Recension : Jean-Pierre Boyer, Jean Desjardins et David Widgington (dir.), Pour changer le monde. Affiches des mouvements sociaux au Québec, 1966-2007, Montréal, Lux, 2007.

Jean-Phillippe Warren
Université Concordia

La récapitulation historique des actions et des discours des mouvements sociaux est à la mode. Après l’espèce d’essoufflement auquel on a assisté dans la première moitié des années 2000, il semble bienvenu de dresser un bilan des réalisations de la gauche. Il n’est pas anodin que cette rétrospective s’annonce dans un même mouvement comme un programme social et politique. Par exemple, mon propre ouvrage sur le militantisme marxiste-léniniste s’intitule Ils voulaient changer le monde, et, pour s’arrêter à l’un des essais récents les plus vendus, le livre dirigé par Alex Steffen et préfacé par Al Gore s’intitule Changer le monde, un guide pour le citoyen du XXIe siècle. Il est donc dans l’air du temps de publier des ouvrages qui arborent pour titre Pour changer le monde. Par delà la diversité des sujets et des approches, l’intention qui traverse ces publications semble être la même: le refus de la fatalité et du statu quo.

On doit la réalisation du stimulant Pour changer le monde. Affiches des mouvements sociaux au Québec, à la détermination de David Widgington, passionné d’affiches et éditeur chez Cumulus Press, ainsi qu’au travail pionnier de Jean-Pierre Boyer et Jean Desjardins, fondateurs du Centre de recherche en imagerie populaire (CRIP), maintenant localisé à l’École des médias de l’UQAM. Puisant dans leur riche collection et dans celles d’autres centres d’archives ou de particuliers, ils ont retenu 659 affiches (dont plusieurs reproduites en couleurs) qui soit, d’une part, s’opposent la hausse des frais de scolarité, la mondialisation, la brutalité policière, la guerre, aux changements climatiques, la violence faite aux femmes, la répression au Chili, ou soit, d’autre part, défendent la solidarité internationale, la langue française, les logements sociaux, l’information libre, les droits des peuples autochtones, l’indépendance du Québec.

Selon les auteurs, ce qui distinguerait les affiches populaires d’autres affiches, ce serait leur parti pris pour la société civile, face à l’État et face au marché. Une pareille définition ne me convainc guère: il me semble qu’il aurait été préférable de baliser davantage la sélection, et de privilégier les affiches qui recrutent des membres pour une lutte qui ne transite pas par l’achat d’une marchandise et qui, idéalement, déborde une solidarité identitaire ou corporatiste. L’exclusion de groupes de droite ayant formulé une critique parfois virulente de la haute finance et de la concentration de la richesse entre les mains d’une élite (les Bérets blancs, par exemple), exclusion qui n’est nulle part expliquée ou justifiée, me paraît révélateur d’un manque de conceptualisation, et même, dirais-je, de théorisation, dans la mesure où l’affiche n’est pas vue par les collaborateurs, sauf exception, comme un moyen de propagande mais, toujours, comme un instrument de libération. En bref, la question «Qu’est-ce qu’une affiche?», et en particulier «Qu’est-ce qu’une affiche politique», ces amoureux de l’affiche et collectionneurs ne croient pas utile d’apporter quelques réponses, laissant le lecteur faire par soi-même la découverte des critères pouvant le guider dans l’appréciation de cette forme d’art.

C’est ainsi que des lecteurs se plaindront du manque de mise en contexte et de l’absence de justification du découpage temporel. Pourquoi avoir choisi 1966, et non pas 1945, 1960 ou 1970? En outre, les très courts textes qui introduisent chacun des chapitres ne nous informent que très maigrement sur l’esthétique des affiches, sur les méthodes de conception et de réalisation ou sur leur plus ou moins grande diffusion. Chaque affiche se présente pour elle-même, en elle-même, sans tentative de la soustraire à ce relatif anonymat historique. Pourtant, n’aurait-il pas été intéressant de parler des créateurs, qui furent parfois des militants de l’ombre et parfois des personnalités plus connues (Frédéric Bach, Alain Reno, etc.), afin de révéler leurs influences, leur parcours et leurs combats? N’aurait-il pas été intéressant d’aborder la question des groupes (Amnistie internationale, entre autres) qui ont fait de l’affiche une dimension intégrante de leurs moyens de pression?

Du côté de l’artisan, la popularité de l’affiche découle du fait qu’elle est moins chère à produire. Mais encore faut-il comprendre son efficacité du côté de celui qui la regarde. Elle est non seulement la publicité du pauvre, mais aussi une forme publicitaire qui s’adresse aux urbains et aux flâneurs. L’automobiliste et le banlieusard (qui souvent ne font qu’un) n’ont pas d’yeux pour ce type d’expression populaire. Il aurait été par conséquent fort intéressant que les auteurs entament une discussion sur les destinataires de l’affiche, ainsi que sur sa portée et sa capacité à mobiliser les passants. Il aurait été aussi à propos de tenter de mieux comprendre pourquoi l’affiche est intimement associée aux autres formes d’art (danse, cinéma, théâtre, exposition) plutôt qu’aux produits de consommation.

Ces réserves faites, il ne faudrait pas bouder son plaisir. L’ouvrage s’avère une mine d’or graphique. C’est tout l’imaginaire des groupes politiques, des organisations syndicales, des associations populaires, des groupes de femmes, des groupes de solidarité internationale, des organisations culturelles et du mouvement altermondialiste qui prend corps sur des feuilles, allant du format le plus humble (format 8 1/2 X 11) au montage le plus monumental. En s’ajoutant au cédérom 20 ans d’histoire sociale québécoise et internationale (comprenant 1227 affiches) produit par le CRIP en 2000, cette mémoire visuelle des luttes menées au Québec depuis quarante ans aide l’historien autant que le militant à refaire le cheminement de la gauche au Québec. Il mérite de souligner au passage à quel point la décision de produire un livre bilingue, qui incorpore quelques affiches anglaises, m’apparaît heureuse. Le Québec, ce sont aussi les membres des mouvements anglophones (et allophones), unis autour des combats locaux, mais aussi internationaux, et qui se sentent concernés par ce qui se passe à Gatineau, Sept-Îles, Vancouver, New York, Santiago, La Havane, Tokyo ou New Delhi.

À feuilleter l’ouvrage, le lecteur sera sans doute frappé par trois constantes de l’imagerie populaire. D’abord, le poing de la victoire, un symbole qui revient sans cesse comme un leitmotiv de la lutte pour la justice, étant approprié tour à tour par les étudiants, les travailleurs, les femmes et les minorités. Ensuite, la récurrence des visages, parfois connus (Carlos Lorca, Michel Chartrand, Pierre Vallières), parfois inconnus, qui, illuminés par l’espoir ou déchirés par le mépris, nous appellent à une nécessaire solidarité humaine. Enfin, des images nombreuses de manifestations, comme si les afficheurs (hurlants!) sentaient le besoin de mettre en scène le rassemblement qu’ils appellent. La plus splendide de ces mises en abîme demeure, à mes yeux, l’affiche du groupe En Lutte! qui représente un exemplaire du journal En Lutte!, placardé sur un panneau de bois, et en page couverture duquel on anticipe la manifestation prévue pour la semaine suivante.

Certains auraient choisi d’autres affiches que celles retenues dans ce livre, et en auraient écartées quelques-unes. D’autres déploreront le fait que l’attention de l’album est braquée presqu’exclusivement sur les groupes qui militent à Montréal. Cependant, tous conviendront qu’il s’agit ici d’un très beau livre, richement documenté. Il constitue un pas de plus dans la direction d’une compréhension fine des mouvements contestataires qui ont agité le Québec depuis la Révolution tranquille.