L’Expo 67 et la jeunesse

Ivan Carel
Historien
Chercheur associé à la Chaire Hector-Fabre de l’UQAM

Les expositions universelles sont perçues comme étant de formidables accélérateurs des progrès d’une époque, des catalyseurs des mutations en cours[1]. Comme Séville en 1992 symbolisait le renouveau de l’Espagne, son inscription dans l’Europe, et la chute du Bloc de l’Est[2], Montréal était au cœur des bouleversements de la Révolution tranquille et de la Guerre froide, mais aussi de la confiance absolue dans le progrès et la jeunesse. Pour la jeune génération qui s’ébroue au mitan des années 1960, l’heure n’est pas encore à l’effritement des idéologies, mais plutôt à la découverte d’un univers en grande partie inconnu, d’une terra incognita. L’été 1967 marquait en quelque sorte, et symbolise encore dans la conscience historique des Québécois[3], la découverte du monde et de soi pour un peuple qui se donne une nouvelle identité, et qui met son destin nouvellement émancipé entre les mains de ses enfants.

Dans le cadre de cet article, je m’attacherai plus spécifiquement à présenter la place de la jeunesse à l’Expo. Dans un premier temps, je reviens rapidement sur le baby-boom et l’effet jeunesse. Je m’attarderai ensuite sur l’Expo comme incarnation de cet esprit de la jeunesse, omniprésent dans les pavillons et surtout, évidemment, ce que j’aborderai dans un troisième temps, celui qui lui est spécifiquement consacré. Je terminerai enfin par la place du phénomène jeunesse dans la société québécoise, à travers le rôle qu’il a pu jouer dans les mutations des années 1960, avant et après l’Expo. Pour cerner au mieux mon objet, je me suis appuyé sur les témoignages de témoins et acteurs de l’époque, comme Pierre de Bellefeuille[4], Yves Jasmin[5] et Pierre Dupuy[6]. Afin de mieux comprendre le phénomène jeunesse dans les années soixante, je me suis intéressé au livre de François Ricard sur la «génération lyrique»[7] et à ceux des philosophe et sociologue Jacques Lazure[8] et Marcel Rioux[9]. J’ai consulté les thèses et mémoires de Pauline Curien[10] et Bryan Mac Donald[11], ainsi que le rapport que la Compagnie Canadienne de l’Expo a produit en 1969[12]. Mais j’ai surtout eu l’opportunité de dépouiller les archives privées d’Alec Pelletier, conservées aux Archives du Canada à Ottawa[13]. Recherchiste, traductrice et scénariste pour Radio-Canada, la femme de Gérard Pelletier[14] a un parcours très intéressant: Secrétaire générale de la section féminine de la JEC entre 1936 et 1945, elle s’intéresse très tôt à la production de contes, romans et émissions pour la jeunesse. Elle travaille notamment au Sel de la semaine et à la Boîte à surprises à Radio-Canada. Elle scénarise entre autres le film La fleur de l’âge ; mais ce qui nous intéresse surtout ici est la scénarisation du film We are young, réalisé par Francis Thompson[15], et présenté au pavillon du CPR-Cominco. Par ailleurs, elle a également été au cœur de l’élaboration de la thématique et de la programmation des activités du Pavillon de la Jeunesse. Nous allons donc avoir l’occasion de revenir plus loin sur ses réalisations.

Le baby-boom et l’effet-jeunesse

Revenons rapidement sur le phénomène de la jeunesse dans les années 1960, qui commence par cette aberration démographique que l’on a appelé le baby-boom. Aberration, dans la mesure où soudainement, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors que le taux de natalité était en baisse depuis des années à cause de la Crise et de la Guerre, on assiste à un renouveau des naissances, à un rattrapage important. De 24,8 naissances pour 1000 en 1936, on se retrouve à 31,3 ‰ en 1946. En 1951, c’est un quart de la population québécoise qui a moins de 10 ans[16]. La période de prospérité économique de l’après-guerre n’est pas pour rien dans ce phénomène. L’optimisme est omniprésent, mais aussi le goût du renouveau: les parents font le pari sur l’avenir, ils projettent sur leurs enfants cet espoir d’un monde nouveau qui se fera sans crises, sans guerres, sans privations, contrairement à ce qu’eux ont pu vivre. Il est à noter que ce phénomène est loin d’être typiquement québécois, puisqu’on le retrouve également dans le reste du Canada, aux États-Unis, en France, et dans d’autres pays ayant connu les crises de cette première moitié du XXe siècle. Phénomène international donc, et qui sera un élément important dans l’internationalisation des idées, références, cultures, au cours des années 1960 et 1970, du rock à la guerre du Vietnam, en passant par la société de consommation.

Cette force du nombre déboulant dans une société qui ne s’y était pas préparée provoque de grands bouleversements. Les structures scolaires doivent s’adapter, la définition même de l’enfant change radicalement: «ce ne sont plus les enfants qui se plient au monde, mais le monde qui “s’ouvre” aux enfants»[17]. Et c’est en grande partie au nom de la jeunesse que les changements de la Révolution tranquille sont menés. Il s’opère alors une rupture dans le discours et la pratique entre le nouveau et l’ancien, que l’on rejette, que l’on qualifie d’obscur, de grande noirceur. Voici un exemple révélateur de ce phénomène d’occultation du passé et surtout du passé douloureux. En 1966, la Compagnie de l’Expo et le Festival international du film de Montréal lancent un concours international: illustrer le thème «Terre des hommes» en 50 secondes[18]. Parmi les quelques 231 court-métrages retenus, un film polonais de Ryszard Golc. Sur un fond de musique pop guillerette, des adolescents descendent d’un autobus dans une joyeuse cohue. On devine une sortie scolaire. Rires et sourires aux lèvres, on se chamaille un peu, on court, on se recoiffe, on regarde d’un air distrait. Et le spectateur se rend compte progressivement que la scène se passe dans le camp de concentration de Buchenwald, qui s’en retrouve dénué de tout impact mémoriel, qui n’a plus rien à apprendre, ni à témoigner auprès de ces jeunes pour qui le passé, c’est dépassé et ça ne fait aucun sens. Il faut vivre dans l’avenir.

Autre bouleversement majeur que provoque la masse de la jeunesse au cours des années 1960, cette culture internationale qui se manifeste notamment par la musique pop et rock, complètement en rupture par rapport aux chansons de la génération précédente. Un des meilleurs exemples est sans doute les Beatles, dont l’album Sergent Pepper sera d’ailleurs diffusé en avant-première nord-américaine au pavillon de la Jeunesse de l’Expo[19]. La culture et la consommation de masse font en sorte que les jeunes deviennent un marché très lucratif. Cette culture devient réellement dominante et l’ensemble de la société l’accepte sans s’y opposer réellement tant les jeunes sont considérés comme étant l’avenir, le progrès, incarnant le nouveau monde qui ouvre à tous les possibles. Ce phénomène jeunesse va merveilleusement bien se manifester lors de l’Expo 67. Dans une société québécoise qui se révolutionne sous la bannière de la modernisation tous azimuts, l’Expo apparaît comme la vitrine d’un pays jeune, dynamique, découvrant avec fierté sa nouvelle identité et son savoir-faire. Il s’agit d’une «fête sur une île inventée»[20], pour paraphraser Stéphane Venne, et dont la jeunesse est un élément central.

«…la fête sur une île inventée»

Cet immense défi technique, ces architectures joyeusement provocatrices, cette nouvelle fierté québécoise, et jusqu’aux thématiques mêmes imaginées par les concepteurs, sont partie liée avec l’omniprésent phénomène jeunesse des années 1960. Lorsque le journaliste Bill Bantey décrit l’Expo comme «un voyage psychédélique sans LSD dans un monde inconnu»[21], il résume bien l’étonnement qu’ont pu ressentir les visiteurs de ce microcosme mondial à une encablure de Montréal. Les îles cherchent à recréer un monde idyllique, hors du temps et de la marche du monde. Les frontières disparaissent dans une cité éphémère sur laquelle les griffes des conflits ne semblent pas avoir de prise. Cependant, la bulle est loin d’être aussi étanche que le désireraient ses concepteurs: les débats qui secouent les assemblées du Pavillon de la jeunesse sont là pour en témoigner.

L’Expo, c’est aussi, pour ce qui est plus spécifiquement du Québec, la découverte d’une fierté québécoise nouvelle et assumée de façon consensuelle. Un sursaut d’émerveillement que Léon Dion qualifie d’«événement peut-être le plus rassembleur qui se soit jamais produit au Québec»[22] et que Pierre de Bellefeuille considère comme «le sommet culturel de la Révolution tranquille». Par ailleurs, lorsque l’on consulte les différents documents présentant l’Expo et ses pavillons, on remarque l’importance que l’on accorde à la jeunesse et à la nouveauté. Le pavillon du Québec y décrit la province comme étant «une jeune nation en passe de se définir de jour en jour davantage par le labeur de ses travailleurs du sol, de la machine et de l’esprit»[23], tandis que Daniel Johnson dira du pavillon qu’il est «le Québec de la jeunesse»[24]. Ce qui est vrai pour le Québec l’est également pour le Canada ou l’Ontario, le pavillon de ce dernier insistant d’ailleurs particulièrement sur sa jeunesse et son dynamisme. Outre ces représentations, on remarque également la présence des Scouts ou des Jeunesses musicales, contribuant à rendre plus tangible l’empreinte de la jeunesse sur la Terre des hommes.

Afin que l’Expo 67 ne ressemble pas à une banale foire, ses concepteurs vont d’ailleurs insister sur son caractère non seulement récréatif, mais aussi éducatif: une forme d’entreprise d’éducation populaire. C’est ainsi qu’à part des pavillons nationaux ou privés, on va mettre en place des pavillons thématiques replaçant l’Homme dans son milieu et face aux enjeux contemporains. La technologie est alors décrite comme étant la solution à la plupart des problèmes rencontrés, mais on en souligne malgré tout les dangers potentiels incarnés par l’analogie de «l’apprenti-sorcier». L’aspect récréatif est également gouverné par la noblesse de l’éducation, les valeurs positives du partage et de la rencontre. Les concerts, les sports, la Ronde, la musique, etc. sont les transmetteurs d’une culture universelle, en plus de miser sur la participation effective des spectateurs. À la Ronde, on peut trouver le Monde des petits, des spectacles de marionnettes de différents pays, une garderie et une crèche, en plus des manèges que l’on connaît.

J’évoquais plus tôt la participation active d’Alec Pelletier à différents projets de l’Expo. Le premier de ceux-ci est le film présenté au pavillon CPR-Cominco, We are young, vu par 2,5 millions de personnes. Le premier dialogue de ce film donne le ton de la place qui est donnée à la jeunesse à cette époque: «Les jeunes sont fous! Nous, dans notre temps… — Votre temps, votre temps! Il est le nôtre maintenant. C’est à notre tour de prendre la parole. Demain c’est aujourd’hui. Ici la ligne du grand partage. Une seule passion: celle de vivre!»[25]. Suivent des images de jeunes roulant dans une vieille voiture et mordant la vie à pleines dents. La génération précédente n’a plus qu’à prendre acte de ce changement, et s’adapter au fait que désormais la jeunesse ne veut plus suivre le rythme imposé par les adultes: elle veut changer le monde et affirme le réalisme de ses utopies. Parmi les titres suggérés par Alec Pelletier, on en trouve quelques-uns qui, bien que n’ayant pas été choisis, sont révélateurs du ton du film : Les jeunes ont leurs raisons, Les enfants de l’espoir, ou encore À notre tour de parler. On en trouve un autre qui, là non plus, n’a pas trouvé grâce aux yeux du réalisateur : Les croulants de l’an 2000[26]

Ainsi, même le Pavillon d’une compagnie de transport ferroviaire se met au diapason du phénomène jeunesse et juge pertinent d’affirmer la préséance de l’opinion des jeunes. Pour reprendre un des thèmes développés par François Ricard, on assiste, à la faveur de l’Expo, à l’ouverture d’une génération à une autre. Les jeunes n’ont pas à lutter pour faire valoir leur parole, puisqu’on leur ouvre les bras, qu’on considère de facto qu’ils détiennent la vérité et la compréhension du monde et de la vie, que l’espoir du monde, en somme, passe par la valorisation de leur façon de faire et d’appréhender le monde. Le Pavillon de la jeunesse, dans ses structures, son fonctionnement au quotidien et les événements qui ponctuent ses six mois d’existence, va être le point d’orgue de cette culture jeune.

Le pavillon de la jeunesse: «Être un pavillon libre dans un monde enfin libre!”[27]

L’idée de ce pavillon a été lancée par le Commissaire général Pierre Dupuy en 1965 alors que les travaux de conception de l’Expo allaient déjà bon train. Ce qui immédiatement a suscité les réactions négatives du Commissaire adjoint, M. Shaw, et du directeur de l’Aménagement, le colonel Churchill, puisque non prévu dans le plan directeur, ce pavillon devait être créé de toutes pièces à la hâte, d’où d’énormes problèmes de logistique. C’est Pierre de Bellefeuille, alors déjà directeur du Service des exposants, qui propose de s’en occuper. Il recrute Pierre Lebœuf, qui dirige les émissions jeunesse de Radio-Canada et qui s’entoure d’une équipe qui va s’appliquer à organiser le pavillon, localisé à la Ronde. Pierre de Bellefeuille suivra de près le développement du dossier et le visitera régulièrement au cours de l’été.

Dans son livre, Pierre Dupuy décrivait ainsi ce qui devait diriger la conception du pavillon: «Il ne s’agit pas de se servir de la jeunesse, mais de la servir, comme l’élément le plus précieux de l’avenir du monde. C’est dans cet esprit que nous sommes venus vers elle. Nous avons voulu lui donner confiance en son destin»[28]. Immédiatement, on fait appel à différentes organisations de jeunes pour aider à concevoir le pavillon. Ce comité consultatif rassemblant 35 groupes dont les Jeunesses catholiques, les Scouts, des mouvements religieux ou étudiants comme l’UGEQ[29], vont affirmer la nécessité, au pavillon, d’un centre de recherche à leur intention, en plus d’une thématique illustrant les préoccupations de la jeunesse et d’un centre récréatif et d’activités culturelles. Là encore, Alec Pelletier est au cœur des événements, puisqu’elle participera à l’élaboration de la thématique comme des activités. Les documents officiels de la Compagnie canadienne de l’Expo que j’ai pu consulter aux archives révèlent que le tout a été organisé dans l’urgence, puisqu’ils datent de l’été 1966, soit quelques mois avant la grande ouverture.

Architecturalement parlant, le pavillon est conçu en différentes parties. La première, semi-circulaire, comporte 12 alvéoles à l’intérieur desquelles est exposée la thématique. Au centre, se trouve l’agora de 400 places qui servira aux débats et conférences. Ensuite, le bâtiment principal est constitué d’alvéoles administratives, d’un théâtre-salle de projection de 250 places, d’un lobby-galerie d’exposition, et d’un café dansant de 350 places. Les deux principaux objectifs des concepteurs du pavillon, soit la thématique et les activités, sont ainsi décrits par Alec Pelletier: le premier doit «présenter la jeunesse et les jeunes dans leur mode d’être typique et leur manière de voir particulière», tandis que les activités doivent «permettre à la jeunesse du monde de s’exprimer, de s’expliquer, de se comprendre, mais aussi de communiquer»[30].

Les documents directeurs insistent sur la nécessité de bien saisir scientifiquement le phénomène culturel qu’est la jeunesse en 1967, et de ne pas créer un pavillon typique basé sur la relation publicité-vente. On parle alors de connaissance et d’appréciation mutuelles: «En un mot, il ne s’agit pas ici de présenter un produit, mais de faire sentir des mentalités, des attitudes, des tendances, des aspirations». C’est l’expérience humaine qui est au cœur de la réflexion des concepteurs: il faut éduquer, mais sans infantiliser le visiteur, qui est compris comme une personne à part entière et que l’on interpelle. Par exemple, dans la thématique explorée, «Jeunesse du monde», on retrouve tout d’abord l’exposition du phénomène de la jeunesse, à travers des données démographiques et sociologiques. Les problèmes du monde sont très présents, de même que les difficultés pour les jeunes de l’appréhender. Enfin, on insiste sur la nécessité de l’engagement, de l’action sociopolitique, de l’éducation de la «jeunesse-genèse» du monde: «nous engager, stagner ou mourir. (…) Pense, réfléchis, mais décide-toi!»[31]

La programmation des activités se veut le pendant à la thématique exposée dans les alvéoles entourant l’agora. Dans les faits, ce sont ces activités qui, avec les années, auront sans doute le plus marqué les visiteurs du pavillon. Il s’agit de faire fonctionner, pendant les six mois de Terre des hommes, une «République des jeunes»[32]. L’animation est au cœur de cette programmation. Elle doit être faite par des éducateurs «sains moralement et compétents techniquement»[33] afin que ces derniers puissent mener à bien leur action positive d’éducation. La programmation est divisée en différents secteurs: théâtre, cinéma, musique, variété, arts plastiques, rencontres et colloques, sport et accueil. La description exhaustive de tout ce qui s’y est déroulée serait extraordinairement longue. Signalons cependant que parmi les quelque 2 000 artistes invités, Jean-Pierre Ferland et Gilles Vigneault faisaient partie des plus courus[34]. Le soir, le pavillon se transformait en un lieu de spectacle où on pouvait entendre de la musique populaire, du jazz, des chansonniers, ou encore assister à des spectacles de danse. Les rencontres et débats se faisaient en français comme en anglais, avec traduction simultanée, selon la plus totale liberté d’expression, sur des sujets aussi délicats que la guerre ou les drogues, l’indépendance ou les mérites de Bobby Kennedy notamment. Raymond Aron, René Lévesque, Marshall McLuhan, Goscinny et Uderzo ou encore Lionel Groulx y ont donné des conférences. 660 films de 45 pays différents y ont été présentés[35].

Le public visé, ce sont d’abord les 15-30 ans, des gens qui ne seront pas simplement de passage, mais qui reviennent régulièrement au pavillon, ouvert de 9h30 à 2h30 du matin, afin de vivre cette communion de la jeunesse. Au total, ce seront presque 11 sur les 50 millions de visiteurs de l’Expo qui fréquenteront le Pavillon de la jeunesse. Au printemps, alors que l’Expo vient d’ouvrir, les écoles ferment plus tôt afin de favoriser la visite de Terre des hommes par les jeunes. Des sorties scolaires sont également organisées, de sorte que nombre d’adultes, qui n’ont pas nécessairement eu le temps ou l’occasion de s’y rendre, on pu malgré tout voir ce monde par procuration, à travers le regard de leurs enfants.

En plus de ces activités, signalons que la jeunesse a eu droit à une journée au sein de l’Expo, le 6 août. Autour du thème «Jeunesse, joie et paix», plusieurs conférenciers sont intervenus[36] et le gigantesque spectacle de variétés qui a clôt la journée a attiré plus de 10 000 personnes. Il est à noter que ce 6 août est l’anniversaire de l’explosion de la première bombe atomique. Sous le signe de la paix et du progrès, on annonce un nouveau monde à venir, symbolisé par le slogan «La jeunesse, c’est l’uranium du monde»[37]. Grand rassemblement quotidien pour des centaines de jeunes, le Pavillon de la jeunesse a été, le temps d’un été, un véritable «happening» symbolisant l’ouverture d’une génération encore en grande partie adolescente, au reste du monde. Mais jusqu’à quel point cette effervescence est-elle partagée par le reste de la société québécoise?

Jeunesse et Révolution tranquille

De par son existence même en tant que phénomène de masse, la jeunesse du baby-boom a poussé la société québécoise à changer, culturellement comme structurellement. Son influence politique est ainsi indirecte, puisque ce n’est pas elle qui a créé la Révolution tranquille. En fait, pour reprendre l’expression de François Ricard, elle fournit à la génération précédente, celle des «réformateurs frustrés», un appui indirect afin qu’ils puissent opérer les changements dont ils rêvaient depuis des années, alors qu’eux-mêmes étaient réduits jusque là au silence ou à l’impuissance d’agir. Interprétation sans doute trop succincte, qui minimise les combats politiques et idéologiques qui ont eu lieu dans les années 1950, mais qui a le mérite de replacer la Révolution tranquille dans la perspective d’une adaptation des structures à la nouvelle donne socio-démographique. Interprétation qui permet également de comprendre la grande place faite aux jeunes dans les années 1960. Contrairement à la France où les structures culturelles et de pouvoir se sont raidies à l’approche des premières revendications des jeunes, on assiste ici à une grande valorisation de la pensée et de la vie des jeunes, qui semblent porter le reste de la société sur leur nuage d’espoirs et d’utopies sans limites. Les jeunes ne font plus face à des structures de contrôle social de type religieux ou politique, de sorte qu’ils investissent la place publique et imposent quasiment sans résistance une culture adolescente, internationale, dont l’Expo a été le moment paroxystique: il s’agissait d’une immense explosion d’allégresse qui, au sein du Pavillon de la jeunesse comme ailleurs sur les Îles, a permis à la jeunesse cette ouverture au monde, cette découverte du Québec nouveau, mais aussi cette découverte de soi comme groupe massif et festif. La Révolution tranquille, comme moment d’effervescence collective, d’émancipation et d’ouverture à tous les possibles, coïncide donc avec le développement du phénomène jeunesse: «Le monde devient une vaste plaine offerte à toutes les aventures»[38].

Même après l’Expo, nous pouvons remarquer que la jeunesse continue à exercer son influence, mais cette fois-ci de façon plus directe. Alors que les grands projets s’essoufflent, la contestation étudiante (comme militante et syndicale) se radicalise. Dès l’été 1967, Parti pris décrit l’Expo comme étant une «immonde mystification»[39]. Le passage de De Gaulle accélère la cristallisation de l’indépendantisme autour du RIN puis du PQ; des revues initialement relativement modérées, comme Maintenant, optent pour l’indépendance, tout comme les associations étudiantes l’avaient fait quelques années plus tôt. Même L’Action nationale et les États généraux du Canada français parlent d’indépendance et de révolution. Est-ce là une influence des seuls jeunes, sans doute pas. Mais force est de constater que le climat n’est plus à la contemplation heureuse des réussites accomplies, mais à la critique d’une Révolution tranquille qui semble, pour certains, s’essouffler. Cependant, la génération des «réformateurs frustrés», quant à elle, commence déjà, au début des années 1970, à tenir un discours beaucoup plus critique à l’endroit de cette jeunesse maintenant adulte et commençant à prendre sa place: ne sont-ils pas en train de pervertir ce que nous avions construit? Le simple fait que Léon Dion et Pierre Vadeboncœur, par exemple, se posent la question, suffit à constater que la symbiose entre le phénomène jeunesse et la Révolution tranquille, entre la société québécoise et ses enfants, est déjà terminée.



[1]. Voir notamment Brigitte Shrœder-Gudehus et Anne Rassmussen, Les fastes du progrès: le guide des expositions universelles: 1851-1992, Paris, Flammarion, 1992, 253 p.

[2]. C’est un pan du Mur de Berlin qui accueillait les visiteurs du Pavillon de l’Allemagne réunifiée.

[3]. Les multiples commémorations qui ont accompagné, notamment dans les médias, le quarantième anniversaire de l’Expo 67 font foi de l’importance de cet événement dans la conscience historique québécoise.

[4]. Responsable du Pavillon de la jeunesse et du Service des exposants. Entrevue téléphonique, 24 août 2007.

[5]. Yves Jasmin, La petite histoire d’Expo 67, Montréal, Québec-Amérique, 1997, 461 p.

[6]. Pierre Dupuy, Expo 67 ou La découverte de la fierté, Montréal, La Presse, 1972, 237 p.

[7]. François Ricard, La génération lyrique. Essai sur la vie et l’œuvre des premiers-nés du baby-boom, Montréal, Boréal, 1992, 282 p.

[8]. Jacques Lazure, La jeunesse du Québec en révolution, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1970, 141 p.

[9]. Marcel Rioux, Jeunesse et société, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1969, 50 p.

[10]. Pauline Curien, L’identité nationale exposée: représentations du Québec à l’Exposition universelle de Montréal 1967 (Expo 67), thèse de doctorat en sciences politiques, Québec, Université Laval, 2003, 411 p.

[11]. Bryan Mac Donald, La conception de l’Expo 67: le projet de la Compagnie canadienne de l’Exposition universelle de Montréal., mémoire de maîtrise en histoire, Montréal, UQAM, 2005, 113 p.

[12]. Compagnie canadienne de l’Exposition universelle de 1967, Rapport général sur l’Exposition universelle de 1967, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1969, 5 vol., 3146 p.

[13]. Bibliothèque et Archives Canada, Fonds Alec-Pelletier, R-11221. Que soit ici remerciée Louise Pelletier, qui nous a autorisé à consulter ces documents.

[14]. Il peut paraître superflu de présenter ici Gérard Pelletier, mais nous nous permettons simplement de préciser que l’ancien Secrétaire général de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), cofondateur de Cité libre et directeur de La Presse entre 1961 et 1965, est député libéral fédéral et Secrétaire parlementaire au Secrétaire d’État aux Affaires extérieures au moment d’Expo 67.

[15]. Francis Thompson, We are young, 22 minutes. Projection sur six écrans lors de l’Exposition universelle de Montréal.

[16]. Linteau, Durocher, Robert et Ricard, Histoire du Québec contemporain, Tome 2: Le Québec depuis 1930, Montréal : Boréal Compact, 1989, p. 213-214.

[17]. François Ricard, La génération lyrique, op. cit., p. 69

[18]. Vingt de ces films ont été présentés en rétrospective à la Cinémathèque québécoise au cours de l’été 2007.

[19]. D’après le témoignage du journaliste Gilles Gougeon, alors animateur au Pavillon de la jeunesse, «L’Expo 67: sexe, drogue et rock’n’roll», Attendez qu’on se souvienne, première chaîne, Société Radio-Canada, émission du 30 juin 2007.

[20]. Tiré de la chanson-thème de l’Expo, «Un jour, un jour».

[21]. Bill Bantey, Visitez l’Expo avec Bill Bantey, Montréal, Gazette, 1967, 96 p.

22. Léon Dion, La Révolution déroutée, 1960-1976, Montréal, Boréal, 1998, 324 p., p. 190.

[23]. Expo-journal, vol. 1, no. 1, juillet 1964.

[24]. Daniel Johnson lors de l’inauguration du Pavillon du Québec, cité par Jean-V. Dufresne, Le Devoir, 22 avril 1967, et repris dans Pauline Currien, op. cit.

[25]. Passage tiré du manuscrit du scénario, Fonds Alec Pelletier, op. cit., boîte 14.

[26]. Ibid.

[27]. Fonds Alec-Pelletier, op. cit., boîte 14, chemise 21, Documentation du Pavillon de la jeunesse, 10-2, «Thématique générale, 2e partie», 15 juin 1966.

[28]. Pierre Dupuy, op. cit., p. 68.

[29]. Dans le texte de Lysiane Gagnon reproduit dans le Bulletin d’histoire politique vol. 16, no. 2, hiver 2008, l’UGEQ paraît s’être essentiellement concentrée sur les conditions de travail des étudiants employés à l’Expo.

[30]. Fonds Alec-Pelletier, op. cit., boîte 14, chemise 20, «Thématique générale, 1ère partie: méthodologie», 15 juin 1966.

[31]. Fonds Alec-Pelletier, op. cit., boîte 14, chemise 21, «Thématique générale, 2e partie: le scénario thématique», 15 juin 1966.

[32]. Fonds Alec-Pelletier, op. cit., bte 14, chemise 23, «Programmation-animation», 30 juillet 1966.

[33]. Ibid., «deuxième partie: animation».

[34]. Concernant l’importance de la musique rock et des chansonniers au Pavillon de la jeunesse et à l’Expo en général, voir l’article de Daniel Lemay, «L’été de tous les festivals», La Presse, 22 juin 2007.

[35]. Voir le Rapport de 1969, op. cit., p. 519-536 pour une description des principales activités présentées au pavillon. Les chiffres de fréquentation qui suivent proviennent également de ce Rapport.

[36]. Certains de ces intervenants ont pu susciter, d’après le Rapport de 1969, quelques réactions : «Certains invités ont semblé posséder beaucoup d’autorité sur la jeunesse. Leur message était, dans l’ensemble, très engagé et, en 1967, le climat politique rendait quasi impossible de faire de l’Expo une serre chaude où les grands courants d’idées ne pourraient pénétrer», Rapport du CCEU, op. cit., p. 528.

[37]. Slogan présent au Pavillon de la jeunesse, dans la thématique «Jeunesse du monde».

[38]. François Ricard, op. cit., p. 115.

[39]. Luc Racine, «Dépossession et domination», Parti pris, vol. 4, no. 9-12, mai-août 1967, p. 7, «Aujourd’hui encore, l’immonde mystification que représente l’Expo 67 est là pour ramener à notre mémoire, si besoin en est, tout la dépossession qui est notre lot le plus quotidien: sur la Terre des hommes, nous ne sommes rien ou presque: quantité négligeable, sous-hommes plus ou moins bien nantis, à la marge d’un empire dont tous les pouvoirs de destruction et de massacre ne se sont sans doute pas encore pleinement manifestés».