Recension : John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Montréal/Paris, Lux/Éditions Syllepse, 2007, 317 p. (traduit de l’espagnol par Sylvie Bosserelle).

Ian Parenteau
Université d’Ottawa

Dans cet ouvrage, John Holloway, Irlandais d’origine qui enseigne la science politique à Puebla au Mexique, propose de jeter les bases de ce qu’il nomme la politique révolutionnaire de la négation. L’objectif de sa démarche est double: il vise à changer le monde, mais également à fournir une explication au cri, ce cri de détresse qu’échappent les zapatistes dans la forêt du Chiapas dont les échos à l’international ont servi de caisse de résonance à l’altermondialisme des premières heures. La réflexion menée par Holloway emprunte à la psychanalyse, au marxisme, aux travaux de Foucault, à l’École de Francfort, mais s’inscrit également dans le sillon tracé par l’opéraïsme italien et la théologie de la libération. L’ouvrage se présente comme un melting pot, ou, pour faire un clin d’œil à la tradition culinaire mexicaine, un mole poblano dont la révolution tient lieu d’ingrédient de base. Holloway, dans son rôle de chef, ne réussit toutefois pas totalement à faire prendre la sauce.

Holloway défend la thèse selon laquelle l’objectif de la révolution ne doit plus être de chercher à prendre le contrôle de l’État — de prendre le pouvoir — mais plutôt de lutter contre le pouvoir. Toute la politique de la négation repose sur cet axiome par lequel l’auteur tente d’opérer rien de moins qu’une révolution au sein de la tradition révolutionnaire marxiste. L’ouvrage, qui est composé de onze chapitres, est structuré autour de quatre axes de réflexion: celui du pouvoir, de la fétichisation/du fétichisme, de la critique et de la révolution.

L’analyse débute par la notion de pouvoir. Pour Holloway, le geste révolutionnaire du cri est un moyen de nier l’existence du monde actuel, une façon de saisir une forme de pouvoir. Mais ce pouvoir n’est pas celui du marxisme classique, car il ne s’agit plus de s’emparer du pouvoir-sur, mais plutôt de s’arroger le pouvoir-faire, afin de casser le fétichisme (notion sur laquelle nous reviendrons). Holloway soutient que la notion de pouvoir-faire, c’est-à-dire le pendant positif de la politique de la négation, doit servir de pivot à la «négation mise en pratique» (p. 45).

L’auteur soulève plusieurs questions et parmi celles-ci se trouve celle qui porte sur la fixité de l’ordre actuel. Cet ordre ne serait pas immobile, mais constituerait plutôt l’élément d’un processus qui serait en voie d’être constitué. Ainsi, «la classe, comme l’État, l’argent ou le capital, doit être comprise comme un processus» (p. 202). Rien ne serait jamais déjà là. Holloway propose donc dans cet ouvrage de revoir à l’aune de l’hypothèse du caractère dynamique de l’ordre actuel, les notions clés de la pensée marxiste et relance la réflexion sur le pouvoir, qui constitue l’un des sujets chers à la pensée poststructuraliste.

Or ce premier axe de réflexion invite déjà une remarque: on peut déplorer qu’en substituant les termes potestas et potentia, dont l’usage est plus répandu en philosophie politique, par ceux de pouvoir-sur et pouvoir-faire, Holloway ajoute peu à la réflexion déjà riche sur ce sujet.

Le second thème qui occupe la réflexion de Holloway est celui de la fétichisation. Ce thème et ses différentes déclinaisons constituent d’ailleurs trois chapitres entiers. La fétichisation est l’action par laquelle le fait et le faire entrent en rupture. Ce processus se trouve au cœur du capitalisme et occupe une place importante de l’analyse marxiste (de la propriété comme fétichisme). S’inspirant des travaux de Georg Lukács, Holloway reprend à nouveau ce thème qu’il avait déjà abordé au début des années 1990. La fétichisation qui interdit le faire rend impossible la politique de la négation dès lors que cette négation ne peut trouver à s’exprimer. La fétichisation, dans le système capitaliste, passe par la réification, processus à travers lequel le produit du travail des hommes vient à acquérir une vie autonome.

Contestant également le caractère immuable de la fétichisation, Holloway propose de remplacer cette notion par celle de «fétichisme» qu’il désigne comme étant l’étude de ce qui est nié et le processus menant à cette négation; en d’autres termes, il réunit sous cette notion les deux moments de ce même mouvement. Puisqu’il est essentiel au fonctionnement du capitalisme, celui qui veut changer le monde doit donc faire le procès de ce processus continu de rupture (plutôt que chercher la prise du pouvoir).

Les troisième et quatrième axes de réflexion, soit la critique et la révolution, sont plus intimement imbriqués que les deux premiers, car la critique qu’il propose est à la fois un exercice épistémologique, dans lequel Holloway formule une série de remarques sur la tradition du marxisme scientifique, et le premier geste à poser de la révolution à venir. Refusant la pensée marxiste qui s’articulait jusqu’alors autour de la réforme et de la révolution, Holloway porte sa réflexion en amont de ces stratégies, en se situant au niveau même où le marxisme pense le monde. «Critiquer la société, c’est critiquer notre propre complicité dans la reproduction d’une telle société» (p. 170), voilà le sens de sa critique et celui de la révolution à opérer.

De manière plus tangible, cette révolution par la critique, que l’auteur conçoit comme seule façon efficace d’entrer en lutte contre la domination actuelle du capital, s’articule par exemple au niveau local en posant des gestes au quotidien et au niveau global en luttant pour l’idéal du cosmopolitisme…

Formulons pour conclure deux courtes critiques. La première porte sur le fait qu’au-delà de la lecture qui cherche par son impétuosité à susciter l’engagement, cet ouvrage ne débouche sur aucun appel à l’action concrète. L’altermondialiste, parce c’est surtout chez lui que l’ouvrage trouve un écho favorable, n’y trouvera ni stratagème, ni recette pour changer le monde. En voulant déboucher l’obturateur marxiste par lequel les militants visaient à monter à l’assaut de l’État, ce qui avait au moins le mérite de canaliser dans un même sens les énergies militantes, Holloway semble avoir ouvert trop grand la focale à travers laquelle il invite les militants à poser aujourd’hui les termes de la domination et de la politique révolutionnaire de la négation. La thèse de l’ubiquité du pouvoir (ou du capitalisme), centrale à l’ouvrage, donne facilement prise à la critique qui ne voit aucun point de résistance possible tant le pouvoir est diffus. Cette critique rappelle d’ailleurs celle adressée à Michael Hardt et Antonio Negri lorsqu’ils fixent, à travers le couple «empire» et «multitude», les nouvelles modalités de la domination et de la résistance.

Enfin, sur le plan méthodologique, il est nécessaire de souligner la forte équivalence entre les thèmes abordés et les angles d’approches utilisés par Holloway et la théologie de la libération. Peu connue à l’extérieur de l’Amérique latine, cette pensée œcuménique offre une synthèse entre le marxisme et le catholicisme. Elle formule une critique morale du pouvoir et de la rationalité économique dans une perspective d’émancipation. Le thème de la fétichisation se trouve d’ailleurs au cœur de cette pensée. Or Holloway, qui habite le Mexique, doit être familier avec cette pensée. Pourtant, il passe celle-ci sous silence et n’inclut aucune entrée sur la théologie de la libération dans les références à la fin de l’ouvrage. Pourtant, le thème même du cri avait déjà, en 1998, quatre ans avant la parution de l’ouvrage en espagnol, été au cœur d’un livre de Franz Hinkelammert (El grito del sujeto), l’un des principaux penseurs de la théologie de la libération. Voilà deux raisons pour briser l’élan révolutionnaire de cet ouvrage qui a néanmoins bien su cibler certains des enjeux liés à la domination actuelle du capitalisme.