Recension : Charles-Philippe David et Julien Tourreille (dir.), Le conservatisme américain, un mouvement qui a transformé les États-Unis, 2007, PUQ.

François Charbonneau
Coordonnateur de la recherche
Association des universités de la francophonie canadienne

On sera reconnaissant à la Chaire Raoul-Dandurand de permettre à un public francophone de comprendre avec plus de nuance le mouvement conservateur américain. L’ouvrage collectif que font paraître Julien Tourreille et Charles-Philippe David aux PUQ doit en effet être considéré comme un bon point de départ pour tout lecteur francophone voulant connaître un peu mieux la montée en puissance du mouvement conservateur américain, ses origines et sa place dans la vie politique américaine. Le livre fait suite à une série d’autres ouvrages collectifs du même type publiés à un rythme accéléré sous l’égide de la Chaire et qui nous ont permis d’en apprendre un peu plus sur Les élections présidentielles américaines (2004), La présidence des États-Unis (2005), Le Congrès des États-unis (2006), et ainsi de suite. Le lecteur habitué aux ouvrages collectifs de la Chaire Raoul-Dandurand ne se surprendra pas de retrouver pour l’essentiel les signatures du même groupe de jeunes auteurs. Si on peut légitimement s’interroger sur le manque de diversité dans le choix des contributeurs aux ouvrages de la Chaire, on peut cependant féliciter les directeurs de l’ouvrage de quelques bons coups.

On notera d’abord la contribution originale de Greg Robinson qui s’intéresse à la montée (toute relative, écrit-il) du conservatisme chez les minorités raciales et sexuelles. Y-a-t-il un conservatisme gai ou noir, se demande-t-il, deux catégories de population américaine généralement associées à la gauche du spectre politique? Oui, répond-t-il, puisque les gains relatifs enregistrés dans les quarante dernières années par les afro-américains changent la nature de leurs revendications. Comme l’écrit Robinson, «Lorsque l’intérêt des Noirs et l’égalité raciale ne sont pas directement en question, les Noirs se tournent souvent vers des idées conservatrices» (p. 46), notamment à cause de l’influence des Églises, très fréquentées par une frange importante de la population noire. Mais ce conservatisme est souvent malaisé dans son expression politique étant donné qu’il oblige à des alliances contre nature, c’est-à-dire avec des partis, groupes ou autres intérêts qui se sont opposés au mouvement pour la reconnaissance des droits civils. La même chose peut être dite dans le cas des minorités sexuelles.

On notera aussi l’intéressante contribution de Louis Balthazar, qui s’intéresse aux rapports entre le Canada et les États-Unis. Étant donné la montée de la droite américaine dans les dix dernières années, et l’antipathie des Canadiens face aux valeurs de celle-ci, doit-on penser que l’intégration nord-américaine et les échanges nord-sud de tout ordre sont compromis? Pour Balthazar, les divergences idéologiques entre Canadiens et Américains sont moins marquées qu’on ne le suppose, notamment parce que la gouverne américaine souffre d’un déficit de légitimité.

La thèse de Frédéric Légaré-Tremblay, soit que le gouvernement américain a connu un bref «moment néo-conservateur» à la suite du 11 septembre 2001 est elle aussi originale et, au final, convaincante. Légaré-Tremblay montre que la politique étrangère de l’administration Bush avant le 11 septembre 2001 était loin d’être néo-conservatrice, qu’elle le devint pendant une période relativement brève et qu’aujourd’hui la doctrine néo-conservatrice n’exerce que peu d’influence sur l’administration américaine (notamment par la démission de plusieurs de ses principaux animateurs). Cela dit, l’utilisation des catégories «nationalistes», «néo-conservateurs» et «réalistes» pour distinguer les principales idéologies qui s’affrontent à Washington en matière de politique étrangère est laborieuse, d’autant que l’auteur, dans sa tentative de distinguer ces trois courants, nous explique sans sourciller les convergences «entre les nationalistes et les néo-conservateurs au niveau de leur vision réaliste des relations internationales» (p. 110)!

Règle générale, la plupart des textes sont de bonnes introductions à une étude plus approfondie du conservatisme américain. C’est le cas du texte de Karine Prémont qui s’intéresse à l’effet des médias sur la montée du conservatisme américain dans les dernières années, d’Élisabeth Valet qui traite de la religiosité américaine et du conservatisme, et Frédéric Gagnon qui traite de l’influence (relative) des conservateurs au Sénat américain. Ce serait également le cas du texte de Barthélémey Courmont qui nous offre une réflexion sur la rupture entre l’Europe et les États-Unis suite à la guerre en Irak, texte au potentiel éclairant, mais qui, au final, offre un trop bref survol des voies d’une réconciliation Europe-Amérique.

Deux textes posent problème. D’abord, la contribution de Lee Edwards, puis celle de Julien Tourreille. Edwards entend expliciter les origines du mouvement conservateur américain, d’abord en nous rappelant que celui-ci possède un texte fondateur dans le livre de Kirk Russell, The Conservative Mind (1953). Il montre que ce mouvement a été propulsé sur la scène politique grâce à la croisade infructueuse de Barry Goldwater dans les années 1960, pour enfin trouver un premier véritable essor dans la présidence de Ronald Reagan. Malheureusement pour le lecteur, Edwards est trop près de son objet pour en faire une reconstitution le moindrement critique. Chercheur à la (très discréditée depuis la guerre en Irak) Heritage Foundation, Edwards présente le mouvement conservateur américain comme étant pour l’essentiel toujours animé par l’idéal d’une liberté ordonnée. Le texte d’Edwards se limite à nommer les principales étapes de l’émergence d’un mouvement conservateur moderne, mais ne dit rien des raisons qui expliquent que ce mouvement a réussi à occuper une si grande place dans la vie politique américaine. Ce texte est si peu critique du conservatisme que ses conclusions sont parfois loufoques, par exemple l’assertion ridicule que la défaite des républicains aux élections de 2006 s’explique essentiellement parce que les républicains sont «venus au Congrès pour faire le bien, mais se sont d’abord intéressés à leur bien-être» (p. 24) et qu’ils ont perdu les élections parce qu’ils se sont comportés comme l’ont fait les démocrates entre 1960 et 1990!

Autre texte problématique, celui de Julien Tourreille, offre des suggestions aux démocrates pour que ce parti retrouve la place qui lui revient dans la vie politique américaine. Outre son côté prêchi-prêcha, le principal problème se situe dans l’utilisation abusive du terme «libéral». L’auteur définit quatre grands «moments du libéralisme» de l’histoire américaine, dont un qu’il fait remonter à la Révolution américaine. L’argument principal de Tourreille est que par l’adoption d’un système de «poids et de contrepoids qui limite le pouvoir du gouvernement et protège les droits individuels, la Constitution est d’essence clairement libérale» (p. 71). Une des prémisses du libéralisme serait donc la limitation du pouvoir du gouvernement, ce qui aurait en effet un sens si l’auteur acceptait une définition européenne du mot «libéral». Pourtant, nous explique le même auteur dans une note en bas de page au début de l’ouvrage, c’est la définition américaine, et non européenne du mot «libéral» qui sera retenue dans l’ensemble du texte. Le libéralisme, écrit-il, «désigne aux États-Unis des politiques de gauche, sociales-démocrates comme la mise en place d’un programme public d’assurance maladie ou la lutte gouvernementale contre la pauvreté» (p. 3). Étant entendu que les préoccupations sociales-démocrates des libéraux des années 1960 sont totalement étrangères aux pères fondateurs américains, et étant donné que la protection des droits individuels fait partie des principales valeurs conservatrices américaines, parler d’un «moment libéral» entre 1776 et 1789 constitue un anachronisme. Ce tableau historique, tracé à grand traits, n’a aucune valeur explicative et ne nous permet d’aucune façon de comprendre la vie politique américaine contemporaine dans ses nombreuses filiations au moment fondateur américain.

En somme, ce livre présente quelques bons textes qui intéresseront ceux qui veulent en découvrir un peu plus sur le conservatisme américain. Il s’agit d’un effort de collaboration honnête qui trace un survol des principaux éléments d’une compréhension de ce mouvement américain.