Recension : Jean Lamarre, Les Canadiens français et la guerre de Sécession, 1861-1864. Une autre dimension de leur migration aux États-Unis, Montréal, vlb éditeur, 2006, 191 p.

Michel Cordillot
Université Paris 8

La Guerre de Sécession est le sujet d’histoire des États-Unis qui a suscité le plus de recherches et de publications. On estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre des livres qui traitent d’un sujet se rapportant directement à cette question, et plusieurs centaines d’autres continuent à paraître bon an mal an. C’est dire à la fois l’importance que cette expérience traumatisante garde aux yeux des Américains, mais aussi la capacité des historiens à imaginer sans cesse de nouvelles approches permettant d’explorer des pistes nouvelles et de retoucher, et parfois réviser, notre compréhension globale de l’événement.

Avec cet ouvrage court mais dense, Jean Lamarre s’inscrit pour sa part dans le courant historiographique qui a vu depuis le début des années 1990 les spécialistes de l’histoire sociale se réapproprier une question qu’ils avaient quelque peu eu tendance à négliger au cours des décennies précédentes. Il s’agit dans cette optique d’analyser les effets de la guerre de Sécession sur la société américaine au XIXe siècle, et notamment sur la composante immigrée de sa population.

En s’attachant à examiner l’attitude des Canadiens français vis-à-vis de ce conflit, l’auteur fait incontestablement œuvre pionnière. Aucune tentative scientifique d’aborder globalement cette question n’avait en effet été conduite auparavant. Or sans avoir encore l’importance numérique qu’elle allait prendre après-guerre, la présence des Canadiens francophones dans les États du Nord n’était pas à proprement parler négligeable, puisqu’elle peut être estimée à 91 000 individus en 1860. Dans un premier chapitre destiné à définir sa problématique générale, l’auteur analyse d’une manière à la fois sobre et claire l’état de l’opinion publique canadienne face à ce conflit, rappelant tout aussi bien les craintes qui se manifestaient alors face à la tentation annexionniste existant eux États-Unis, la position conservatrice de l’Église, mais aussi les courants de sympathie pour les positions anti esclavagistes. Il montre de la même manière l’impact direct du déclenchement de la guerre sur les mouvements migratoires transfrontaliers — particulièrement sensible dans les provinces canadiennes limitrophes des États-Unis — rappelant que la dynamique de l’engagement fut indissociable des variations de la conjoncture économique. Concernant les Canadiens en particulier, il souligne le poids de la pression patriotique exercée par les éléments nationalistes américains, mais aussi le fait que les premiers enrôlements furent ceux d’immigrants frappés par le chômage résultant de l’ouverture des hostilités.

À partir du dépouillement du dossier militaire personnel d’un nombre d’engagés canadiens français suffisamment important pour constituer un échantillonnage significatif, Jean Lamarre est en mesure non seulement de proposer une estimation réaliste de leur nombre total (entre 10 000 et 15 000), de définir leur profil démographique et social, d’évaluer les pertes subies ou encore le taux de désertion, mais aussi de brosser un tableau particulièrement réaliste de la participation des Canadiens français aux opérations militaires durant toute la durée de la guerre en s’appuyant sur des exemples personnels. Ainsi, en conjuguant une approche biographique et une approche historique plus classique, des lignes de force sont mises en évidence.

Aucune question n’est laissée dans l’ombre, même si, pour certaines d’entre elles, comme la question délicate des motivations de l’engagement, et celle, connexe, de l’importance de l’engagement dans le processus d’intégration individuelle à la société américaine, l’auteur ne peut encore faire mieux à ce stade, faute de sources suffisamment probantes, qu’ouvrir des pistes de réflexion intéressantes. Espérons simplement que le répertoire nominatif des engagés canadiens français donné en annexe amènera certaines familles à ressortir des leurs greniers documents et correspondances qui pourraient s’avérer précieux pour l’historien.

En fait, l’importance de cet ouvrage me paraît aller bien au-delà des seuls Canadiens français. La réflexion menée ici est aussi de nature à éclairer le débat sur le rôle joué plus généralement par chacune des communautés immigrées alors présentes aux États-Unis; et une étude comparatiste mettant en évidence similarités et différences apportera sans doute à terme des enseignements très utiles.

Au final, dans la mesure où cet ouvrage novateur sera à l’avenir un point de départ obligé pour tout chercheur désireux d’approfondir le rôle joué par les Canadiens français dans ce qui reste le conflit la plus terrible auquel les États-Unis ont dû faire face, il est clair que l’objectif qu’il s’était assigné au départ a été largement atteint par Jean Lamarre.