiens. On s’épie, on se guette, lorsqu’un casque à pointe paraît, (pan) un coup de fusil; c’est une guerre de taupes, une guerre de siège sur un front gigantesque, la plus grande lutte d’usure telle qu’on en a jamais vue[7].

Une lettre du 2 janvier 1915…

Pimm, Gordon, Leo’s war, from Gaspé to Vimy, Ottawa, Partnership Publishers, 2007, 185 p.

Leo B. LeBoutillier, un combattant décédé au front des suites d’une blessure reçue à Vimy le 9 avril 1917, écrit lui aussi à sa famille. Bonnes annotations, notamment sur la question de la censure du courrier des soldats.

Rouquet, François, Fabrice Virgile et Danièle Voldman (dir.), Amours, guerres et sexualité, 1914-1945, Paris, Éditions Gallimard et Bibliothèque de documentation internationale contemporaine/Musée de l’Armée, 2007, 175 p.

Le Musée de l’Armée française (à l’Hôtel des Invalides) a tenu du 20 septembre au 31 décembre 2007 une exposition d’œuvres d’art, d’artisanat, d’imprimés et de manuscrits sur le thème de la représentation de la sexualité du combattant, sous à peu près tous les angles possibles: question sanitaire, exercice de la prostitution et sa répression, violences sexuelles, retour ou impossibilité de retour à la normalité, sexualité des prisonniers ou des troupes coloniales, homosexualité, etc. Il ne s’agit pas d’un catalogue d’exposition, même si de brèves descriptions des objets représentés figurent en annexe. C’est plutôt un recueil d’articles écrits par des spécialistes, comme Sophie Delporte et Jean-Yves Le Naour.

Une question souvent posée par les nouveaux historiens militaires, spécialement pour la Première Guerre mondiale, est: comment ont-ils pu tenir? Dans un univers où la privation sexuelle est la norme, les réponses peuvent être le bordel (nombreuses illustrations s’y rapportant), les plaisirs plus ou moins solitaires ou le recours au viol. Mais si l’on se fie aux illustrations, c’est le sentiment suivant qui domine: la réponse se trouve dans l’humour, autodérision ou le fantasme. D’où plusieurs productions d’amateurs au sens artistique développé et des artefacts très drôles. Mon objet fétiche appartient à cette dernière catégorie. C’est le «porte-aiguilles» de la page 138: un soldat allemand agenouillé, les mains liées dans le dos, pantalon baissé, voit ses fesses rebondies exposées… aux aiguilles de la couturière. Et quelques authentiques chefs d’œuvre: la maison close d’Épernay, une aquarelle de la Première Guerre dont un détail a servi pour la couverture, «V.D. (Venereal Disease) Watch your step», une affiche américaine de 39-45 très connue, et la statuette «Les deux croix» de 1916, une céramique attribuée à Camille Debert[8].

Nombre d’objets sont très explicites, particulièrement ceux de provenance artisanale, mais même la production professionnelle est simple à décoder, telle cette carte postale représentant une jeune ouvrière française de 14-18 en overall moulant, qui prend la mesure d’un obus de ses petites mains propres, l’ouvrière rougissant et vous regardant d’un air coquin[9]. On rêve que le Musée canadien de la Guerre d’Ottawa ose…

Charpentier, André, 1914-1918: Feuilles bleu horizon. Le Livre d’or des journaux du front, nouvelle édition, Triel-sur-Seine, Éditions Italiques, 2007 (1ère édition 1935), 307 p., ill.

Dauzat, Albert, L’argot de la guerre, d’après une enquête auprès des officiers et soldats, préface d’Alain Rey, introduction d’Odile Roynette, Paris, Armand Colin, 2007 (d’après l’édition originale de 1918), 277 p.

Le soldat de 14-18 savait s’exprimer, qui sur besoin de délassement, qui sur son désarroi, qui sur sa rancœur à l’égard de la hiérarchie, de l’arrière, des planqués[10], des civils, bref, contre tous ces moins combattants ou non-combattants si méprisables. Expression ayant son génie particulier et ses génies! La langue française garde aujourd’hui beaucoup de traces de cette période, avec par exemple les mots biffin, Boche, poilu, singe, tabasser, tambouille, tortillard, yaourti. Une enquête pionnière que Dauzat (1877-1945), savant linguiste et vulgarisateur de sa science, a sauvé de l’oubli et du mépris, démontrant du coup quel objet vivant la langue est, vivant parce que mutant. L’étude est suivie d’un lexique d’argot militaire de 2 000 mots.

Les spectaculaires journaux de tranchées, ces fanzines d’un temps passé, donnent l’occasion à nombre de poètes, prosateurs et illustrateurs inconnus d’exprimer les mêmes soucis. Cette magnifique réédition publiée par Italiques d’une compilation indisponible depuis trop longtemps fait office de synthèse et de catalogue. Précieux.

Petit, Martin, Quand les cons sont braves: mon parcours dans l’armée canadienne, Montréal, VLB Éditeur, 2007, 265 p.

Un essai qui a fait jaser pendant quelques semaines et qui soulève des questions d’ordre éthique. L’auteur a surtout participé à des opérations de paix en ex-Yougoslavie, mais aussi à la désastreuse opération de Somalie. Le ton ouvertement critique, l’apitoiement sur soi-même, cela dans un style faussement populaire, mais trop littéraire pour exprimer des trivialités («Nos Grizzly avaient l’air de trottinettes en comparaison de ces monstres. À un million pièce, ces machins semblaient en mesure d’insuffler un vent de renouveau aux aspirations canadiennes en matière de défense»[11]), font perdre beaucoup d’intérêt au fil des chapitres, et rendront le témoignage moins utile au fil du temps. Les pages sur le «syndrome du Golfe» sont pour la corbeille.

Dickson, Paul Douglas, A thoroughly Canadian general: a biography of general H.D.G. Crerar, Toronto, University of Toronto Press, 2007, xxiii-571 p., ill., cartes.

Contrairement à d’autres généraux canadiens connus, Crerar n’avait jamais fait l’objet d’une biographie exhaustive. C’était peut-être parce qu’il était considéré comme un général gestionnaire, même au temps où il fut à la tête de 1ère Armée canadienne durant la Seconde Guerre mondiale. Le livre de Dickson comble donc un manque flagrant, sans que je sois convaincu que le personnage méritait tant de scrupuleuse attention.

Lackenbauer, P. Whitney et Chris M.V. Madsen (dir.), Kurt Meyer on trial: a documentary record, Kingston, Canadian Defence Academy Press, 2007, xi-697 p.

L’exhaustivité canadienne-anglaise à son summum… et peut-être au-delà. Les deux compilateurs sont deux experts reconnus. Ils reproduisent tous les documents importants ou presque reliés à cette célèbre affaire, au cours de laquelle un commandant de division SS a ordonné l’élimination de prisonniers de guerre canadiens. À un moment où fait rage une autre controverse sur le traitement des prisonniers de guerre, cela nous rappelle que des réactions sur le vif de combattants peuvent conduire à des atrocités, mais que les choses sont rarement aussi simples qu’on le voudrait. Ça donne à réfléchir sur les limites que des sociétés avancées imposent à leurs militaires dans l’exercice d’un mandat qui implique l’usage de la force, y compris une force suffisante pour tuer. On aura peut-être remarqué que l’éditeur est l’Académie de défense du Canada, dont l’intérêt pour l’éthique s’affirme ici[12].

Crise de la mémoire historique canadienne

Evans, Suzanne, Mothers of heroes, mothers of martyrs: World War I and the politics of grief, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2007, xii-211 p.

Petit livre curieux que le titre résume mal. «Politics of grief» décrit vraiment le projet. Le sujet est le suivant: les mères qui sont invitées de nos jours à commémorer la disparition d’un enfant sous l’uniforme semblent peu affligées lorsqu’on les compare aux mères des enfants tués lors de l’Intifada. Mais en était-il de même pour les mères de soldats de 14-18? Ne ressemblaient-elles pas plus aux mères palestiniennes, qu’aux «pâles» mères que nous montre la télévision canadienne à tous les 11 novembre[13]? Ce parallèle entre les «héros» de 14-18 et les «martyrs» des luttes palestiniennes pose problème. Il me semble qu’il y a une différence entre une mère qui laisse partir un fils à la guerre en espérant qu’il reviendra, et une communauté qui encourage un sacrifice nécessairement fatal pour l’avancement d’objectifs politiques. Cette thèse (Université d’Ottawa) fort politique est cousue de fil blanc d’un bout à l’autre. Il y a ici manque de direction ou alors dérive quelque part.

Hayes, Geoffrey, Andrew Iarocci et Mike Bechthold, Vimy Ridge: a Canadian reassessment, Waterloo (Ont.), Wilfrid Laurier University Press, 2007, xv-353 p.

À nouveau un titre qui ne rend pas exactement le contenu. Oui, on revient sur la bataille d’un point de vue canadien, mais en première partie Gary Sheffield, un chercheur britannique, jette une douche d’eau froide: «Il est difficile de ne pas conclure que la bataille n’aurait pas la célébrité qu’elle a aujourd’hui si la crête de Vimy avait été prise par des formations britanniques ou françaises plutôt que par le Corps expéditionnaire canadien»[14]. Sheffield veut dire deux choses: on a exagéré l’importance de l’opération d’avril 1917 pour des motifs de propagande nationale, et, pour la même raison, des historiens canadiens ont délibérément diminué l’importance de la collaboration avec les alliés. Et ils continueraient à le faire. Évidemment, les spécialistes savent que Sheffield a sa propre thèse: celle que les armées des Dominions, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande, ne sont pas des corps d’élite comme on le considère dans ces divers pays, et que les formations nationales du Royaume-Uni ne sont pas aussi incompétentes qu’on l’a représenté. Malheureusement, l’impression qui ressort de plusieurs des chapitres qui suivent sert la grande gloire du Corps canadien, malgré l’effort (raté) des directeurs de la publication pour tirer un bilan nuancé. Dans l’article suivant, Michael Boire, rappelle brièvement les efforts vains des Français et des Britanniques pour prendre la crête les années précédant la réussite canadienne d’avril 1917.

Après cette première partie trop courte, une énorme deuxième partie de dix chapitres «revient» au sens du titre sur tous les aspects de la bataille, de la planification à la réaction de l’ennemi allemand en passant par l’expérience des grandes unités et des principaux corps spécialisés qui furent impliqués (artillerie, sapeurs et corps médical). Dans le premier chapitre de cette seconde partie, Mark Osborne Humphries fait lui aussi un rappel utile, à savoir que le Corps canadien n’était pas une entité autonome, et qu’il avait besoin du soutien britannique pour fonctionner.

La dernière partie porte sur la mémoire avec trois chapitres sur la poésie, le monument de Vimy et les problèmes inhérents à la sauvegarde du site pendant la Seconde Guerre mondiale. Il manque à cette partie un chapitre sur le mythe politique qu’est devenu Vimy dans l’imaginaire canadien anglais[15]. C’est en filigrane de plusieurs articles du recueil, mais ce n’est abordé de front nulle part, certainement pas avec l’esprit critique, déconstructiviste, qu’il faudrait. Une réévaluation qui nous laisse sur notre faim.

Tetley, William, The October Crisis, 1970: an insider’s view, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2007, xxxviii-274 p.

Tetley, qui était dans le cabinet Bourassa au moment des événements, «brise ici le silence» imposé par l’appartenance au cabinet. Ces souvenirs, peut-être utiles dans une perspective d’exhaustivité, décevront. Tetley y défend la décision de demander l’application des mesures de guerre, ce qui, après toutes ces années, frise le ridicule, sachant ce qu’était le FLQ. On y parle «d’insurrection appréhendée» pour affirmer dans la suite que la population ne suivait pas le mouvement terroriste, une contradiction qui échappe à quelques esprits obtus. Bien entendu, on y trouve l’amalgame entre FLQ et PQ qu’on est en droit d’attendre sous pareille plume. L’enflure est affligeante, comme ici: «Lorsque Cross a été kidnappé, et ensuite Laporte, j’ai réalisé que nous faisions l’histoire, parce que nous serions l’un des premiers gouvernements du monde à dire non à des kidnappeurs, et ce, malgré de possibles conséquences funestes»[16]. Je ne comprends pas que des presses universitaires publient ce type de plaidoyer pro domo.

Toman, Cynthia, An officer and a lady: Canadian military nursing and the Second World War, Vancouver, UBC Press, 2007, x-261 p.

Livre attendu, car le professeur Toman, de la Faculté de nursing de l’Université d’Ottawa, travaille sur le sujet depuis quelque temps.

Les archives livrent le contexte, les anecdotes venant (surtout) de vingt-cinq entrevues réalisées pour la plupart en 2001. On trouve donc ici du matériel original. Les grandes lignes étaient connues, mais madame Toman ajoute à nos connaissances dans des matières que l’historiographie ancienne négligeait, notamment la question sexuelle. Sans aller évidemment jusqu’à dépeindre les infirmières en dames de mœurs légères, Cynthia Toman affirme, grâce aux entrevues, que les fréquentations intimes n’étaient pas rares, et son explication est convaincante: «la présence de si peu de femmes auprès de tant d’hommes [plus d’un million] faisait qu’un certain degré d’activité sexuelle, et la menace conséquente d’une grossesse, était inévitable»[17]. Menace parce qu’une femme enceinte devait démissionner. Mais ajoute l’une des témoins, la situation était perçue par plusieurs infirmières comme un «paradis féminin», où l’on trouvait «toutes sortes d’hommes, et même les personnes les plus ordinaires étaient courtisées assidûment»[18].

Parmi les 4 700 infirmières qui s’enrôlent, il y a très peu de francophones, ce qu’il faut attribuer au moins autant au caractère anglais des autorités, médecins et infirmières-chefs, qu’à l’impopularité de la guerre au Québec, l’explication privilégiée par l’auteure, mais qui ne me satisfait pas. À ces deux causes, il faut ajouter l’état moins avancé de la profession d’infirmière au Québec (la situation était semblable au Nouveau-Brunswick), spécialement chez les francophones, par rapport aux autres provinces[19]. Globalement, 85,5 % des enrôlées étaient unilingues anglophones, 0,3 % unilingues francophones, 10,3 % bilingues et un étonnant 4,0 % de multilingues, ces dernières filles d’immigrants d’Europe du Nord[20]. Bref, avec les précisions utiles, une interprétation moderne qui détruit quelques mythes.

Mais pas tous les mythes. En effet, il est désolant que l’auteure contribue à l’invention d’un mythe à propos des dangers que les infirmières ont vécu, alors que sa liste des infirmières tuées en service compte seulement douze noms[21]. Des douze, six sont mortes de maladie, dont un cas de tumeur cérébrale ne semble pas relié à la guerre, quatre sont mortes d’accident, deux en autos, une en avion, l’autre à bicyclette, une de cause inconnue, mais peut-être un accident cérébro-vasculaire, et une seule du fait de l’action de l’ennemi, un torpillage. C’est dire que, contrairement à l’interprétation suggérée («les dossiers des infirmières montrent plusieurs décès, des blessures et bien des épreuves, et plus d’exposition au danger qu’on le prétend généralement»[22]), les pertes furent négligeables comparées à celle de l’autre sexe, et le danger infiniment moins grand. Je ne pense pas qu’on rende service à la mémoire de ces grandes femmes en fabriquant ce genre de mythes. Cela ne peut que conduire à douter du jugement de l’auteure sur d’autres faits en apparence moins contestables.

Autres parutions récentes

Coulon, Jocelyn, Guide du maintien de la paix 2008, Montréal, Athéna éditions, 2007, 223 p.

L’annuel a pour thème le 50e anniversaire de la crise de Suez (1956) et l’obtention du Prix Nobel de la Paix par Lester B. Pearson pour le rôle que celui-ci a joué dans la résolution de la crise, et en particulier l’envoi de soldats de la paix. À cause d’un contexte qui a évolué depuis — la fin de la Guerre froide et l’échec de plusieurs missions importantes — il faut non seulement célébrer, mais aussi faire le point sur le concept d’opération de paix. Et comme l’Afrique est le continent le plus problématique, il est normal de s’y intéresser. Tout cela fait en sorte que ce numéro est fort bien pensé. Outre monsieur Coulon, ont collaboré au dossier: Adam Chapnick, Jean Martin, Louise Fréchette, Frédéric Mérand, Catherine Guichard, Alexandra Novoseloff et Jean-François Thibault. Pour compléter, l’équipe de Coulon termine le numéro avec une chronologie détaillée (de Stéphane Tremblay), des statistiques copieuses et une liste de sites internet utiles (deux sections par Charles Létourneau).

Rawling, Bill, La mort pour ennemi: la médecine militaire canadienne, édition revue et augmentée, traduction de Pierre R. Desrosiers, Montréal, Athéna éditions, 2007, 375 p.

Il s’agit d’une nouvelle édition d’un livre paru en anglais et en français en 2001, qui a été augmentée d’un chapitre (sur les lendemains de la Guerre froide) et d’un épilogue (sur Kandahar), ces deux dernières parties rédigées en français par l’auteur pour l’édition française. Solide travail bien documenté comme c’est toujours le cas avec Rawling.



[1]. Et une hésitation: pour Bernier et Charbonneau, le site de Québec s’imposait autant pour la collecte des fourrures que par ses possibilités défensives, alors que Desloges penche pour le motif commercial.

[2]. La Milice canadienne et le Corps expéditionnaire canadien sont deux entités séparées et autonomes aux plans juridique et administratif. Les deux recrutaient des volontaires, et pour passer de la Milice au CEC il fallait à nouveau se porter volontaire. Napoléon Gagné fut donc volontaire deux et même trois fois.

[3]. Sur le Fonds patriotique canadien et sur la gestion par l’épouse du ménage d’un enrôlé, voir le merveilleux livre de Desmond Morton, Fight or pay: soldier’s family in the Great War, Vancouver, UBC Press, 2004, passim. La p. 23 s’applique particulièrement à Napoléon Gagné.

[4]. L. E. Gagné, Pounding the enemy, p. 78. Je traduis en français la traduction anglaise d’une lettre écrite à l’origine en français.

[5]. Au moment de boucler cet article, je n’avais pu mettre la main sur un autre livre du genre, de Louise Gauthier (Mon cher Clément, ma chère Margot: l’histoire d’amour et de guerre de Clément Gauthier et Marguerite Molleur. Les Éditions GID, 2008). Mes excuses aux lecteurs du Bulletin et à l’auteure.

[6]. Je remercie mon collègue Michel Litalien pour cette référence. Je m’en serais voulu de l’avoir manquée.

[7]. Cl. de Moissac (dir.), Lettres de tranchées, p. 78-79.

[8]. F. Rouquet, F. Virgile et D. Voldman (dir.), Amours, guerres et sexualité, p. 78, 89 et 164.

[9]. Ibid., p. 41.

[10]. Thème important de 14-18 s’il en est, qui n’a pas reçu l’attention méritée. Mais voilà que Armand Colin annonce la parution d’un Les embusqués par Charles Ridel. À suivre…

[11]. M. Petit, Quand les cons sont braves, p. 222.

[12]. Au moment de mettre un point final à cette chronique, sortait des presses Marquis le livre suivant: Craig Leslie Mantle, Les apathiques et les rebelles: des exemples canadiens de mutinerie et de désobéissance, 1812 à 1919, Kingston et Toronto, Presses de l’Académie canadienne de défense et Dundurn Group, 2008, 516 p. C. L. Mantle et ses collaborateurs (M. Hubley, Th. Malcomson, J. W. Paxton, H. G. Coombs, J. McKillip, P. W. Lackenbauer, D. Campbell, I. McCullough et N. Gardner abordent les problèmes disciplinaires (comportements violents de toutes sortes, vandalisme, désertions en temps de paix ou de guerre, mutineries) avec trois études de cas pour la guerre de 1812, une pour la campagne de 1870, une pour l’Afrique du Sud et sept pour la Première Guerre mondiale. Il s’agit d’une traduction, car tous les auteurs sont anglophones. Aucune des études ne porte sur une unité francophone.

[13]. S. Evans, Mothers of heroes, p. ix-x. «They seemed pale», est employé par l’auteure.

[14]. G. Hayes, A. Iarocci et M. Bechthold. Vimy Ridge: a Canadian reassessment, p. 17. Traduction libre.

[15]. J’ajoute qu’à l’occasion des célébrations du 90e anniversaire, un débat sur le sujet s’était amorcé dans… Le Devoir. La déconstruction de ce mythe ferait un bon sujet de thèse.

[16]. W. Tetley, The October Crisis, p. 195. Traduction libre.

[17]. C. Toman, An officer and a lady, p. 113. Traduction libre.

[18]. Ibid.

[19]. L’association provinciale des infirmières québécoises était la seule à ne pas être reconnue en Grande-Bretagne, un handicap majeur pour celles qui allaient pratiquer dans ce pays (ibid., p. 46).

[20]. Ibid., p. 21 et p. 46-47.

[21]. Elle note que cela fait cinq de moins que le nombre inscrit au Livre du souvenir de la tour du Parlement à Ottawa. Ces cinq décès ne sont pas corroborés dans les sources consultées (ibid., p. 75-76).

[22]. Ibid., p. 75.