Recension : Mathieu Houle-Courcelles, Sur les traces de l’anarchisme au Québec (1860-1960), Montréal, Lux, collection «Instinct de liberté», 2008, 280 p.

Michel Cordillot
Université Paris VIII

«Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent, (…) les anarchistes»: à sa manière, Mathieu Houle-Courcelles s’est fixé pour objectif de vérifier à propos du Québec le bien fondé de ce cri du cœur du poète-chanteur Léo Ferré. Démarche largement empirique au départ, et aussi aléatoire que difficile tant le terrain apparaissait peu balisé et non défriché.

Au terme d’une enquête au cours de laquelle il s’est patiemment efforcé de renouer les fils défaits de cette histoire, l’auteur nous propose donc une première vue d’ensemble sur les différentes formes prises par l’anarchisme dans la Belle Province jusqu’au début des années 1960, ces formes étant au nombre de trois selon lui: un courant anarchiste largement lié à l’immigration s’efforçant de se structurer; un anarchisme «concret» se manifestant de manière indirecte dans un large éventail de pratiques «antiautoritaires»; et enfin un spectre agité par la réaction, mais aussi les unions de métier, pour effrayer l’opinion publique.

Pour l’auteur, c’est l’arrivée au Québec d’un fort contingent de communards qui marque les débuts de l’anarchisme réel. C’est toutefois là une thèse doublement discutable. D’abord parce que l’installation au Québec de 1 000 à 3 000 communards apparaît comme un fait totalement improbable au vu des sources existantes: rien dans les archives militaires ou les archives policières consultables à Paris (où les rapports concernant les réfugiés partout dans le monde sont nombreux!) n’atteste un tel départ massif d’anciens communards vers le Canada. Le projet en fut certes conçu par un magnat britannique, et fut même discuté (et largement critiqué) par le Conseil général de l’Association internationale des Travailleurs lors de sa séance du 22 août 1871, mais rien n’indique qu’il ait reçu le moindre commencement d’exécution. Notons simplement qu’il n’y eut guère plus de 200 communards réfugiés aux États-Unis, et que si ces derniers avaient eu vent d’une présence aussi massive de frères d’armes au Canada, leur presse, par ailleurs très active, s’en serait forcément fait l’écho. Le plus probable est qu’il n’y eut guère plus d’une poignée de réfugiés de la Commune à Montréal — l’auteur ne cite d’ailleurs qu’un seul nom, au demeurant douteux.

En outre, la question se pose de l’engagement idéologique de ces éventuels réfugiés: en dehors de quelques individualités comme Élisée et Élie Reclus, Gustave Lefrançais, ou encore Arthur Arnould, rares furent les communards que l’on peut considérer comme des anarchistes au sens propre du terme. Aussi paraît-il doublement douteux que les fondements idéologiques de l’anarchisme aient été introduits au Québec par des communards. On notera d’ailleurs que la première référence idéologique à Proudhon n’apparaît qu’en 1887, sous la signature de Télésphore Lépine. Quant au rôle attribué aux journaux publiés par les anarchistes franco-américains, comme La Torpille ou Le Réveil des masses, il est sauf erreur illusoire, car les campagnes menées par ces deux feuilles pour recueillir des adresses postales et conquérir un lectorat canadien se soldèrent par un échec total, publiquement admis. En revanche, on peut penser que, comme aux États-Unis, la Commune provoqua une véritable panique qui renforça le conservatisme des nantis, et l’on peut sans doute dire qu’au Québec l’anarchisme fut un spectre avant même d’avoir existé.

Il faut en fait attendre la toute fin du XIXe siècle pour voir l’essor d’un authentique mouvement anarchiste, d’abord parmi les populations juives immigrées en provenance d’Europe centrale. On relève alors effectivement le genre de manifestations qui sont en général symptomatiques d’un début d’organisation: mise en place d’une bibliothèque (synonyme d’éducation politique), ouverture d’une librairie, publications éphémères (en langue yiddish), présence repérable de militants libertaires au sein d’organisations plus larges (comme l’Arbeyter Ring), premiers progrès parmi les travailleurs anglophones, et surtout premiers vrais contacts internationaux, avec notamment la venue d’Emma Goldman pour une tournée de conférences. Mais les grands absents sont les francophones, qui ne se manifestent guère que par une lettre non signée publiée par La Presse en 1905.

Au total pourtant, l’impact de ce mouvement reste très limité. Et la volonté de l’auteur de ratisser large, en annexant partiellement à l’anarchisme par exemple les manifestations du 1er mai, ou encore les syndicats IWW (y compris la Fédération textile de langue française implantée aux États-Unis parmi les Canadiens français de Nouvelle Angleterre, mais pas au Canada pour autant qu’on le sache), ne saurait suffire à lui donner une réelle consistance: pour ne prendre qu’un exemple, décrire la révolte des pêcheurs de Gaspésie survenue en 1909 comme un «mouvement anarchique» ne saurait en faire un mouvement anarchiste, c’est-à-dire motivé par une idéologie spécifique.

Si l’intérêt de ce travail tient surtout au minutieux travail mené par l’auteur pour exhumer et rassembler des faits peu connus, il souffre parfois de quelques approximations. Ainsi, on se demande quelles pouvaient être les œuvres d’Auguste Blanqui (peu suspect, soit dit en passant, d’être un anarchiste) qui figuraient dans la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal en 1868, alors que cet auteur n’avait publié à cette date que quelques articles ou placards; sans doute y a-t-il ici confusion avec son frère aîné, le très conservateur économiste Adolphe Blanqui. De même, attribuer la première véritable brochure anarchiste de langue française (Cherté de la vie et problèmes économiques et sociaux, parue en 1913) à un jeune homme âgé de 17 ans (puisque né en 1896) laisse le lecteur quelque peu perplexe. Sans doute aussi serait-il nécessaire de mieux démêler l’écheveau des influences idéologiques qui apparaissent très imbriquées dans différents mouvements comme ceux pour la One Big Union (début des années 1920), l’Association humanitaire des frères Godin (début des années 1930), ou encore le mouvement des chômeurs (dit «Spartakus» du nom de son journal), dominé par la personnalité du socialiste Albert Saint-Martin (à une époque où socialisme et anarchisme ne font plus vraiment bon ménage). L’acte de décès du premier mouvement anarchiste au Québec sera signé par la Seconde Guerre mondiale. Seul se développera vraiment après-guerre un mouvement culturel, celui des «automatistes», qui fait bien sûr songer au mouvement surréaliste en France. Malgré l’arrivée d’une poignée de réfugiés juifs rescapés et d’un petit groupe de militants espagnols, le maccarthysme et la répression politique liée à la loi du cadenas réduiront au silence toute velléité de militantisme libertaire, et il faudra attendre l’après 1968 pour voir ce courant de pensée redresser la tête.

Au fond, l’auteur est conscient des faiblesses et des impasses du courant anarchiste au Québec au cours du siècle étudié. Il les mentionne dans sa conclusion, sans toutefois pousser trop avant l’analyse de leurs implications, soulignant par exemple son incapacité à se doter de journaux (en dehors de quelques feuilles très vite disparues), à constituer des groupes structurés, et à plus forte raison, à les fédérer. On pourrait de la même façon souligner l’absence de la moindre personnalité anarchiste québécoise marquante, à même de développer un apport théorique original ou simplement d’incarner ce mouvement. Reste enfin un point qui visiblement gêne l’auteur, mais sans qu’il ne l’aborde de front: la faible place tenue par les francophones dans les avancées initiales d’un mouvement anarchiste qui fut essentiellement le fait d’éléments immigrés et non-francophones, avec tout ce que cela peut sous-entendre.

Au total, le mérite principal de ce petit ouvrage, et c’était d’ailleurs son but au départ, est incontestablement d’avoir posé les premiers jalons d’une histoire largement occultée, même si celle-ci devra encore être approfondie et affinée.