Dossier thématique. Le Québec et la Première Guerre mondiale : Présentation

Mourad Djebabla
Chercheur post doctoral
Boursier du FQRSC
Université McGill

Le 11 novembre 2008 a marqué les 90 ans de la signature de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale de 1914-1918. Dès l’après-guerre, les historiens s’intéressèrent à cet événement, que ses contemporains retinrent comme «la Grande Guerre», ou celle qui devait être la «der des ders». Selon l’étude historiographique d’Antoine Prost et de Jay Winter, le conflit à peine terminé, de nombreuses études sont entreprises pour tenter de comprendre comment l’Europe avait pu en arriver à une telle folie[1].

Après la primauté des approches socio-politiques et socio-économiques de la guerre de 1914-1918[2], dans les années 1990, le groupe de recherche de l’Historial de Péronne, en France, développe l’approche culturelle du conflit[3]. A partir du concept de «cultures de guerre», ce groupe s’intéresse aux «représentations» de la Grande Guerre, ou comment la population civile des années 1914-1918 avait pu aborder le premier conflit mondial en fonction d’images ou d’objets qui le rendaient socialement ou culturellement signifiant.

En Europe, cette approche socioculturelle est néanmoins remise en cause, depuis 3 ans, par le Collectif de recherche internationale et de débat sur la guerre de 1914-1918[4]. Ce dernier prône en effet le retour à l’approche sociale du conflit et à l’exploitation des témoignages de combattants. Au Canada, l’historien Yves Tremblay note également les limites de l’approche socioculturelle qui ne permet de rendre compte que d’un environnement, et non de l’expérience effective que les individus de 1914-1918 ont eue de la guerre[5].

Dans l’historiographie militaire canadienne, le sujet de la guerre de 1914-1918 a particulièrement été développé, après 1945, par des chercheurs anglophones, et en particulier l’historien Desmond Morton. Ces études permettent de mettre au jour le rôle joué par le Canada dans le conflit, en plus de préciser l’impact de l’événement sur sa population[6]. Au Canada, l’historien Jonathan Vance a, quant à lui, ouvert la voie à l’approche culturelle de l’étude de la Grande Guerre avec son étude Mourir en héros, qui se penche sur la mémoire canadienne de 1914-1918[7].

Au Québec, à partir de 1994, par le biais du soutien de la Direction Histoire et patrimoine et, en 2004-2008, avec la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec de l’UQAM, souvent en collaboration avec le Collège militaire royal du Canada de Kingston, plusieurs rencontres scientifiques ont été organisées en vue de mettre en lumière l’implication du Québec, et en particulier du groupe des Canadiens français, dans les conflits contemporains. Le développement de la maison d’éditions Athéna, consacrée aux études militaires, et les titres publiés par VLB et Septentrion, ont également permis de diffuser nombre de travaux d’historiens militaires canadiens et québécois auprès du grand public. Notons enfin la visibilité que le Bulletin d’histoire politique offre aux travaux de chercheurs en histoire militaire, en plus de proposer, depuis plusieurs années, une chronique des études en histoire militaire que rédige l’historien Yves Tremblay.

Si la mémoire québécoise tend à ne retenir que la question de la conscription de 1917-1918 comme «fait identitaire» de son implication dans le conflit[8], depuis près de 15 ans les historiens canadiens et québécois mettent en lumière la place et le rôle joué par le Québec dans la Grande Guerre[9].

L’objet du présent dossier du Bulletin d’histoire politique est de mettre en lumière des questions rattachées à la contribution des Canadiens français du Québec à la Première Guerre mondiale. Même si l’approche militaire de l’histoire québécoise demeure encore l’enfant pauvre des départements d’histoire des universités francophones québécoises, nous espérons que ce dossier pourra susciter l’intérêt des jeunes chercheurs à développer ce champ de recherche dont bien des travaux restent à faire.

Des historiens québécois et européens ont collaboré à ce présent dossier pour mettre en lumière des aspects encore peu développés de l’étude de la Grande Guerre au Québec. Les articles publiés se penchent ainsi sur la question de l’information ou de la désinformation des civils du Québec, en 1914-1918 (Aimé-Jules Bizimana). De même, la place des Canadiens français dans le Corps d’Armées canadien, avec le 22e bataillon canadien-français, est mise en lumière (Jean-Pierre Gagnon). En dehors des combattants, ce dossier propose d’aborder deux sujets encore trop méconnus, que ce soit les infirmières canadiennes-françaises qui furent présentes au front (Mélanie Morin-Pelletier), ou la contribution des Canadiens français à secourir les combattants blessés avec la mise en place d’hôpitaux militaires canadiens-français en France (Michel Litalien). La conscription faisant partie de l’expérience de guerre du Québec, ce dossier en propose une approche originale en abordant ce problème depuis la France (Carl Pépin). Le conflit terminé, nombre de traces mémorielles sont demeurées au Québec, comme les témoignages d’anciens combattants. Or au Québec, les Canadiens français se sont généralement tus, ce qui nous permet de mesurer alors toute l’importance des mémoires du lieutenant J.-A. Lapointe, publiées en 1919 (Mourad Djebabla). La mémoire de l’événement a également été transmise aux jeunes générations par le biais des manuels scolaires. Si l’histoire retient l’implication différente du Québec et de l’Ontario dans la guerre, une étude comparative des manuels de ces deux provinces permet de mesurer l’approche retenue de l’événement à l’attention des élèves de l’entre-deux-guerres (Mourad Djebabla et Samy Mesli). Enfin, ce dossier propose une approche inédite de la bataille de Vimy d’avril 1917, «mythe» fondateur du Canada contemporain. C’est en effet un historien français qui nous fait part de la manière dont cette bataille est perçue depuis la France, en plus de revenir sur les caractéristiques de cet événement pour la mémoire canadienne.



[1]. Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004, p. 18-24.

[2]. Pour une approche historiographique des études européennes sur la Grande Guerre, voir Antoine Prost et Jay Winter, op. cit.

[3]. Voir le site Internet de l’Historial de Péronne pour les travaux en cours: www.historial.org

[4]. Voir le site Internet du Collectif de recherche internationale et de débat sur la guerre de 1914-1918 pour les travaux en cours: www.crid1418.org

[5]. Yves Tremblay, «Mœurs militaires et mœurs d’historiens ou l’histoire des représentations à la dérive», Bulletin d’histoire politique, vol. 13, no. 1, automne 2004, p. 142.

[6]. Pour une approche complète de l’historiographie canadienne des études en histoire militaire, voir Tim Cook, Clio’s Warriors. Canadian Historians and the Writing of the World Wars, Vancouver, UBC Press, 2006, 326 p.

[7]. Jonathan Vance, Mourir en héros. Mémoire et mythe de la Première Guerre mondiale, Montréal, Athéna Éditions, 2006 (1997), 306 p.

[8]. Robert Comeau, «L’opposition à la conscription au Québec», dans La Première Guerre mondiale et le Canada, Roch Legault et Jean Lamarre (dir.), Montréal, Méridien, 1999, p. 91-109.

[9]. Citons, par exemple: Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), Québec, Presses de l’Université Laval, 1986, 460 p.; Pierre Vennat, Les poilus québécois de 1914-1918: histoire militaire des Canadiens français de la Première Guerre mondiale, Montréal, Méridien, 1999-2000, 2 volumes; Alain M. Bergeron, Capitaine-abbé Rosaire Crochetière. Un vicaire dans les tranchées, Montréal, Septentrion, 2002, 153 p.; Patrick Bouvier, Déserteurs et insoumis. Les Canadiens français et la justice militaire (1914-1918), Montréal, Athéna Éditions, 2003, 149 p.; Michel Litalien, Dans la tourmente. Deux hôpitaux militaires canadiens-français dans la France en guerre (1915-1919), Montréal, Athéna Éditions, 2003, 159 p.; Robert Rutherdale, Hometown Horizons. Local Responses to Canada’s Great War, Vancouver, UBC Press, 2004, 330 p.; Mourad Djebabla-Brun, Se souvenir de la Grande Guerre. La mémoire plurielle de 14-18 au Québec, Montréal, VLB, 2004, 181 p.; Thomas-Louis Tremblay, Journal de guerre (1915-1918). Texte inédit, établi et annoté par Marcelle Cinq-Mars, Montréal, Athéna Éditions, 2006, 329 p.; Serge Bernier et al., Québec, ville militaire, 1608-2008, Montréal, Art global, 2008, 347 p.

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