La bataille de Vimy: de l’Histoire à la mémoire

Éric Labayle
Historien militaire

En avril 2007, pour la première fois, télévisions, radios et journaux français ont abondamment rendu compte des cérémonies commémoratives de la bataille de Vimy. Il est vrai qu’avec la participation des premiers ministres français et canadien, de plusieurs autres ministres des deux nations et, surtout, du couple royal britannique, l’ampleur inédite de l’événement ne pouvait pas laisser les journalistes indifférents.

Ainsi, les manifestations d’Arras et de Vimy ont-elles éclipsé pendant quelques jours une campagne électorale jusqu’alors omniprésente dans les média. Les Français qui, dans leur grande majorité, n’ont retenu de la Grande Guerre que le nom de Verdun, découvraient alors que des Canadiens avaient également pris part au conflit et qu’ils avaient remporté en Artois une victoire décisive. Mieux: à grand renfort de superlatifs et d’assertions péremptoires, ils apprenaient que l’histoire du Canada avait commencé le 9 avril 1917 et que la nation canadienne s’était construite sur les pentes de la crête de Vimy. Interrogés, de jeunes écoliers canadiens et leurs professeurs, qui avaient fait le voyage depuis Ottawa, Toronto ou Québec, confirmaient ces affirmations, en disant leur fierté et leur émotion de pouvoir fouler le sol sacré sur lequel leur pays avait pris racine…

La cause est donc entendue: la bataille de Vimy est la «première grande victoire canadienne dans le cadre d’un corps d’armée autonome»[1], celle qui a changé le cours de l’histoire de la première guerre mondiale en faisant tomber «l’un des points stratégiques d’importance capitale pour l’Allemagne»[2]. Devenue le «ciment de la mémoire nationale canadienne»[3], elle résume à elle seule la participation canadienne à la Grande Guerre, jusqu’à éclipser l’histoire du Canada antérieure à 1917. En terminant son allocution par un vibrant «thank you, Canada!», le Premier ministre français, Dominique de Villepin, apporte à cette vision des faits la caution des autorités et contribue à figer un peu plus la mémoire de l’événement.

Car c’est bien de mémoire, et non d’Histoire, qu’il s’agit. Face à des certitudes aussi généralement admises que définitives, le travail de l’historien est délicat. Toute nuance ou contestation passe pour un acte révisionniste ou, pire, comme une volonté manifeste de salir le souvenir des combattants et victimes de Vimy.

Or le fait que cette mémoire, devenue quasi-officielle au fil des années, soit cautionnée et entretenue par les plus hautes instances des États français, canadien et britannique, ne change rien à l’affaire. La répercussion mémorielle de l’événement diffère sensiblement de sa réalité historique. En ce n’est manquer de respect à personne (et surtout pas aux protagonistes) que de poser ce constat; bien au contraire, tant il est vrai que le respect des hommes et du souvenir de leurs actions ne saurait se passer de rigueur ni d’exactitude.

Là où l’Histoire procède de l’étude, la mémoire se souvient. Là où l’Histoire implique de tendre vers l’objectivité (à défaut de jamais l’atteindre), la mémoire s’attache à des considérations subjectives, voire affectives, souvent au service d’une morale ou d’un message plus contemporain. Là où la mémoire simplifie, l’Histoire s’attache à restituer les événements dans leur complexité. Là où l’Histoire cherche à ne rien oublier des tenants et des aboutissants, la mémoire se focalise sur un fait, au détriment de ses corollaires. Là où l’historien, enfin, cherche à replacer son sujet d’étude dans un contexte parfois confus, la mémoire l’en extrait.

Ces considérations reviennent-elles à opposer systématiquement l’Histoire à la mémoire? Cette dernière serait-elle forcément faussée, voire fausse ou manipulée? Certes non, et sur ces points, le cas de la bataille de Vimy est instructif, car il offre à l’observateur attentif un bon exemple de glissement mémoriel. Dès 1917, en effet, plus qu’un simple fait historique, la prise de la crête de Vimy par les troupes du général Byng est devenue un symbole, autant qu’un puissant enjeu de mémoire, pour la jeune nation canadienne. Or si elle se fonde sur un incontestable ensemble de faits et de réalités, cette mémoire emprunte fréquemment des chemins qui l’éloignent de la rigueur propre à toute démarche historique. Ce sont ces écarts que nous allons tenter de mettre en évidence ici, en élargissant notamment le champ de notre réflexion à des horizons plus larges… et moins canadiens, que la simple journée du 9 avril 1917.

Vimy avant Vimy

Le nom de Vimy fait son apparition dans l’histoire canadienne fin octobre 1916, lorsque les premiers éléments du Corps Canadien relèvent la 60th Division britannique dans les tranchées situées entre Souchez et Neuville-Saint-Vaast, au nord d’Arras. Or le secteur qui vient d’être attribué aux «Byng Boys» a connu avant cette date une histoire déjà longue et complexe, tragique et meurtrière.

La crête de Vimy est un bourrelet long de 6 kilomètres du nord vers le sud, qui délimite deux ensembles géographiques et économiques distincts: la plaine de Douai, à l’est, région industrielle et minière, et la plaine d’Artois, à l’ouest, dont l’activité est essentiellement rurale.

En fait, cette hauteur n’a de crête que le nom. Nulle part elle ne constitue un réel obstacle pour l’homme, puisque même à son point culminant, ses pentes sont plutôt douces. À cet égard, il convient de noter que le dénivelé de la face orientale est sensiblement plus important que celui de la face occidentale. D’un point de vue militaire, cela signifie que le versant aux mains des Allemands est plus escarpé que celui que les troupes canadiennes doivent gravir. Toute affirmation, selon laquelle un relief abrupt et une forte inclinaison du terrain d’attaque auraient dressé devant les troupes d’assaut un obstacle naturel, est donc infondée[4]. Ceux qui adhèrent à cette version sont abusés par le vocable de «crête» et n’ont jamais arpenté le champ de bataille du 9 avril 1917.

Néanmoins, deux facteurs font de la crête de Vimy un élément géographique majeur et structurant, dans cette région de plaines au relief peu accentué.

Son altitude tout d’abord, puisque le point le plus élevé de la crête s’élève à 147 mètres au-dessus du niveau de la mer[5]. Certes, cela n’a rien de très spectaculaire, mais une rapide comparaison de cette altitude avec celles des mamelons voisins, qui dépassent rarement 120 mètres, permet de constater que le sommet de la crête de Vimy est le point culminant de toute la région nord d’Arras (exception faite de l’éperon de Notre-Dame-de-Lorette, qui ne joue plus qu’un rôle militaire secondaire, depuis sa prise par l’armée française en 1915). De son sommet, situé à son extrémité septentrionale, la crête décline doucement vers le sud, pour s’abaisser à 100 mètres d’altitude entre Roclincourt et Bailleul-Sir-Berthoult, où elle se fond dans les plaines environnantes. Ainsi, aussi modeste soit-elle, l’élévation de ce bourrelet lui confère une position dominante sur les alentours [6] et donc, une place remarquable dans le relief de toute la région.

La structure rectiligne de la crête est sa seconde caractéristique remarquable. Étirée du nord-ouest, où elle surplombe Givenchy-en-Gohelle, vers le sud-est, où elle vient border la vallée de la Scarpe en amont de Fampoux, cette ligne de hauteurs compose une séparation idéale entre deux espaces géographiques, humains et, par voie de conséquence, militaires. Il n’est donc pas surprenant que le front s’y soit stabilisé pendant l’automne 1914, à l’issue de la «bataille d’Arras»; ça l’est d’autant moins que, par sa rectitude nord-sud, cette crête coupe perpendiculairement l’axe de progression des troupes allemandes. Tôt ou tard, ces dernières devaient donc fatalement en mesurer tout l’intérêt tactique.

«Qui tient les hauts, tient les bas». Les Allemands ont fait de cet adage militaire une véritable devise. En 1914, partout où ils le peuvent, ils établissent leurs positions sur des lignes de hauteurs qui leur permettent de se retrancher solidement, soit pour mettre un terme à un repli (comme sur le chemin des Dames à l’issue de la bataille de la Marne), soit pour établir un solide front défensif destiné à réserver d’autres espaces à la manœuvre (comme sur les hauts de Meuse). Dans tous les cas, cette occupation systématique des promontoires a pour vocation de soustraire l’armée allemande à la pression ennemie, tout en lui conférant une supériorité défensive provisoire ou définitive.

Au nord d’Arras, ils ne se contentent pas d’occuper les hauts, mais choisissent d’installer leurs lignes en avant, dans la plaine entre Ablain-Saint-Nazaire et l’est de Mont-Saint-Eloi. Ce faisant, ils appuient leur droite à l’éperon de Notre-Dame-de-Lorette et intègrent la crête de Vimy dans un dispositif échelonné en profondeur. Située en arrière du front, la cote 147[7] sert d’observatoire, tandis que ses alentours sont progressivement aménagés défensivement. En effet, malgré son dénivelé modeste, elle offre une bonne vue sur l’ensemble du dispositif français au sud de Carency. C’est un avantage considérable qui, en interdisant toute surprise, compromet dans une large mesure l’initiative tactique française au nord d’Arras.

Une telle situation est intolérable pour le haut-commandement français, soucieux de dégager Arras de la pression allemande. Dès les premiers jours qui suivent la stabilisation du front, il lance de multiples opérations «de détail» pour tester les défenses allemandes, rectifier le tracé des premières lignes ou s’emparer de positions importantes dans l’optique des batailles futures. Menés dans des conditions climatiques et matérielles terribles, ces combats sont affreusement meurtriers, pour des gains souvent infimes.

En mai 1915, l’heure n’est plus au détail. La 10e Armée du général d’Urbal est chargée d’enlever les positions allemandes situées à l’ouest de la crête, puis de chasser l’ennemi des hauteurs. Pour ce faire, ses effectifs sont portés à cinq corps d’armée et son artillerie lourde est considérablement renforcée. Ainsi, sur un front équivalent, l’offensive française aligne près de trois fois plus d’hommes que n’en disposeront les Canadiens en 1917! Avec de tels moyens, comment le front ne serait-il pas percé? L’optimisme est de rigueur. Pour exploiter le succès, un corps de cavalerie entier (le corps Conneau) est acheminé sur les arrières de l’armée et une division de cavalerie (la 8e D.C.) est tenue prête à intervenir immédiatement.

L’attaque est lancée le 9 mai 1915, à 10 heures du matin. En plusieurs endroits, les lignes allemandes sont enfoncées. D’un seul bond, deux régiments de la Division Marocaine parviennent jusqu’au sommet de la crête. Leurs éléments de pointe pénètrent dans Givenchy-en-Gohelle et dans Petit-Vimy. Cette progression est inespérée, mais les positions conquises sont fragiles. Vers 10 heures 45, le commandant de la division appelle à son secours les réserves du corps d’armée. Or celles-ci (deux régiments) sont stationnées trop loin du lieu des combats pour pouvoir intervenir à temps. Mis en péril par une violente contre-offensive, les Marocains sont contraints d’évacuer le terrain conquis, pour se replier sur leurs lignes.

Parce qu’il n’a pas su employer ses réserves avec audace et dynamisme, le commandement français vient de laisser échapper une occasion de victoire qui n’aura pas de lendemain. A contrario, les Allemands tirent les leçons d’une bataille qui a bien failli leur coûter cher. Constatant que l’espace séparant leurs premières lignes de la crête se réduit, ils renforcent leurs installations sur les hauteurs. Leur réseau de tranchées et de boyaux se fait plus complexe, tandis que des postes de tir, abris et points d’observation bétonnés sont progressivement construits. À l’arrière, le maillage logistique est amélioré. Des voies ferrées sont posées. Avec une telle organisation, aucune nouvelle surprise n’est possible.

Le 25 septembre 1915, en coordination avec l’offensive qui débute le même jour en Champagne, un second coup de boutoir français est lancé contre la crête de Vimy. Une fois encore, les moyens employés sont énormes. Mais si les premières lignes allemandes sont enlevées, l’espoir d’une percée s’évanouit vite. Les succès les plus notables sont obtenus au nord du front d’attaque, où les ruines de Souchez sont conquises, mais au centre, il faut se contenter d’une avance modeste, jusqu’aux abords du bois de la Folie.

En fin de compte, les deux offensives françaises de 1915 n’ont obtenu que des résultats décevants. Certes, le dispositif ennemi a été entamé. Certes, la hauteur de Notre-Dame-de-Lorette, si âprement disputée, est finalement conquise et conservée. Certes, les Allemands ont été chassés des villages de Souchez, Carency, Ablain-Saint-Nazaire ou Neuville-Saint-Vaast (ou ce qu’il en reste…). Certes, les premières lignes françaises courent désormais au pied de la crête de Vimy et plus dans la plaine. Mais à quel prix? La perspective d’un nouvel assaut frontal sur cette ligne de hauteur donne à réfléchir et incite à la prudence. Ne vaut-il pas mieux suspendre provisoirement les opérations dans ce secteur, y renforcer les organisations défensives et chercher à emporter la décision sur un autre point du front? Face à un adversaire aux aguets sur sa ligne de crête, l’effet de surprise ne saurait jouer. De surcroît, il est désormais évident que pour espérer s’emparer de positions aussi bien organisées et sans cesse renforcée, de nouveaux moyens et de nouveaux procédés de combats seront nécessaires.

En février 1916, le déclenchement de la bataille de Verdun remet en cause l’importance stratégique de l’Artois. Désormais, la prise de la crête de Vimy est d’autant moins à l’ordre du jour que l’armée française, en péril sur la Meuse, n’est plus en mesure d’envisager la moindre action offensive sur le reste du front. Pour se constituer des réserves et alimenter la gigantesque bataille, elle se désengage des secteurs septentrionaux, dont elle confie la garde à l’armée britannique.

La relève des Français par les Anglais n’entraîne aucun changement fondamental dans le rapport des forces autour de la crête de Vimy à partir du printemps de 1916. Les nouveaux venus adoptent une attitude prudente. Ils tâtent les défenses allemandes par des coups de main et se lancent dans une guerre de mines qui achève de bouleverser le sol de la colline. Cet emploi des mines ne sera pas sans conséquences. Le 9 avril 1917 en effet, la progression des troupes canadienne sera surtout rendue pénible par les cratères (dont les parois sont devenues extrêmement glissantes à cause d’un printemps humide et froid), plus que par la raideur de la pente ou par toute autre considération liée au relief…

Ce bref rappel historique permet de replacer l’action canadienne dans la continuité d’une lutte déjà ancienne. Contrairement à ce que certains commentaires pourraient laisser entendre, la crête de Vimy n’est pas entrée dans l’histoire avec la victoire du Corps Canadien[8]. On s’y est beaucoup battu depuis le début de la guerre. L’enjeu de cette ligne de hauteurs étant le même qu’au printemps de 1915, la bataille d’avril 1917 obéit aux mêmes impératifs tactiques. Les objectifs de Byng sont semblables à ceux de d’Urbal: déloger les Allemands des hauteurs, les priver de leurs observatoires sur ses arrières, desserrer l’étreinte autour d’Arras et, si possible, rejeter l’ennemi dans la plaine de Douai pour exploiter contre lui ses anciens observatoires.

Une autre simplification abusive consiste à opposer le succès canadien aux échecs répétés des Alliés. «En quatre jours de combats acharnés, les Canadiens réussirent là où les armées anglaises et françaises venaient d’échouer», proclame un journaliste[9], tandis que le ministère français des Affaires étrangères constate que «les tentatives précédentes des Alliés pour prendre d’assaut la crête de Vimy, en 1914 et 1915, ont toutes échoué jusqu’alors, au prix d’énormes pertes dans les rangs britanniques et français»[10]. Dans leur manque de nuance, ces considérations oublient de préciser que les conditions de la bataille de 1917 sont sans commune mesure avec celles des batailles de 1915 (conditions matérielles et stratégiques notamment: tandis que l’armée française de 1915 souffre d’un manque chronique en artillerie adaptée à la guerre des tranchées, l’armée allemande de 1917 commence à pâtir de diverses pénuries). Elles oublient également de souligner que ce sont précisément ces «échecs» antérieurs qui ont permis le succès de Byng. Patiemment analysés, ils ont livré aux Canadiens des pistes de réflexion qui se sont révélées fructueuses. Mais enfin, tout bien pesé, les offensives françaises de 1915 se sont-elles vraiment soldées par des échecs sans appel? Rien n’est moins certain et il est permis de nuancer ce constat. Elles ont permis (à grands frais, certes) de faire avancer les premières lignes jusqu’au pied d’une crête qui était jusqu’alors inaccessible, définissant ainsi les bases desquelles s’élanceront les «Byng Boys» en avril 1917. Enfin, même éphémère, le succès des Marocains en mai 1915 autorise tous les espoirs de succès pour une offensive ultérieure… à condition que l’on ait entre-temps su tirer les leçons des combats précédents.

La bataille de Vimy?

S’il semble judicieux de s’interroger sur la nature exacte des combats du 9 avril 1917 et donc sur l’exactitude du terme de «bataille» qui leur est associé, il n’entre pas dans notre propos de prendre part au débat sur la soi-disant «mort des batailles» à laquelle la Grande Guerre aurait mené[11]. La question qui se pose ici est bien plus concrète: la prise de la crête de Vimy est-elle une bataille en soi, ou bien un élément d’un plus vaste ensemble? Pour tenter d’y répondre, il nous semble indispensable d’élargir le champ d’étude à un contexte plus large que la seule action du Corps Canadien.

Les opérations d’avril 1917 en Artois s’inscrivent dans un vaste plan offensif, imaginé par l’état-major du général Joffre en 1916, puis peaufiné par le général Nivelle, nouveau commandant en chef des armées françaises à partir de décembre 1916. Ce plan est fondé sur le lancement simultané de trois attaques puissantes. La première, au nord, est menée par l’armée britannique. La deuxième, au centre (entre le sud du front de la Somme et la vallée de l’Oise), est assurée par un groupe d’armées français. La troisième, enfin, prévue entre Soissons et Reims, est confiée à un «Groupe d’Armées de Réserve» créé pour l’occasion.

Prétendre que l’offensive britannique (et donc sa composante canadienne) n’ait été qu’une opération de «diversion» avant le lancement de la grande bataille sur le chemin des Dames (le 16 avril) est donc une erreur. C’est pourtant une vision courante, perpétuée dans de nombreux sites web, livres et articles de journaux: «l’offensive du chemin des Dames est précédée, le 9 avril 1917 d’une attaque de diversion britannique en Artois»[12], «l’objectif était de créer une diversion dans la région d’Arras»[13], «offensive britannique autour d’Arras à des fins de diversion»[14], «ce front de bataille mené par des bataillons de soldats canadiens, avait pour but de créer une diversion afin d’ouvrir un autre front dans l’Aisne»[15], etc. Au contraire, l’attaque en Artois est bien un élément essentiel du plan de Nivelle. C’est en quelque sorte la branche septentrionale d’une gigantesque tenaille. Car les objectifs de cette bataille de printemps sont ambitieux: il s’agit de réduire le saillant formé dans le dispositif allié, entre Arras et Reims, et, ce faisant, de porter un coup fatal au potentiel militaire allemand sur le front occidental. Comme dans la Somme, la simultanéité des offensives implique une coordination aussi étroite que possible entre les armées française et britannique. Cela ne va pas sans poser des problèmes, que le caractère ombrageux du maréchal Haig ne fait qu’exacerber. Au fil des conférences interalliées pourtant, les négociations progressent. Elles semblent avoir abouti à des compromis prometteurs lorsque le retrait des troupes allemandes, en mars 1917, surprend les états-majors et remet en cause une bonne parti du bien-fondé du plan d’offensive. Nonobstant, la tâche confiée aux 1st et 3rd Armies britanniques reste inchangée.

De part et d’autre d’Arras, les armées des généraux Horne (1st Army) et Allenby (3rd Army) doivent attaquer vers l’est, en un violent coup de boutoir sans idée de manœuvre. Le terrain d’attaque leur est plutôt favorable, puisque le seul obstacle majeur à la progression des troupes, la Scarpe qui coule dans l’axe de l’attaque, n’a pas à être franchi. Le relief ne pose pas non plus de problème majeur. Si, dans son ensemble, le théâtre des opérations est plat ou légèrement ondulé, il est encadré par les deux hauteurs remarquables de la région: la crête de Vimy au nord d’Arras et la butte de Monchy-le-Preux au sud.

Dans le plan de Haig, l’épicentre de la bataille se trouve en face d’Arras, de part et d’autre de la Scarpe. L’objectif principal de l’offensive est de s’emparer de la ligne fortifiée récemment aménagée par les Allemands quelques kilomètres en arrière de leur front. Cette position garnie d’ouvrages bétonnés est une portion de la fameuse ligne «Hindenburg», qui dresse de l’Artois à la Champagne une formidable barrière à l’assaut de laquelle les Alliés devront, tôt ou tard, se lancer pour espérer pouvoir chasser l’envahisseur du nord de la France.

Le Corps Canadien, commandé par le général Byng, est rattaché à la 1st Army. Il occupe l’aile gauche du dispositif britannique, à l’extrémité nord du front d’attaque. À sa gauche, le 1st Corps doit tenir les lignes face à Liévin; à l’exception de sa 24th Division qui attaque le bois en Hache, il n’interviendra pas dans la bataille. Par contre, à la droite des Canadiens, le 17th Corps est l’un des trois corps d’armée auxquels est confiée la tâche principale. C’est la 51st Highland Division qui assure la jonction entre la droite canadienne (1st Canadian Division du général Currie) et la gauche du 17th Corps. Il n’y a donc pas la moindre discontinuité entre le Corps Canadien et le reste des troupes impliquées dans l’offensive. Tous ont reçu la même mission, avec des lignes d’objectifs communes et des moyens partagés (les chars d’assaut et les réserves, notamment). À ce titre, et sans entrer dans d’oiseuses considérations sémantiques, il est permis de remettre en cause le terme de «bataille» de Vimy. En effet, comme dans une tragédie classique, une bataille implique une unité de lieu, d’action et de personnages. En d’autres termes, il s’agit d’un événement circonscrit dans l’espace, dans le temps, dans les choix de ses protagonistes et dans une logique tactique propre. Or aucun de ces critères n’est présent en avril 1917. L’action des Canadiens face à la crête de Vimy est inscrite dans un ensemble beaucoup plus vaste, dont elle ne saurait être dissociée. C’est de la «bataille de la Scarpe» ou d’une nouvelle «bataille d’Arras» qu’il convient de parler, et non d’une artificielle «bataille de Vimy». Certes, ce vocable est pratique, pour désigner les combats du Corps Canadien en les distinguant de l’ensemble des opérations alentours. C’est donc à ce titre qu’il faut l’employer. Toute autre signification serait abusive.

Or les commémorations d’avril 2007, les écrits des journalistes, les brochures du «tourisme de mémoire» et, plus largement, l’avis général, ont franchi un pas qui, par manque de rigueur dans l’emploi des termes, brouille la perception historique des événements. Ainsi, ce n’est plus la bataille d’Arras qui est commémorée, mais celle de Vimy, au risque d’oublier que les Canadiens ne représentent qu’un peu plus de 15 % des effectifs engagés[16]. Ce glissement explique que la ville d’Arras ait vécu toute entière à l’heure de la feuille d’érable les 8 et 9 avril 2007, entre cérémonies, expositions, conférences et la spectaculaire parade militaire canadienne, au cours de laquelle tuniques rouges et cavaliers de la Gendarmerie Royale ont remporté un vif succès. L’article paru dans La Voix du Nord le dimanche 8 avril 2007 offre également un bon exemple de cette mémoire univoque. S’il y est bien question «des commémorations du 90e anniversaire de la bataille d’Arras», aucune mention n’est faite des troupes britanniques, pas plus que des combats sur la Scarpe ou au sud de celle-ci. À en croire les journalistes, ladite bataille aurait été exclusivement canadienne. Et les «deux professeurs d’Histoire à Toronto» qu’ils ont interrogés ne démentent pas le moins du monde cette réécriture des faits. Eux aussi réduisent les combats d’avril 1917 à la seule crête de Vimy, tout en apportant à cette réduction la caution intellectuelle de leur statut d’enseignants: «c’est un nom qu’aucun étudiant canadien, et même Canadien tout court, ne doit ignorer. C’est le symbole de notre identité et de notre unité». De fait, au regard de ce déséquilibre mémoriel et de l’omniprésence de Vimy dans les media, les autres commémorations, organisées tout autour d’Arras, paraissaient d’autant plus marginales, voire anecdotiques, qu’aucun membre de la famille royale ni du gouvernement britannique n’y assistait.

S’il n’existe pas à proprement parler de «bataille» de Vimy, la participation canadienne à l’offensive de la Scarpe ne saurait être réduite à une simple péripétie. Au contraire, que ce soit pour leur préparation, lors des opérations préliminaires ou pour la conduite de l’assaut, les Canadiens ont fait preuve d’une efficacité qui le dispute à l’originalité de leur raisonnement tactique. Cela est entendu et il serait superflu d’y revenir. Mais une question mérite d’être posée: quel était exactement le rôle dévolu au Corps Canadien dans le cadre de l’offensive générale?

Un examen de la carte des opérations révèle que le centre britannique, placé devant Arras de part et d’autre de la Scarpe, est encadré par deux troupes impériales: les Canadiens au nord et les Australiens du 1st Anzac Corps au sud. Comme nous l’avons évoqué plus haut, le plan de Haig est simple, puisqu’il se résume en une attaque brusquée au centre et des opérations de soutien aux ailes. Face à la crête de Vimy, les «Byng Boys» ont donc une mission de flanc-garde, au service de l’aile gauche du corps de bataille principal. Cette mission n’est pas négligeable, puisqu’elle consiste à neutraliser les positions allemandes sur les hauteurs et donc à priver l’ennemi de l’usage de ce promontoire pour l’observation des opérations dans la plaine. Ce faisant, l’attaque canadienne élargit le front offensif et occupe des réserves allemandes qui ne pourront pas être employées contre l’axe principal d’attaque. En clair, l’action du Corps Canadien est subordonnée à celle des unités placées à sa droite[17], dont elle doit permettre le succès en les préservant de toute menace venue du nord. Certes, un échec canadien pourrait avoir de très graves conséquences sur toute la gauche britannique et, par suite, sur les chances de succès de l’offensive. C’est donc une mission sans gloire, quoique fondamentale pour la réussite du plan d’ensemble, qui est confiée à Byng et à ses «Boys».

Le maréchal Haig lui-même confirme ce rôle exogène, voire marginal, puisque dans ses carnets[18], il ne cite pas une seule fois les troupes canadiennes avant la bataille, pour ne les évoquer ensuite que d’une simple phrase rendant compte froidement de la prise de la crête. En toute logique, le commandant en chef se préoccupe du centre de son dispositif, dont il attend beaucoup, et non des ailes, dont ne dépend pas le succès de la bataille… Cela est confirmé par les dépêches qu’il adresse au gouvernement, dans lesquelles il ne rend compte que des combats ayant lieu en face d’Arras, pour passer sous silence les actions de l’aile gauche. Pire, la seule citation du Corps Canadien concerne le piétinement de sa 4th Division face au sommet de la cote 145, au soir du 9 avril! Ainsi, pour le commandant en chef des armées britanniques, la participation canadienne à la bataille de la Scarpe se résume-t-elle à un échec… Il est vrai qu’au printemps 1917, l’entêté maréchal est trop préoccupé par l’offensive qu’il prévoit de lancer dans les Flandres en été, pour s’intéresser à une bataille dont l’issue, en fin de compte, lui importe peu. Le contraste entre l’inexistence des Canadiens dans ce témoignage et leur omniprésence dans la mémoire contemporaine n’en reste pas moins saisissant.

S’il est demandé au général Byng de neutraliser les hauteurs qui lui font face et de prendre pied sur le sommet de la crête, aucune victoire décisive n’est attendue de son côté. C’est un fait. D’ailleurs, en guise de réserves, la 1st Army toute entière ne dispose que d’une brigade, ce qui est nettement insuffisant pour exploiter une éventuelle percée. Deux divisions, maintenues en arrière, pourraient bien intervenir, mais seulement dans un délai de 48 heures, ce qui exclut toute exploitation immédiate. En fait, comme c’est au centre du dispositif que l’on attend le succès principal, le gros des troupes de réserve (un corps de cavalerie et le 18th Corps) est essentiellement massé derrière la 3rd Army. À l’échelon du Corps Canadien, ce manque de réserves a deux conséquences fâcheuses.

Tout d’abord, une fois conquis le sommet de la cote 145, non sans difficultés, il s’avère que la hauteur voisine, la cote 120, surnommée le «Pimple», constitue désormais une épine sur le flanc gauche canadien. De son faîte, les mitrailleuses allemandes peuvent en effet prendre en enfilade les positions conquises au nord de la crête de Vimy. Or pour réduire au silence ce point d’appui allemand dont le feu pourrait remettre en cause les gains de la bataille, Byng ne dispose… d’aucune troupe fraîche. C’est donc à la 10th Canadian Brigade (de la 4th Canadian Division) que revient cette lourde tâche. Elle s’en acquitte avec brio le 12 avril, 48 heures à peine après avoir livré de terribles combats sur la cote 145… Ce même 12 avril, ensuite, lorsqu’il s’avère que l’action canadienne a dépassé les espoirs de l’état-major et qu’elle entraîne un repli général des Allemands au nord de la Scarpe, aucune réserve n’est en mesure de relever les «Byng Boys» pour entamer une poursuite audacieuse et agressive qui pourrait ôter toute initiative à l’adversaire et lui interdire tout rétablissement défensif. Le succès prend tout le monde au dépourvu et les heures indécises, pendant lesquelles l’attention du commandement britannique commence à se porter sur la partie nord du front, sont mise à profit par l’adversaire, qui se replie sans être inquiété vers la ligne fortifiée Oppy-Méricourt, sur laquelle viennent bientôt se briser les assauts canadiens.

Dans de telles conditions, placées à gauche d’une bataille dont le point d’impact principal est situé au centre, plusieurs kilomètres au sud de leur droite, nanties d’une mission des plus délicates, mais dont on n’attend aucun autre résultat que la neutralisation d’une menace de flanc, comment les quatre divisions du général Byng ont-elles réussi à remporter une victoire si importante qu’elle soit aussi durablement entrée dans la mémoire collective?

La réponse à cette question est complexe et elle nécessiterait un examen des combats et de leur préparation, poussé jusqu’aux plus petits échelons. Comme il n’est pas dans notre propos d’entrer en détail dans de telles considérations, nous nous bornerons à proposer quelques indices, parmi ceux qui nous semblent les plus judicieux. Le soin apporté à l’appui logistique, tout d’abord, a joué un rôle déterminant dans la puissance des bombardements préliminaires, puis de l’assaut. La méticuleuse instruction des troupes à tous les niveaux hiérarchiques et tactiques, ensuite, a permis à chacun de savoir précisément ce qu’il avait à faire, le moment venu. L’originalité des solutions tactiques adoptées fut également déterminante. A ce chapitre, citons par exemple l’usage du tir indirect des mitrailleuses avant et pendant l’assaut, l’exploitation des tunnels pour acheminer des unités entières en première ligne sans avoir à subir de pertes inutiles, ou bien la coordination de la progression de l’infanterie avec celle du barrage d’artillerie[19]. L’indépendance décisionnelle du commandement canadien, enfin, fut déterminante pour permettre à Byng et aux chefs de ses divisions de mener «leur» bataille, sans toutefois remettre en cause leur cohésion avec les autres troupes impliquées dans l’offensive. Cette indépendance jalousement défendue par Byng, sera ensuite préservée par Currie, au risque de provoquer des tensions avec Haig. Jusqu’à la fin de la guerre, elle sera l’un des fondements de l’efficacité canadienne au combat.

En définitive, la participation canadienne à la bataille de la Scarpe se solde par une victoire inachevée. En cela, ses résultats ne diffèrent pas sensiblement de ceux qui ont été obtenus sur le reste du front d’attaque. Les Canadiens ont délogé les Allemands de la crête de Vimy, ce qui, en soi, est déjà un exploit. Ce faisant, ils ont renversé le rapport des forces au nord d’Arras. Désormais, tandis que les arrières britanniques sont à l’abri des observateurs ennemis, c’est toute la plaine de Douai qui s’offre au regard des Alliés. Sous surveillance, les troupes du Kronprinz de Bavière ne peuvent plus espérer reprendre l’initiative dans cette région. Un tel succès était inespéré. Mais le repli allemand du 12 avril 1917 ne s’explique pas que par le succès canadien. Il est également la conséquence de la poussée de la 3rd Army, au cœur du dispositif d’attaque, face à Arras. Sur la rive sud de la Scarpe, l’armée Allenby a en effet réalisé, elle aussi, une progression remarquable, au point que l’on a cru un moment que la percée tant attendue avait été réalisée autour de Feuchy! Déstabilisés sur la crête de Vimy mais aussi dans la vallée de la Scarpe, les Allemands n’ont guère d’autre choix que celui d’un recul vers de solides positions défensives.

Et c’est précisément ce repli qui constitue le principal échec de cette bataille, bien qu’il soit célébré aujourd’hui comme un succès «stratégique» sans précédent… Certes, le front allemand a plié, mais il n’a pas cédé. Au centre, là où les espoirs de percée ont été les plus vifs, le terrain détrempé et défoncé ne permet pas l’entrée en lice suffisamment rapide des renforts. Au nord, on l’a vu, les Canadiens ne disposent pas de réserves aptes à exploiter leur avance. Nulle part sur la ligne de front, l’armée allemande n’est désorganisée. Nulle part son repli n’est transformé en déroute. Nulle part, enfin (et devant le Corps Canadien encore moins qu’ailleurs), les Britanniques ne sont en mesure d’exercer une pression suffisamment agressive pour empêcher leurs adversaires de se rétablir sur les positions fortifiées qu’ils avaient aménagées à l’avance. Au soir du 12 avril, tout espoir de percée s’est évanoui. Le général Byng a devant lui la ligne Oppy-Méricourt qui, comme toute la Siegfried Stellung est intacte et joue pleinement son rôle de barrière, face à des troupes alliées usées par quatre jours d’une bataille titanesque.

Ainsi, pas plus la victoire de Vimy que celle d’Arras ne méritent-elles les qualificatifs dont on les crédite aujourd’hui. Ce n’est pas le «point tournant pour les forces alliées»[20]. Ce n’est pas «l’un des combats le plus complet et le plus décisif de la Grande Guerre»[21], qualificatifs qui correspondraient mieux aux opérations du Corps Canadien devant Amiens le 8 août 1918. Ce n’est pas non plus, hélas, «une victoire stratégique, une des plus grandes victoires alliées de la première guerre mondiale»[22]… Le succès canadien est plutôt une remarquable victoire locale et l’aboutissement d’une lutte déjà longue, et ô combien meurtrière, pour la possession d’une ligne de hauteurs. C’est également un bel exemple d’intelligence tactique, riche de promesses pour les batailles à venir.

L’élaboration d’une mémoire

La prestation des Canadiens à Vimy a rapidement acquis une importante notoriété, tant pour des raisons objectives que par le fruit de la conjecture voire d’une réelle manipulation à des fins précises.

Objectivement d’abord, les observateurs attentifs n’ont pu ignorer l’ampleur de la tâche accomplie par les «Byng Boys» avant et pendant la bataille. Des leçons en ont été tirées. Dans le contexte d’une année 1917 «trouble» et plus particulièrement dans celui de la terrible déception causée par les offensives de printemps, le fait que le Corps Canadien, en s’emparant d’une crête, ait contribué à un repli allemand de plusieurs kilomètres, ne pouvait passer inaperçu. C’est donc autant pour rassurer une opinion publique désabusée que pour célébrer un réel succès militaire, fait rare en cette période de doute, que les journalistes (canadiens essentiellement) ont rendu compte avec complaisance de cette bataille. Ce faisant, ils ont rapidement mis l’accent sur trois points qui, comme des leitmotivs, sous-tendent encore aujourd’hui la mémoire des faits.

La crête conquise de haute lutte par le Corps Canadien n’est pas une inconnue pour le grand public. Elle a déjà eu l’honneur des communiqués à maintes reprises, surtout entre mai et octobre 1915. En 1917, elle figure déjà au Panthéon des «hauts lieux» (à tous les sens du terme: pour leur relief comme pour leur notoriété) de la Grande Guerre, au même titre que l’éperon de Notre-Dame-de-Lorette, la cote 108, la Main de Massiges, la butte de Vauquois, le Mort-Homme, la crête des Eparges, le Linge ou l’Hartmannswillerkopf. Les récits des batailles antérieures ont abondamment peuplé les pages des journaux, en France surtout, mais aussi à l’étranger. Ni le sacrifice de Poilus pour la conquête de cette crête, ni l’ampleur des pertes des batailles de 1915 ne sont un secret pour personne. Pas plus que le résultat décevant des deux offensives françaises. De là à proclamer que les Canadiens ont réussi là où tous leurs prédécesseurs avaient échoué, il n’y a qu’un pas que la mémoire, peu soucieuse de nuances et fuyant toute remise en contexte, n’a pas hésité à franchir. Néanmoins, ce point de vue n’apparaît pas avant la fin de la guerre, car son triomphalisme ne va pas sans un certain dédain, déplacé à l’époque, pour les alliés français et leurs soi-disant échecs antérieurs. Il se développe ensuite, au gré de l’inévitable simplification à laquelle la construction mémorielle aboutit. De cérémonies commémoratives en regains d’intérêt épisodiques dans les média, la vision des événements se réduit peu à peu, pour aboutir au discours contemporain.

La notion de bataille exclusivement canadienne, ensuite, a considérablement marqué les esprits. Il est en effet fréquent de lire ou d’entendre que Vimy est «la première grande victoire militaire canadienne dans le cadre d’un corps d’armée autonome»[23]. Une telle affirmation fait bon marché de la réalité. Elle oublie que le Corps Canadien n’est pas une armée indépendante, ni d’un point de vue national, ni d’un point de vue tactique. Il dépend de la 1st Army britannique, elle-même rattachée à un haut-commandement anglais. De ce fait, il n’est responsable que de l’exécution de la mission qui lui a été confiée et ne prend aucune part à l’élaboration du plan d’offensive. De plus, l’affirmation selon laquelle il n’y ait eu que des soldats canadiens face à la crête de Vimy au matin du 9 avril 1917 est infondée. Aux troupes des quatre divisions de Byng et aux éléments de corps s’ajoutent des unités d’artillerie britanniques (l’artillerie de la 63rd Royal Naval Division par exemple) et des éléments de la 5th British Division (dont la 13th Brigade) qui attaquent avec la 2nd Canadian Division, au sud du bois de la Folie. Mentionnons également parmi les troupes non canadiennes mais qui combattent dans les rangs du corps d’armée de Byng, dans son secteur ou à son profit, celles qui sont rattachées directement à la 1st Army, les éléments du Tank Corps, des unités de logistique, des éléments du service de santé… Ces milliers d’hommes sont donc exclus d’une mémoire réduite à la seule composante canadienne. De surcroît, la «bataille» de Vimy n’est pas la première «bataille canadienne». Elle arrive après celles de mont Sorrel, de Saint-Eloi et, surtout, de Courcelette, au cours desquelles, comme à Vimy, le Corps Canadien a exercé une action tactique cohérente, dans une relative autonomie d’exécution. Notons au passage que la bataille de Vimy occupe une place ambiguë dans la mémoire québécoise. Le 9 avril 1917 en effet, le 22e, seul bataillon canadien-français, ne participe pas à l’assaut. Il est bataillon de soutien de sa brigade et s’acquitte d’une tâche aussi obscure qu’ingrate: récupération du matériel, convoyage des prisonniers, charroi de matériel… Il n’y a donc pas grand-chose de très glorieux à commémorer… Pourtant, comme ailleurs, c’est le souvenir de la bataille de Vimy qui prédomine au Québec, au détriment d’autres événements, dont la portée serait pourtant beaucoup plus significative pour la composante francophone du peuple canadien: Courcelette par exemple.

Le troisième leitmotiv de la mémoire de Vimy a, lui aussi, marqué les esprits. Il s’agit de l’alignement des quatre divisions canadiennes de front, par ordre numérique croissant du sud vers le nord. Cette disposition était-elle le fruit d’une quelconque volonté, ou bien celui de considérations tactiques et donc d’un certain hasard? Il nous semble impossible de répondre à cette question. D’ailleurs, cette réponse présenterait-elle un quelconque intérêt? Pour une fois, cependant, la mémoire et l’Histoire se rejoignent: la «bataille» de Vimy est effectivement la seule au cours de laquelle les quatre divisions canadiennes ont combattu de front. Lors des combats ultérieurs, l’une d’entre-elles sera toujours maintenue en réserve, ou bien en position de relève en cours d’opération.

Les autorités canadiennes comprennent dès 1917 tout le profit qu’elles pourraient tirer de ces trois thèmes facilement exploitables et aptes à marquer durablement l’opinion publique. Depuis de longs mois, en effet, elles livrent au gouvernement et au haut commandement britannique une lutte qui, pour être feutrée n’en est pas moins acharnée. L’enjeu est de taille: il s’agit de préserver, voire d’accroître, l’autonomie militaire du Canada par rapport à l’autorité britannique, tout en faisant échec aux tentatives de démembrement du Corps Canadien et de dilution des renforts venus d’outre-Atlantique dans des corps de troupe non canadiens. C’est une bonne partie de la mission qui échoit à Edward Kemp et George Perley, ministres canadiens des Forces d’Outre-Mer en Grande-Bretagne. On ne parle pas encore d’émancipation, mais dans ce contexte, la victoire inespérée des «Byng Boys» à Vimy vient à point nommé. Elle permet d’attester de la valeur combative des troupes du Dominion. Les Canadiens, politiques et militaires, ne se privent pas de le rappeler. En juin 1917, la promotion du général Byng à la tête de la 3rd Army et celle de Currie au commandement du Corps Canadien est sans aucun doute la conséquence directe de la victoire d’avril, autant que de son exploitation dans les milieux autorisés. Elle marque en tous cas une étape importante dans la conquête de l’autonomie, puisque Arthur Currie est le premier officier général canadien parvenu à ce niveau de responsabilités. Un corps d’armée canadien commandé par un Canadien… Cela ressemble à l’émergence d’une armée nationale. C’est donc une étape fondamentale dans l’histoire militaire canadienne, à laquelle l’instrumentalisation de la mémoire de Vimy n’est pas étrangère.

Néanmoins, on ne trouve aucune mention précise de la «victoire canadienne» dans la presse française avant le mois de décembre suivant. Dans les comptes rendus de l’offensive de la Scarpe, les troupes de Byng sont noyées dans l’armée britannique. Si elles sont évoquées, elles ne sont jamais différenciées du reste des unités impliquées dans la bataille. Pour le reste, les articles traitant de la participation canadienne à la guerre ressassent des poncifs. Il y est question des bûcherons venus exploiter les forêts françaises dans le cadre du Corps Forestier, de la fourniture de chevaux et de matières premières, de l’immensité du territoire et des ressources de cet allié, etc. Les journalistes se complaisent dans les stéréotypes et les discours convenus. En décembre 1917, par contre, l’inauguration par le général Currie d’une exposition à Paris sur le Corps Canadien s’accompagne d’un changement de discours. Il est vrai que le clou de cette exposition a de quoi attirer l’attention. Il s’agit de la plus grande photographie jamais tirée à cette époque. D’une dimension totale de 6,10 x 3,35 mètres, elle a nécessité l’invention de nouveaux procédés de développement et l’assemblage de cinq panneaux. Mais cet exploit technique est placé au service d’une mémoire en cours d’élaboration, puisque la photographie en question a été prise par un officier canadien au matin du 9 avril, quelques minutes après le déclenchement de l’offensive. Le large écho obtenu dans la presse française par cette exposition marque le début de l’association des termes «Vimy» et «Canada». Ce jumelage fera florès…

Ainsi, les fondements de la mémoire contemporaine de la «bataille» de Vimy sont-ils posés dès la guerre. Le don au Canada de la crête par la France en 1922, puis la construction du spectaculaire monument commémoratif et son inauguration en grande pompe le 26 juillet 1936, contribueront ensuite à la figer un peu plus. Inscrite dans le paysage autant que dans les esprits, elle se justifie d’elle-même désormais: comment la bataille du 9 avril 1917 ne serait-elle pas «un symbole de l’engagement (du Canada) pour la liberté en Europe»[24], puisque l’on a élevé sur cette crête «le monument commémoratif, l’édifice canadien le plus prestigieux d’Europe»[25]?

Il reste toutefois permis de s’interroger sur l’emplacement de ce monument. La cote 145 a-t-elle été choisie parce qu’elle est le site de la plus grande victoire canadienne de la guerre, ou bien plus simplement, parce qu’elle est à peu près située à l’épicentre des champs de bataille canadiens en Europe? L’explication peut sembler triviale, mais elle mérite d’être prise en compte. Plus ou moins équidistante de Saint-Julien et de Courcelette, de Passchendaele et de Moreuil, la crête de Vimy est au cœur des pèlerinages d’anciens combattants. Logés à Arras (la seule grande ville située à moins de 20 kilomètres d’un mémorial canadien), ceux-ci peuvent se rendre aisément sur tous les autres lieux commémoratifs: en moins de deux heures de route, ils sont à Ypres, à Cambrai, à Valenciennes, à Albert ou au Quesnel. De la sorte, la position géographiquement centrale de Vimy a pu contribuer à son passage réussi de l’Histoire à la mémoire…

Conclusion

La «bataille» de Vimy est l’une des étapes importantes de la participation canadienne à la Grande Guerre, mais également de l’histoire militaire canadienne toute entière. À bien des égards, elle a marqué un tournant dans l’évolution des procédés de combats, mais également dans les mentalités des soldats canadiens. Au même titre que les batailles antérieures, elle est l’un des fondements de leur esprit de corps. Tout cela est incontestable. Ce qui l’est moins, c’est la place prise par la mémoire de ces événements, souvent au détriment d’autres mémoires, mais toujours à celui de l’exactitude historique.

De la sorte, commémorer les combats de Vimy revient aujourd’hui à négliger les composantes extra-canadiennes de la bataille de la Scarpe, à résumer le contexte historique à une série d’échecs franco-britanniques heureusement conclue par une victoire canadienne et à gommer tous les autres thèmes fondateurs de la nation canadienne. «Peu importe ce que les historiens pourront dire, c’est le lundi de Pâques, 9 avril 1917, et pas un autre jour, que le Canada est devenu une nation»[26]. Le ton est donné… Oubliés Jacques Cartier, les plaines d’Abraham, la guerre contre les États-Unis de 1812, le British North America Act de 1867, la fondation d’Ottawa et tout le reste…

Cette vision doit beaucoup au discours prononcé en 1936 par le général Ross (chef de corps du 28th Battalion en 1917) lors de l’inauguration du monument de Vimy: «C’était tout le Canada, de l’Atlantique au Pacifique, qui passait. J’ai pensé alors que pendant ces quelques minutes, j’assistais à la naissance d’un pays». Ce qui était alors une formule de rhétorique a pris depuis des accents de vérité.

En ce sens, Vimy est bien le Valmy canadien. Dans les deux cas, le mythe a pris le pas sur l’Histoire. Il faut croire que les nations ont besoin de tels exemples pour élaborer leur mémoire collective. En faisant passer ces deux batailles de leur cadre événementiel à celui de la symbolique et en leur attribuant une importance disproportionnée par rapport à leur substance historique objective, les Français comme les Canadiens se donnent des repères simples et lisibles par tous. Ce faisant, la nuance, l’étude critique, la distanciation, en un mot l’Histoire, n’ont plus leur place.

Il est juste de célébrer aujourd’hui le sacrifice des «Byng Boys» tombés le 9 avril 1917. Faire de ce souvenir le vecteur exclusif d’une mémoire sélective l’est moins.

En cherchant à faire de la seule «bataille» de Vimy un événement phare, symbolique et fondateur, on oublie la véritable substance de la mémoire canadienne de la première guerre mondiale. En effet, l’histoire du Corps Canadien est celle d’une troupe très originale, tant pour son recrutement que pour sa mentalité, son comportement au feu ou son désir d’autonomie. Or ce corps d’armée a gagné, en quatre années de guerre une enviable réputation de troupe d’élite, dont tous ses hommes ont tiré une grande et légitime fierté. En 1914, l’armée canadienne qui se réunit à Valcartier n’a ni passé, ni consistance, ni esprit de corps, puisqu’elle vient d’être intégralement démembrée et réorganisée par Sam Hughes. Elle doit tout inventer et tout apprendre, avant d’espérer jouer un rôle dans le drame mondial qui vient de commencer. En 1919, ce sont des soldats fiers du «travail» accompli et du regard que le monde pose sur eux, qui rentrent au pays. Ils ont porté haut les couleurs de leur dominion et ils savent que cela aura de lourdes conséquences sur l’avenir du Canada. Mais pour en arriver là, les étapes ont été nombreuses et Vimy n’est, en fin de compte, que l’une d’elles, à mi-parcours d’un rude chemin pavé de souffrances et de sang. L’état d’esprit si particulier des Canadiens s’est nourri de chacune de ces stations, sans exception et sans qu’il soit possible de savoir si l’une d’elles a pesé plus lourd que les autres. À Saint-Julien, le 22 avril 1915, encaissant la première attaque au gaz de l’Histoire, ils ont tenu la ligne et rétabli la situation après le début de panique qui s’était déclenché chez leurs voisins français. À Courcelette le 15 septembre 1916, ils participent à la première opération combinée de l’histoire avec des chars d’assaut. À Courcelette également, les Canadiens français du 22e Bataillon gagnent leurs lettres de noblesse en s’emparant du village, puis en le conservant malgré plusieurs contre-attaques. Pendant l’été 1917, ils conquièrent de haute lutte la cote 70, près de Lens, où ils livrent de furieux combats. Quelques mois plus tard, ils affrontent la boue de Passchendaele pour écrire le dernier acte d’une dramatique bataille d’usure. Puis vient l’année 1918, au cours de laquelle le Corps Canadien prend une très large part dans l’effondrement militaire allemand: le 8 août tout d’abord, lorsque les hommes de Currie font voler en éclats le front allemand sous Amiens; en août et septembre ensuite, lorsqu’ils perforent l’une après l’autre les lignes défensives allemandes entre Arras et Cambrai; en octobre et novembre enfin, lorsque après avoir libéré Valenciennes, ils achèvent leur campagne à Mons, bouclant ainsi la boucle de la participation britannique à la Grande Guerre.

C’est bien de tous ces événements, et d’une multitude d’autres de moindre importance, qu’est constituée la mémoire canadienne de la première guerre mondiale. C’est leur association qui a permis au Canada de siéger parmi les vainqueurs lors des congrès de la paix, puis qui lui ont permis d’accéder à un nouveau statut par le traité de Westminster. C’est au prix du sang et de la vaillance de ses hommes que le Canada est sorti de son statut de Dominion pour accéder pleinement à celui de nation. Mais si, au même titre que d’autres événements antérieurs et postérieurs, la Grande Guerre constitue l’un des piliers de l’identité nationale canadienne, la «bataille» de Vimy doit être considérée comme l’un des éléments de ce pilier. Ni plus, ni moins.



[1]. Site Internet du ministère français des Affaires étrangères, www.diplomatiegouv.fr.

[2]. Wikipédia.

[3]. Site Internet français www.anciencombattant.com.

[4]. Paradoxalement, bien que leurs points culminants y soient moins élevés, les pentes occidentales des hauteurs situées au nord de la crête (vallée des Zouaves et mont de Givenchy) sont beaucoup plus escarpées. Elles constituent donc un réel obstacle naturel, dont la prise par un assaut frontal serait compromise du seul fait du relief. En avril 1917, ces secteurs ne sont donc pas compris dans le front d’attaque.

[5]. Si l’altitude effective du sommet de la crête est bien de 147 mètres, il est amusant de constater qu’en 1915 l’armée française considère qu’elle est de 140 mètres (cote 140), tandis qu’en 1917 les Canadiens l’estiment à 145 mètres (hill 145).

[6]. À titre de comparaison, l’altitude du centre ville d’Arras est de 65 mètres et celle du centre ville de Vimy est de 80 mètres.

[7]. Ou 140, ou 145, suivant les sources et les armées…

[8]. Il est en effet fréquent de lire des rappels des faits qui oublient purement et simplement les batailles antérieures au 9 avril 1917. On peut en lire un bon exemple sur le forum www.passion-histoire.net: «Les Allemands s’emparent de la crête au début de la guerre en octobre 1914. Lorsque 35 000 Canadiens s’y présentent vers la fin de 1916, la crête est solidement tenue par 10 000 soldats allemands».

[9]. Sur www.europe1.fr.

[10]. Extrait de www.diplomatiegouv.fr. Au passage, on notera que ce passage sous-entend la présence de troupes britanniques face à la crête de Vimy en 1914 et 1915, ce qui est une erreur.

[11]. Voir à ce propos la communication présentée par Stéphane Audouin-Rouzeau lors du colloque «La bataille d’hier et d’aujourd’hui», dont le texte a été publié en 2000 dans la Revue Internationale d’Histoire Militaire, no. 78.

[12]. Extrait du site Vestiges 1914-1918: vestiges.1914.1918.free.fr.

[13]. Extrait du site québécois Allons à la découverte de Vimy: vimy.iquebec.com.

[14]. Extrait du site Contact des anciens combattants français du Québec: anciens.combat.qc.site.voila.fr.

[15]. Dépêche de l’agence France-Presse. On note au passage que cet extrait ne mentionne que les «bataillons de soldats canadiens», à l’exclusion de toutes les autres troupes impliquées dans la bataille.

[16]. Avec 44 bataillons engagés, les troupes écossaises, par exemple, étaient beaucoup plus nombreuses que les canadiennes lors de la bataille d’avril 1917.

[17]. La carte des lignes d’objectifs est riche d’enseignements. Des quatre divisions du Corps Canadien, une seule reçoit des objectifs situés au-delà de la ligne de crête. Il s’agit de la 1st (général Currie), placé à droite du corps d’armée, à la jonction du 17th Corps, lequel participe à la poussée centrale, à partir de la rive nord de la Scarpe.

[18]. Haig (maréchal Douglas), Carnets secrets, Presses de la Cité, Paris, 1964.

[19]. Cette pratique du barrage roulant et de l’étroite coordination interarmes sera perfectionnée par les Canadiens lors des batailles ultérieures, jusqu’à servir de modèle aux autres armées alliées.

[20]. Extrait de la page du magazine en ligne Nordmag consacrée au parc canadien de la crête de Vimy: www.nordmag.fr.

[21]. Extrait de Le Canada pendant la première guerre mondiale et la route vers la crête de Vimy, ministère canadien des Anciens combattants, 1992.

[22]. Extrait de www.echo62.com.

[23]. Site Internet du ministère français des Affaires étrangères, www.diplomatiegouv.fr. Cette citation laisse songeur: qu’est-ce qu’un «corps d’armée autonome»?

[24]. Idem.

[25]. Ibid.

[26]. Extrait de Donald J. Goodspeed, The Road past Vimy.