La «Christian Anti-Communism Crusade»: culture populaire anticommuniste et ferments de la droite contemporaine aux États-Unis, 1953-1964

Hubert Villeneuve
Candidat au doctorat en histoire,
Université McGill

Le 8 mars 1983, le président américain Ronald Reagan livra devant les dirigeants de la National Association of Evangelicals réunis à Orlando, Floride, l’un de ses plus célèbres discours, dans lequel il qualifia l’URSS d’«evil empire» (empire du mal)[1]. Au milieu des multiples réactions suscitées dans les jours qui suivirent par ce qui constituait à l’époque l’une des plus fortes expressions d’anticommunisme venant d’un président américain, une anecdote révélatrice se déroula loin de l’attention publique. Anthony Dolan, rédacteur de discours de Reagan et auteur de la formule-choc, reçu une lettre de félicitations de la part de Fred C. Schwarz, septuagénaire australien établi aux États-Unis depuis trois décennies. Docteur en médecine et pasteur laïque baptiste, Schwarz était depuis 1953 à la tête de la Christian Anticommunism Crusade, organisation chrétienne dédiée à contrer la diffusion du communisme, tant en Amérique qu’ailleurs dans le monde. Dans les remerciements qu’il envoya à Schwarz, Dolan écrit: «Je savais que ça allait vous plaire. J’ai tiré cela de vous»[2]. Peu après, Dolan envoya une copie du fameux discours à son mentor avec la note: «J’ai pensé que vous aimeriez voir l’arbre que vous avez planté il y a de nombreuses années de cela»[3]. Ceci n’était pas un compliment gratuit: tout comme deux autres rédacteurs de discours pour Reagan -Dana Rohrabacher et Jack Wells- Dolan avais jadis participé aux «séminaires» anticommunistes organisés par Schwarz et son organisation.

La Christian Anticommunism Crusade (CACC), qui connut sa période la plus active durant une décennie qui alla du milieu des années 1950 au milieu des années 1960, demeure relativement peu connue et étudiée aujourd’hui. Le présent travail démontrera qu’elle n’en constitue pas moins un objet d’étude significatif dans la mesure où durant cette période, qui vit son message rejoindre chaque année des dizaines de milliers de gens, la CACC se situa au cœur des premières phases d’un phénomène de convergence idéologique et sociale entre diverses tendances du conservatisme américain qui mena graduellement à l’émergence de la «Nouvelle Droite» aux États-Unis. Les initiatives de Schwarz anticipèrent ainsi de deux décennies les transformations majeures qui affectèrent l’avenir des États-Unis avec la venue de la coalition reaganienne à partir de 1980.

Fred Schwarz naquit à Brisbane, Australie, en 1913. Fils d’un Autrichien Juif s’étant converti au christianisme évangélique avant d’émigrer en Australie, il était ainsi l’aîné d’une famille de onze enfants profondément ancrée dans la culture évangélique australienne de l’époque. En 1940, il entreprit des études de médecine à l’Université de Queensland, qu’il termina avec succès en 1944. C’est durant cette période qu’il fut amené à débattre ponctuellement avec des communistes, dont il rejetait catégoriquement l’idéologie matérialiste et athée. Déterminé à dominer intellectuellement ses adversaires, Schwarz s’engagea dans l’étude exhaustive de la littérature et la théorie marxiste-léniniste (Hegel, Marx, Engels, Lénine, etc.). Il devint un tel spécialiste de la chose qu’il se mit rapidement à faire la tournée des écoles et Églises du nord-est de l’Australie, présentant des conférences qui vulgarisaient la théorie marxiste léniniste à des auditoires autant fascinés par son talent de communicateur qu’horrifiés par le portrait qu’il faisait du communisme: une idéologie matérialiste, meurtrière, qui s’opposait à la propriété privée et niait l’existence de Dieu[4].

En 1950 Schwarz fit une première tournée aux États-Unis suite à l’invitation de Carl McIntire, pasteur fondamentaliste presbytérien et fondateur de l’American Council of Christian Churches, lequel rencontra Schwarz durant un voyage en Australie[5]. Schwarz apprécia son expérience américaine à un tel point qu’en 1953, il abandonna la pratique de la médecine, quitta l’Australie pour les États-Unis, fonda la Christian Anticommunism Crusade et devint ainsi un anticommuniste professionnel dont la renommée ira grandissante. Lancée avec la bénédiction et le soutien logistique de McIntire, la CACC évolua principalement durant ces premières années dans la culture fondamentaliste et ses réseaux, qui connaissaient alors dans cette époque d’après-guerre une fulgurante renaissance[6]. Schwarz diffusa son message à travers les centaines de conférences qu’il donna à des Églises évangéliques, des écoles, des écoles bibliques («Bible schools»), des associations civiques ou professionnelles, ou encore en publiant de nombreux livrets. À partir de 1956, la réputation grandissante de Schwarz lui permit de se distancier graduellement de l’orbite fondamentaliste et très controversée de McIntire, et de se rapprocher des milieux conservateurs et anticommunistes plus traditionnels et proches du parti Républicain[7]. En 1957 l’apparition de Schwarz devant le Comité du Congrès sur les «activités anti-américaines» (House of Un-American Activities, ou HUAC) lui valu une immense publicité[8]. Dès lors, la CACC connut une expansion rapide, doublant ses revenus chaque année de 1957 à 1961[9].

Vers la fin des années 1950, la CACC constituait l’un des plus actifs groupes dans la constellation d’organisations conservatrices populaires qui proliféraient alors aux États-Unis; un rapport de la Anti-Defamation League répertoria en 1963 plus de 282 groupes sous la rubrique «Radical Right, or militantly anticommunist»[10]. Cette époque est souvent vue comme l’Âge d’or du libéralisme américain avec une économie prospère basée sur les principes keynésiens, la domination du Parti Démocrate, l’élection de Kennedy, le mouvement de droit civiques, etc. Parallèlement, elle n’en vit pas moins l’émergence d’un mouvement conservateur constitué d’une multitude de groupes populaires. Ces groupes étaient extrêmement diversifiés: certains étaient ségrégationistes, particulièrement dans les États du sud, et antisémites, d’autres étaient traditionalistes ou de tendance libertaire, alors que d’autres étaient principalement motivés par des questions de politique étrangère. Comme l’écrit Mary Brennan, des simples citoyens formant des groupes locaux ou nationaux pour combattre les aspects du libéralisme les heurtaient particulièrement dans les sphères de la culture, de l’éducation, de la politique ou de l’économie[11].

Au-delà de leur diversité, deux caractéristiques unissaient ces organisations. En premier lieu, l’opposition au communisme, lequel coalisait contre lui défenseurs de l’économie de marché, conservateurs religieux rejetant le sécularisme et partisans d’une politique étrangère basée sur la puissance des États-Unis[12]. Loin d’avoir discrédité l’anticommunisme dans les cercles conservateurs, la chute du Sénateur Joe McCarthy contribua à diffuser un discours de tendance radicale, de même qu’elle créa un vacuum rapidement comblé par ces groupes[13]. En second lieu, la croissance de ces mouvements s’appuyait sur un profond ressentiment après deux mandats de la présidence Eisenhower, qu’ils avaient appuyée lors des élections de 1952 et 1956 et qui n’avait pas, contrairement à leurs attentes, refoulé le communisme international, ni l’extension indéfinie des pouvoirs du gouvernement fédéral dans sa régulation de la vie économique et sociale aux États-Unis. Cette conviction que l’Amérique était assiégée de l’extérieur et de l’intérieur imprégnait fortement la rhétorique de ces groupes, souvent enflammée et portée sur les théories de conspiration[14]. L’exemple le plus notoire à cet égard demeure la John Birch Society, sans doute la plus connue et controversée organisation conservatrice de l’époque, et dont le fondateur Robert Welch affirma entre autres qu’Eisehnower était un agent communiste[15]

Pour sa part, et même si son groupe souffrit éventuellement des déclarations de Welch et autres leaders de la droite auxquels il fut associé, Schwarz était beaucoup plus prudent dans ses vues sur le communisme et le danger que celui-ci représentait. À quelques exceptions près, telles un passage lors de son témoignage devant la HUAC en 1957 où il affirma que les communistes prévoyaient dominer le monde en 1973, qu’il nuança par la suite, Schwarz s’abstint de connecter le communisme à tous les aspects de la politique interne américaine. Cette prudence était amplifiée autant par la volonté de Schwarz d’atteindre le plus grand public possible et de se donner une image de respectabilité, que par le statut, accordé à partir de 1956, d’organisation à caractère éducatif accordé à la CACC, limitant le contenu à caractère politique que pouvait diffuser celle-ci.

Pris globalement, le message de Schwarz constituait en premier lieu une analyse critique et vulgarisée des travaux de Marx, qu’il voyait comme le cœur de la dialectique communiste nonobstant les ajouts subséquents des autres théoriciens marxistes, notamment Lénine. Dans le best-seller You Can Trust the Communists (to be Communists) qu’il publia chez Prentice Hall en 1961, Schwarz s’attaqua en premier lieu à l’analyse marxiste du capitalisme, qu’il considéra fondamentalement erronée pour ne pas avoir tenu compte de nombreux facteurs: l’émergence du crédit à la consommation, l’important rôle de la psychologie dans l’évolution des cycles économiques, le caractère indéfini de la croissance économique, l’expansion et l’accessibilité du marché des capitaux, ou l’émergence du rôle régulateur de l’État dans la gestion de l’économie[16]. Tout aussi erronée était selon Schwarz la philosophie matérialiste sur laquelle s’appuyait Marx. Basée sur des prémisses athées et scientistes, le matérialisme historique de Marx offrait la fausse promesse d’une régénération de l’Humanité par elle-même en faisant tomber les limites à sa perfectibilité infinie, projet illusoire et vaniteux pour l’esprit évangélique de Schwarz, qui n’en souligna pas moins à de nombreuses reprises qu’il s’agissait là de l’un des aspects les plus attirants du communisme, particulièrement pour les jeunes et les intellectuels[17].

Utilisant régulièrement son statut de médecin et la terminologie médicale pour appuyer sa dialectique, Schwarz souligna que la transformation du marxisme en ce programme politique cohérent qu’est le marxisme-léninisme vers la fin du XIXe siècle fit du communisme une pathologie, comparable à la peste et autres pandémies. Cette maladie avait trois facettes: «It is a disease of the body because it kills; a disease of the mind, because it is associated with systematized delusions not susceptible to rational arguments; and a disease of the spirit, because it denies God, materializes man, robs him of spirit and soul (…)»[18]. Schwarz ne voyait pas la subversion communiste interne comme le danger imminent souvent décrit par les autres figures conservatrices de l’époque; considérant comme insignifiantes les probabilités d’une révolution sociale aux États-Unis, Schwarz voyait la stratégie communiste davantage orientée vers l’objectif de démoraliser les démocraties capitalistes en soumettant celles-ci à un encerclement géopolitique par l’instauration de régimes prosoviétiques à l’échelle mondiale. Ceci, combiné à un effort de propagande destiné à saper l’appui des populations aux systèmes démocratiques-capitalistes et à une ruineuse course aux armements nucléaires, contenait les germes d’une capitulation progressive devant le communisme international.

Afin de contrer ce programme, Schwarz recommandait ainsi de disséminer autant que possible, tant aux États-Unis qu’ailleurs, le savoir sur la théorie marxiste (point de vue peu fréquent dans les cercles anticommunistes), sur la philosophie matérialiste et ses faussetés, ainsi que de conscientiser les masses sur les techniques de propagande et de stratégie communiste. Puis, Schwarz affirmait qu’indépendamment du contexte, les meilleurs remparts contre le communisme demeuraient les mêmes: l’amour pour la patrie, la fidélité dans le système capitaliste et, surtout, la foi en la religion chrétienne, source de force, d’humilité et de respect pour l’autorité.

Cet appel à la foi, décliné sur un ton et une terminologie fortement imprégnée du protestantisme évangélique, était relativement rare à l’époque venant d’un groupe anticommuniste. Si la plupart des organisations conservatrices de l’époque promouvaient les valeurs traditionnelles, très rares étaient les groupes fusionnant systématiquement le discours anticommuniste et la culture évangélique. La plupart des études sur la John Birch Society démontrèrent qu’une proportion substantielle de ses membres étaient catholiques, groupe religieux parmi lequel l’opposition au communisme était généralement forte (pensons à Joe McCarthy lui-même)[19]. Parallèlement, les rares études menées sur les participants aux activités organisées par la CACC démontrèrent que la grande majorité d’en eux étaient protestants. Si, aujourd’hui, le lien entre la culture évangélique américaine et la politique conservatrice peut sembler une simple évidence, cette association ne devint en fait commune qu’à cette époque du début des années 1960[20]. De nombreuses études (Menendez, ainsi que Liebman & Wuthnow) ont démontré que la période allant des années 1920 aux années 1970 en fut une de désengagement politique pour la communauté évangélique américaine, dont la participation aux élections et débats de société aux États-Unis fut moindre que celle de l’ensemble de la population, résultat notamment de la volonté des Églises les plus conservatrices de se séparer des affaires du monde[21]. Fred Schwarz contribua ainsi à la remobilisation socio-politique de la communauté évangélique américaine, étape importante dans l’émergence de la droite chrétienne contemporaine. S’il ne fut pas le seul à cet égard, son message évangélique se distinguait par sa modération comparativement aux quelques rares autres figures de la droite évangélique de l’époque, tels les pasteurs antisémites Gerald K. Smith et Verne Kaub, son ancien mentor anticatholique Carl McIntire ou le supporteur de la ségrégation raciale Bill James Hargis[22].

En 1957 la CACC organisa sa première «école anticommuniste» à St. Louis, Missouri, avec l’aide de l’activiste conservatrice Phyllis Schlafly et son mari Fred, qui deviendront subséquemment deux personnages phares de la droite américaine[23]. L’événement fut un succès, et l’année suivante Schwarz décida d’organiser des événements semblables partout là où la chose fut possible. Une «anticommunism shool» constituait généralement un séminaire de cinq jours durant lequel Schwarz et autres conférenciers invités, généralement d’autres personnalités anticommunistes, abordaient toutes les dimensions possibles du communisme: théorie, propagande, culture, politique et géopolitique, économique, scientifique, etc. Outre les conférences en plénière, diverses activités étaient offertes: ateliers pour les jeunes, projection de films anticommunistes, kiosques où les écrits de Schwarz et d’autres auteurs étaient vendus, etc. En 1960, les écoles anticommunistes se mirent à attirer des milliers de personnes, devenant des événements régionaux assez courus: politiciens, intellectuels, hommes d’affaires et vedettes anticommunistes s’y pressaient. Si l’ampleur des événements pouvait donner l’impression que la CACC bénéficiait d’une impressionnante organisation, il n’en était rien: celle-ci était gérée par un personnel réduit, son budget n’atteint la limite du million de dollars qu’en 1961 et Schwarz était plus ou moins le seul contributeur de sa lettre d’information. L’organisation de ces événements s’articulait en grande partie au niveau local, où elle bénéficiait de l’étroite collaboration gratuite des organisations religieuses, civiques et des hommes d’affaires ou élus locaux. En somme, Schwarz appliquait les mêmes techniques de mobilisation par la base qui permettaient depuis longtemps à de populaires évangélistes tels Billy Graham de créer l’impression de rassemblements spontanés et «miraculeux». Mixant analyses détaillées et sermons émotionnellement chargés, les écoles de la CACC constituaient une forme de croisement entre le séminaire éducatif et la vieille tradition évangélique du camp meeting, créant une expérience électrisante pour l’audience.

Entre 1958 et 1962, soit durant l’Âge d’or de la CACC, ces événements eurent lieu dans une vingtaine de villes américaines, dont la moitié étaient situées dans le sud-ouest des États-Unis: Long Beach, Anaheim, San Diego, Phoenix, Los Angeles, etc.[24]. Dès 1958, Schwarz transféra le siège social de la CACC à Long Beach, en périphérie de Los Angeles, dans cette Californie du sud qui constituait alors le cœur d’une nouvelle culture conservatrice émergeant à travers toute la région qui s’étendait de la Californie au Texas, et qui constitua la matrice des mouvements populaires qui allaient éventuellement porter le sénateur de l’Arizona Barry Goldwater à l’investiture républicaine en 1964 et Ronald Reagan au pouvoir en Californie à partir de 1966. Alors que cette zone connaissait depuis 1945 une fulgurante croissance économique et démographique sans précédent dans l’histoire américaine, notamment grâce au développement rapide d’une industrie militaire permanente (armement, industrie aérospatiale, bases militaires, chantiers navals, etc.), sa nouvelle classe moyenne, largement composée de nouveaux arrivants du Midwest et du Sud, exprima progressivement son allégeance aux valeurs morales et entrepreneuriales américaines face à la menace, réelle ou allégée, des idéologies collectivistes et séculières[25]. Les travaux de l’historienne Lisa McGirr sur Orange County, immense zone suburbaine au sud-est de Los Angeles, ont démontré que si tous les États de la Sunbelt américaine (combinant le vieux Sud et le sud-ouest) connurent à cette époque une croissance de leur activité politique conservatrice, nulle part le phénomène ne fut aussi observable qu’en Californie du sud: «It was here, in the mundane yet complex world of school battles, evangelical churches, and local politics, that the grassroots New Right asserted itself»[26].

C’est dans ce milieu que Schwarz obtint ses plus grands succès à la tête de la CACC. À Anaheim, au cœur d’Orange County, où la conjonction entre la réalité prospère de cette nouvelle classe moyenne et sa foi dans les mythes américains se cristallisa symboliquement par le succès phénoménal de Disneyland, l’école anticommuniste du printemps 1961 (tenue au Disneyland Hotel!) attira les plus larges foules de la CACC jusqu’alors. Le troisième jour, plus de 12 000 jeunes du Orange County, accompagnés de leurs professeurs et parents, et bénéficiant d’une dérogation spéciale de leur commission scolaire pour assister à l’événement, s’entassèrent dans le stade La Palma pour écouter Schwarz et ses collaborateurs, incluant Herbert Philbrick et W. Cleon Skousen, respectivement ancien agent double du FBI ayant infiltré le Parti communiste et chef de police à la retraite de Salt Lake City, tous deux devenus comme Schwarz des anticommunistes professionnels[27]. L’événement eut de nombreuses répercussions; dans le cadre de son étude sur Orange County, McGirr obtint les témoignages de nombreuses personnes attribuant à la fois le début de leur carrière comme activistes républicains et/ou conservateurs et le début de la mobilisation conservatrice de masse au docteur Schwarz et la CACC[28].

Parallèlement, le succès de l’école d’Anaheim encouragea Schwarz à récidiver, cette fois à Los Angeles où fut organisée la Southern California School of Anticommunism pour laquelle le Memorial Sports Arena fut loué, et rempli à pleine capacité du 28 août et le 2 septembre 1961. Véritable Woodstock de l’anticommunisme, cet événement suscita un tel intérêt dans toute la Californie méridionale que le maire de Los Angeles, Sam Yorty, proclama une «semaine anticommuniste», geste imité par plus d’une quarantaine de maires de la région[29]! Plus de 17 000 personnes vinrent ainsi proclamer leur opposition au communisme, et plus de trois millions de personnes auraient écouté les retransmissions télévisées des sessions du soir sur KTTV, l’événement étant commandité grâce à la Richfield Oil Corporation[30]. L’école bénéficia de l’aide de milliers de bénévoles, parmi lesquels certaines catégories socioprofessionnelles étaient étonnament surreprésentées: médecins et dentistes (formant l’élite de leur communauté, et depuis longtemps mobilisés contre la «socialisation» de la médecine), entrepreneurs locaux (adversaires farouches de la régulation de l’économie), ministres du culte, de même que de nombreux militaires et leur famille (farouches partisans d’une politique étrangère musclée). La Southern California School of Anticommunism mit en vedette des politiciens tels le sénateur républicain Walter Judd, des militaires tels l’amiral à la retraite Chester Ward et Alexander de Seversky (le «père» des bombardiers à longue portée), et des vedettes telles Ronald Reagan, Roy Rodgers et John Wayne. Pendant une semaine, ceux-ci attaquèrent le communisme, proclamèrent leur attachement à l’Amérique et ses idéaux, défendirent la religion contre le «godless materialism» des communistes, critiquèrent la timidité de la politique étrangère de Kennedy, etc.

Tout comme l’école d’Anaheim, celle de Los Angeles eut des échos longtemps après qu’elle prit fin. Dans les mois qui suivirent, la presse régionale rapporta la tenue d’un nombre impressionnant d’initiatives anticommunistes dans toute la Californie du sud: groupes de discussion, projection de films anticommunistes, conférences, etc[31]. Tout comme les précédentes écoles, celle de Los Angeles fut un événement fondateur pour nombre d’activistes conservateurs, lesquels y formèrent des réseaux qui demeurèrent actifs tout au long des années 1960 et même au-delà. Notons à cet égard que le discours de Ronald Reagan durant la troisième journée de l’école enthousiasma particulièrement les activistes présents, et préfigura sa future carrière politique, l’ancien acteur y caractérisant le développement de l’État-Providence comme étant aussi dangereux que le communisme pour les États-Unis[32]. Il est à noter ici que l’événement eut lieu quelques mois à peine avant que Reagan, longtemps enregistré comme électeur démocrate, ne change son affiliation pour le parti républicain. D’autre part, l’événement diffusa de manière plus qu’efficace le message anticommuniste dans la culture populaire de l’époque. Peut-être plus important est que la CACC indiqua le potentiel que pouvait avoir la collaboration étroite entre de simples citoyens mobilisés dans le cadre d’assemblées de cuisine ou d’Église, des politiciens et des intellectuels venant étayer leurs discours, des militaires, des hommes d’affaires et des vedettes populaires. Ce type de collaboration, qui allait devenir commune avec la Nouvelle Droite, fit ici la démonstration de son efficacité.

Une analyse détaillée du public attiré par les rassemblements de la CACC est encore plus intéressante. Si aucune analyse ne fut effectuée sur les écoles d’Anaheim et Los Angeles, deux séries de sondages effectués auprès des participants à certaines écoles de la CACC en 1962 par une équipe affiliée au département de sciences politiques de l’Université Stanford constituent d’excellentes indications sur les «Crusaders». Plus de la moitié d’entre eux étaient des cols blancs, hommes d’affaires, professionnels ou avaient des maris dans lesdits emplois; ils tendaient à être plus aisés, éduqués et davantage politiquement actifs que la moyenne nationale. Plus des deux tiers d’entre eux étaient républicains, et une proportion encore plus grande avait voté pour Richard Nixon lors des élections de 1960. Plus des trois quarts d’entre eux étaient protestants, et la moitié fréquentait l’Église sur une base hebdomadaire. Un cinquième d’entre eux, finalement, se décrivaient comme «fondamentalistes». Cette dernière catégorie était sensiblement moins aisée que la moyenne des «Crusaders» et tendait à davantage venir de milieux ruraux[33].

En somme, la CACC parvint à unir deux importants sous-groupes démographiques présents en Californie: cols blancs républicains aisés et évangéliques de la classe moyenne inférieure, souvent migrants récents du Midwest. Ces deux groupes, qui ne faisaient que commencer à converger l’un vers l’autre dans une dynamique qui les verra devenir l’armature de la coalition reaganienne, furent attirés par la CACC qui combinait alors un message chrétien modéré, connectant l’anticommunisme avec la promotion d’une politique étrangère militariste et unilatérale, le patriotisme, l’individualisme, les valeurs entrepreneuriales et une moralité stricte. Il n’est pas étonnant que ce message soit si semblable avec celui qui devint si commun avec la Nouvelle Droite; il n’aurait manqué à la CACC que d’attirer davantage de cols bleus et de catholiques et un brouillon sociologique de la coalition reaganienne aurait ici été esquissé.

Si la CACC demeura populaire jusqu’au milieu des années 1960, le déclin progressif de l’anticommunisme comme enjeu partisan majeur aux États-Unis et la montée parallèle de nouveaux débats de société (droits civiques, féminisme, avortement, homosexualité, criminalité, contre-culture, etc.) limitèrent graduellement l’intérêt que pouvait susciter l’organisation. Si Schwarz demeura à sa tête jusqu’en 1998, date de la retraite définitive de l’Australien, la CACC ne retrouva plus jamais son influence qu’elle atteint brièvement au début des années 1960, même si son fondateur demeure toujours très respecté dans les milieux conservateurs américains. L’histoire peu connue de la CACC peut toutefois se lire comme celle de la première répétition d’un spectacle qui alla changer durablement l’évolution des États-Unis bien des années après que l’organisation elle-même ait disparu des écrans radars de l’espace public. Elle constitue par ailleurs une partinente étude de cas permettant d’intéressantes réflexions sur diverses problématiques jusqu’ici peu explorées par les historiens œuvrant sur le sujet, telles le caractère central de l’anticommunisme comme élément d’intégration des divers courants de la droite américaine, ou encore l’importance des interactions entre les diverses bases de pouvoir dans la droite américaine (milieux d’affaires, militaires, populaires, etc.). Ces directions pourront éventuellement être prises par la recherche future dans la quête historiographique pour comprendre les origines et la durabilité de la droite dans l’Amérique contemporaine.



[1]. Certains attribuent la première utilisation de la formule non pas au discours d’Orlando, mais bien à celui que fit Reagan devant la chambre des communes Britannique en juin 1982. Si ce dernier discours dénonçait vivement l’URSS, la formule «evil empire» n’y apparaissait cependant pas.

[2]. Frederick C. Schwarz, Beating the Unbeatable Foe: One Man’s Victory Over Communism, Leviathan, and the Last Enemy, Washington, Regnery, 1996, p. 467-468.

[3]. Ibid., p. 468.

[4]. Ibid., p. 15-33. À cette époque Schwarz avait déjà développé les traits qui le caractérisèrent toute sa vie: une personnalité entreprenante et infatigable, un esprit extrêmement rigoureux dérivant notamment de sa formation scientifique, un zèle religieux enraciné dans sa foi évangélique, un certain goût pour la confrontation et finalement, un anticommunisme sans ménagement.

[5]. McIntire fit l’éloge de Schwarz en le décrivant comme «an amazing Aussie communist hater». Cité dans Stephen Holt, «American Anti-Communist: Fred C. Schwarz»,The Schwarz Report, vol. 42, no. 6, juin 2002.

[6]. Pour un excellent panorama du réveil religieux d’après-guerre aux États-Unis, voir A. Carpenter Joel, Revive Us Again: The Reawakening of American Fundamentalism, New York & Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 147-246.

[7]. Notamment après une apparition remarquée lors d’un «Freedom Forum» organisé par le National Education Program du Collège Harding, qui était alors un rendez-vous très couru des milieux républicains conservateurs. L. Edward Hicks, «Sometimes in the Wrong, but Never in the Doubt», George S. Benson and the Education of the New Religious Right, Knoxville, University of Tennessee Press, 1994, p. 61.

[8]. Harry Bradley, président de Allen-Bradley Automation Co., décida de payer pour la reproduction de longs extraits du témoignage dans des douzaines de journaux aux États-Unis. Voir par exemple Page Éditoriale, «No One Can Safely Deal With Soviets», The Lima News, 13 novembre 1958, p. 20.

[9]. Gary Clabaugh, Thunder on the Right: The Protestant Fundamentalists, Chicago, Nelson-Hall, 1974, p. 108.

[10]. Donald Janson et Bernard Eismann, The Far Right, New York, McGraw-Hill Book Company, 1963, p. 127.

[11]. Mary C. Brennan, Turning Right in the Sixties: The Conservative Capture of the GOP, Chapel Hill & London, University of North Carolina Press, 1995, p. 12.

[12]. Donald Critchlow, Phyllis Schlafly and Grassroots Conservatism: A Woman’s Crusade, Princeton, Princeton University Press, 2005, p. 62-88.

[13]. Erling Jorstad, The Politics of Doomsday: Fundamentalists of the Far Right, Nashville & New York, Abingdon Press, p. 63-67.

[14]. Ibid., p. 63-67.

[15]. Ancien manufacturier de friandises, Welch avait élaborée une théorie plutôt inusitée associant le communisme aux Illuminati de Bavière de la fin du XVIIIe siècle. Richard Gid Powers, Not Without Honor: The History of American Anticommunism, New York, Simon & Schuster, 1995, p. 286-292.

[16]. Fred C. Schwarz, You Can Trust the Communists (to be Communists), Long Beach, Chantigo Publishing, 1966, p.19-28.

[17]. Ibid., p. 28-35.

[18]. Fred C. Schwarz, Beating the Unbeatable Foe, op. cit., p. 111

[19]. F. Grupp Jr., et W. Newman, «Political Ideology and Religious Preference: The John Birch Society and the Americans for Democratic Action», Journal for the Scientific Study of Religion, no. 12, 1973, p. 401-413.

[20]. L’un des premiers à avoir fait ce lien à l’époque fut David Danzig, «The Radical Right and the Rise of the Fundamentalist Minority», Commentary, no. 33, avril 1962, p. 291-298.

[21]. Robert C. Liebman and Robert Wuthnow (dir.), The New Christian Right: Mobilization and Legitimization, Hawthorne, New York, Aldine Publishing Company, p. 167-185., et Albert Menendez J., Religion at the Polls, Philadelphia, Westminster Press, 1977, 248 p. Voir aussi Corwin Smidt, Evangelicals and American Politics, 1976-1988, Washington D. C., Ethics and Public Policy Center, 1993, p. 93.

[22]. Pour un excellent panorama de ces mouvements, voir Leo Ribuffo, The Old Christian Right: The Protestant Far Right from the Great Depression to the Cold War, Philadelphia, Temple University Press, 1983, 369 p.; et Ralph Lord Roy, Apostles of Discord: Study of Organized Bigotry and Disruption on the Fringes of Protestantism, Boston, Beacon Press, 1953, p. 308-367.

[23]. Donald Critchlow, op. cit., p. 67.

[24]. Ceci est cohérent avec les données du National Election Survey de 1964 démontrant que la CACC était principalement connue du public dans les régions du Sud, Midwest et de l’ouest. Clyde Wilcox, «Popular Backing for the Old Christian Right: Explaining Support for the Christian Anticommunist Crusade», Journal of Social History, vol. 21, no. 1, automne 1987, p. 120.

[25]. Carey McWilliams, Southern California: An Island on the Land, Salt Lake City, Peregrine Smith Books, 1973, p. 371-378. Ce boom économique du Sud-Ouest s’est poursuivi pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, avec d’importantes conséquences sur l’évolution politique américaine. Voir Kirkpatrick Sale, Power Shift: The Rise of the Southern Rim and Its Challenge to the Eastern Establishment, Toronto, Random House, 1975, p. 17-52.

[26]. Lisa Mcgirr, Suburban Warriors: The Origins of the New American Right, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2001, p. 56.

[27]. Anonyme, «Communism Talk Draws 12,000 Pupils», Long Beach Press-Telegram, 8 mars, 1961, p. C1.; Anonyme, «Anti-Red Meets Drawing Big County Crowds», Los Angeles Times, 9 mars 1961, p. D1.

[28]. Lisa McGirr, op. cit., p. 61.

[29]. Anonyme, «In recognition of the Southern California School of Anti-Communism: 41 Mayors Proclaim Anti-Communism Week», Los Angeles Times, 20 août 1961, p. D12.

[30]. Le chiffre fut avancé par l’écrivain et journaliste Morrie Ryskind.

[31]. Quelques exemples: Wilie Morris, «Seminar Stirs Army-Politics Hassle», Washington Post, 28 septembre 1961, p. A4.; Anonyme, «Americanism Rallies to be Held in Valley», Los Angeles Times, 1er octobre 1961, p. SG5.; Anonyme «Americanism Rally to Feature W. Cleon Skousen», Los Angeles Times, 17 octobre 1961, p. B1.; Anonyme, «Anti-Red Unit Donates Books», Los Angeles Times, 2 novembre 1961, p. D2. La CACC ne demeura pas en reste, avec un gigantesque rassemblement au Hollywood Bowl appelé Hollywood’s Answer to Communism, et mettant en vedette George Murphy, Cesar Romero, Jimmy Stewart, Roy Rogers and Dale Evans.

[32]. Louis Fleming, «New U. S. Foreign Policy Urged at Anti-Red School», Los Angeles Times, 29 août 1961, p. A3.

[33]. Raymond E. Wolfinger, Barbara Kaye Wolfinger, Kenneth Prewitt and Sheilah Rosenhack Koeppen, «America’s Radical Right: Politics and Ideology», dans Robert A. Schoenberger (dir.), The American Right Wing: Readings in Political Behavior, New York & Chicago, Holt, Rinehart and Winston Inc., 1969, p. 38-39.; Sheilah Koeppen, «The Radical Right and the Politics of Consensus», dans ibid., p. 55-56.