Recension : Mira Falardeau, L’histoire de la bande dessinée au Québec, Montréal, Vlb éditeur, collection «Études québécoises», 2008.

Robert Aird
historien de l’humour au Québec

Après avoir publié La bande dessinée au Québec chez Boréal, en 1994, l’historienne de l’art, Mira Falardeau, récidive avec un ouvrage beaucoup plus complet sur le sujet. Elle en fait un ouvrage historique et de référence, pionnier et incontournable de l’histoire de l’art et de l’humour, mais aussi de l’histoire du Québec tout court. En effet, il faut considérer le rôle véhiculaire de la bande dessinée (BD) comme art populaire et dans la circulation des idées, la BD rejoignant les masses par sa diffusion dans plusieurs types de publication (journaux, revues, fanzines, albums, Web).

Falardeau débute son récit du 9e art en abordant la presse satirique du XIXe siècle. Cette dernière contient des histoires en images que l’auteure distingue de la BD qui comprend les phylactères et les cases sans sous-texte dans lesquelles évoluent les personnages à l’aide de lignes de mouvement et d’idéogrammes. Les histoires en images et la caricature étant intimement liées à la BD, les artistes passant d’ailleurs d’un genre à l’autre, Falardeau ne les néglige donc pas pour expliquer la naissance de la bande dessinée québécoise (BDQ). Elle n’omet pas non plus la BD américaine et franco-belge, étant donné leur influence déterminante au Québec. C’est ainsi qu’en parallèle à l’évolution du genre au Québec, le lecteur peut également en apprendre sur l’histoire de la BD américaine et franco-belge qui occupe toujours une place dominante dans les pages de journaux et les étagères de BD des librairies au Québec.

La presse satirique et d’opinion du XIXe siècle est florissante pour le développement des histoires en images et la caricature, déterminante pour l’avènement de la BD. Seulement, la première BD de langue française parue dans La Patrie du 30 janvier 1904 sous la plume d’Albéric Bourgeois naît dans le sillage des premiers grands quotidiens au tournant du XXe siècle qui profitent des innovations technologiques en matière d’impression. On y reprend les mêmes éléments narratifs et visuels des histoires illustrées des journaux humoristiques de la fin du XIXe siècle en présentant «M. et Mme Tout-le-monde dans une thématique chère à la tradition orale: personnages très typés (garnements, mégères, paresseux); gags de situation repris au théâtre populaire de la rue, aux marionnettes et au théâtre d’ombres; mimiques appuyées empruntées aux clowns, aux mimes et aux acteurs comiques» (p. 26). Selon l’auteure, les bédéistes québécois du début du XXe siècle ont également tendance à la critique acerbe, mais il aurait été intéressant qu’elle donne plus de détails à ce sujet. Les premières années de la BDQ (1904-1909) sont prometteuses comme en témoigne Falardeau en nous décrivant la série de héros qui faisaient rigoler les Québécois de l’époque: Timothée, un dandy dont l’action se tourne toujours contre lui, le filou chômeur Zidore, la famille Citrouillard fraîchement débarquée en ville, Toinon, le premier héros enfantin de la BDQ qui incarne l’enfant bourgeois multipliant les 400 coups, etc.

Hélas, les syndicates américains, une agence qui vend à grande échelle des bandes dessinées de qualité aux journaux à des prix dérisoires, inondent le marché québécois, à partir de 1909. La place qui restera aux artistes d’ici est mince, même parfois inexistante. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la situation n’a guère changé encore aujourd’hui. Un cas de colonialisme culturel pour reprendre Pierre Dupras, artiste engagé contestataire cité par Falardeau. Ce quasi-monopole n’empêche tout de même pas quelques BDQ d’apparaître dans les années 1930 et 1940, mais il n’y a aucune vague de fond, seuls les caricaturistes attitrés ou les dessinateurs maison pouvant se dénicher un espace de créativité en BD dans les quotidiens. La BDQ demeure donc fragile, sporadique, éphémère. Parmi les BDQ parvenant à se faire un chemin, il y a bien sûr celles d’Albert Chartier et son personnage d’Onésime qui paraît pendant 59 ans dans le Bulletin des agriculteurs. La presse hebdomadaire et la presse régionale publient des auteurs de BDQ. Le Petit Journal fait paraître la première BD à donner son nom à une héroïne, La Mère Jasette de H. Christin.

Après sa période noire (1930-1960), la BDQ semble renaître de ses cendres. La Révolution tranquille, la contre-culture et la vague de BD underground d’origine américaine favoriseront la BDQ. Ici, nous entrons dans la partie la plus captivante de l’histoire de la BDQ. Le premier groupe organisé de créateurs de BDQ, Chiendent, naît en septembre 1968. On publie des albums à compte d’auteur qui passent d’une main à l’autre et paraissent dans des magazines et des journaux régionaux au cours des années 1970. Les premiers fanzines québécois font leur apparition entre 1970 et 1973. Les BDQ de la contre-culture ont un discours contestataire, revendicateur, provocateur, dissident, violent et même parfois pornographique. L’autre forte tendance des BDQ de la décennie 1970 est la recherche d’une nouvelle esthétique avec des images fortes et avant-gardistes «traduisant des recherches de style, une liberté dans la mise en pages qui s’adresse à un public adulte» (p. 71). Les programmes de subventions du gouvernement québécois permettent la création de fanzines et de revues consacrées à la BD. Notons le fanzine L’Hydrocéphale illustrée en 1971 qui regroupe plusieurs de ceux qui animeront le magazine Croc (1979-1995), notamment Jacques Hurtubise, Réal Godbout et Pierre Fournier. C’est ce dernier qui crée le Capitaine Kébec, sorte de Captain America grotesque sur l’acide, l’icône symbolique de la BDQ des années 1970. Après les fanzines apparaissent les premières revues entièrement consacrées à la BD. Mais tout comme les fanzines, la grande majorité des revues naissent et meurent presque aussitôt, victime de problèmes de croissance et de financement analysés par Falardeau.

Falardeau consacre un chapitre sur les fanzines, lieu de création entièrement libre où vont se ressourcer les créateurs encore aujourd’hui et véritable eldorado du collectionneur, sur les revues, sur la BD jeunesse, sur les albums de BD qui paraissent à partir des années 1970 et finalement sur le Web et le multimédia qui font «preuve d’ingéniosité» et offrent des «possibilités évolutives vertigineuses». Notons que l’auteure a également fait un chapitre sur le vocabulaire et les techniques de la BD. Celui-ci sort du cadre de l’ouvrage, mais il demeure à notre avis pertinent. Le lecteur amateur de BD peut ainsi en apprendre davantage sur cet art fascinant. Il est truffé de détails qui éveillent la curiosité. Par exemple, on apprend que si la BD se lit de haut en bas et de gauche à droite, les images des aventures de Tintin sont imprimées à l’envers dans les traductions arabes! Rappelons que la lecture en arabe se fait de droite à gauche. Qui sait aussi que les enfants ne sachant pas encore lire et écrire saisissent tout de même le sens des idéogrammes qu’ils utilisent dans leurs dessins? Le livre contient également des images, dont plusieurs en couleur. On aurait aimé davantage d’illustrations, mais on devine le coût que cela aurait entraîné pour l’éditeur. Il faut également considérer la question des droits d’auteur.

La recherche entreprise par Mira Falardeau pour pondre son ouvrage est colossale, bien que son premier livre sur le sujet lui avait permis un défrichage. Elle sort de l’oubli tout un pan de notre culture, la BDQ étant un art souvent éphémère, vivant le temps d’un fanzine qui se retrouve entre les mains que de quelques amateurs, dépendant de la courte existence d’une revue, «perdue» dans les microfilms des bibliothèques ou, pire, se retrouvant dans un album qui termine bêtement ses jours dans une déchiqueteuse parce que le libraire laisse presque tout le plancher aux gros vendeurs franco-belges.

Falardeau ouvre aussi la porte à d’autres études sur la BDQ. Une analyse du discours identitaire, politique et idéologique, depuis ses débuts ou à une époque précise, devrait intéresser des chercheurs. Une anthologie des meilleures bandes dessinées d’Albéric Bourgeois serait captivante. La BD est une fenêtre sur notre univers et peut nous révéler bien des choses, peut-être encore insoupçonnées.

Mira Falardeau écrit dans un style concis, clair et plein de souffle. Aussi, elle ne craint pas de prendre position et l’ouvrage historique approche de l’essai, alors qu’elle élabore une série de propositions pour aider les créateurs de BDQ à sortir de l’ombre d’Astérix, dont le petit village d’irréductibles a pris drôlement de l’expansion. Il se publie pas moins de 30 albums de bandes dessinées nationales chaque année, mais selon l’auteure, elles occupent seulement de 2,5 % à 8,5 % du total de BD en stock. Pourtant, la librairie Fichtre! qui soutient la bande dessinée d’ici affirme que parmi ses 15 meilleurs vendeurs de 2005 et 2004, 6 sont des BDQ. Mais dans les grandes librairies, soit elles ne sont pas offertes, soit elles sont dissimulées parmi les BD étrangères. Comment se fait-il que les librairies ne fassent pas de rayons BDQ alors qu’on y retrouve des rayons «romans québécois» ou «Histoire du Québec», demande avec justesse Falardeau? Quoiqu’il en soit, son livre qui fait l’histoire du 9e art et de ses nombreux créateurs ne se termine pas tout à fait à la dernière page. Une fois terminée, une envie irrésistible de lire des BDQ nous envahit comme une boulimique devant un bol de crème à glace.