Recension : Marine Lefèvre, Charles de Gaulle: du Canada français au Québec, Montréal, Leméac, 2007, 195 p.

Frédéric Bastien
Collège Dawson

Un livre inutile

Quand un historien décide de traiter d’un sujet qui a déjà été largement abordé, il doit être conscient du fait qu’il sera difficile d’ajouter du nouveau, de se démarquer de ses prédécesseurs. Par conséquent, il importe de bien choisir l’angle d’approche et d’essayer de poser une question qui ne l’a pas été. Autrement, on s’expose aux redites et on n’apprend rien au lecteur.

C’est précisément dans ce piège que tombe l’ouvrage de Marine Lefèvre, l’énième traitant de De Gaulle et le Québec. Certes, il est normal qu’un personnage comme le Général suscite toujours de l’intérêt. Ce n’est toutefois pas une raison pour reprendre exactement ce qui a déjà été fait.

Tel est le cas d’abord avec la question posée, soit de savoir quand le Général est devenu indépendantiste. Cette problématique a déjà été abordée par Maurice Vaïsse, Pierre-Louis Mallen, Dale Thomson, pour n’en nommer que quelques uns.

À ceux-ci, il faut ajouter de nombreux autres livres qui abordent la question du Québec libre de façon périphérique, soit les nombreuses biographies de l’ancien président français, les mémoires de ses anciens collaborateurs, ou les livres sur les relations franco-québécoises. Par conséquent, malgré ce qui semble une recherche importante dans les archives, Mme Lefèvre ne dit absolument rien de neuf.

Ce problème est fondamental et déteint sur l’ensemble du livre. Le premier chapitre parle de Gaulle durant la Deuxième Guerre Mondiale. Ainsi, on apprend que le Québec n’était pas pétainiste de bout en bout, que de Gaulle avait aussi ses partisans, que la situation a évolué suivant les circonstances de la guerre, etc. Fort bien. Le problème est que tout cela avait été raconté par Éric Amyot, entre autres, dans Le Québec entre Pétain et de Gaulle.

Il en va de même des chapitres 2 et 3 qui passent en revue les événements se déroulant après la guerre, quand de Gaulle se retire du pouvoir, puis lors de son retour en 1958. Rien d’inédit n’émerge de la lecture tandis que certaines omissions surprennent, surtout que la démonstration vise à identifier le moment où de Gaulle change de cap.

Il aurait été intéressant par exemple, au moment de traiter de la visite de Pearson à Paris, en 1964, de mentionner que de Gaulle écrivait déjà l’année précédente que «le Canada français deviendra un État, et c’est nécessairement dans cette perspective que nous devons agir». Il est vrai que ce document, cité pour la première fois en 1978, puis publié dans Lettres, mémoires et carnets, et utilisé par de nombreux auteurs ayant étudié la question, aurait révélé le manque d’originalité de la thèse de Marine Lefèvre. Le virage indépendantiste remonte au début des années 1960 et cela a été démontré depuis longtemps.

Le pire chapitre du livre est certainement le quatrième, où le niveau de redite devient inégalé. Encore une fois, on n’apprend rien de nouveau sur les circonstances ayant mené de Gaulle à lancer son célèbre «Vive le Québec libre!». L’auteur cite des documents déjà connus pour la plupart. Ceux qui ne le sont pas ajoutent malheureusement peu de choses à la question.

Le chapitre 5, qui parle de la place du Québec dans la francophonie et de l’appui du Général aux revendications québécoises, déçoit pour les mêmes raisons: rien de neuf. Par ailleurs, comme il s’agit de savoir quand de Gaulle a pris le virage indépendantiste, on se demande en quoi est-ce que cette partie du livre vient illustrer la démonstration principale? L’évolution de la francophonie, du moins ce que l’auteur nous en dit, ne répond pas du tout à la question posée dans l’introduction du livre.

La conclusion est à l’image du reste. Marine Lefèvre y affirme que «trop nombreux sont ceux qui se sont arrêtés au seul Vive le Québec libre. Or bien que ce soit sans doute son élément le plus spectaculaire, il ne représente qu’une partie de la politique québécoise du Général». On se demande bien de qui il est question. Les auteurs ayant traité du «Vive le Québec libre» se sont attardés aussi à décrire les événements qui se sont produits en amont et en aval de l’appel du balcon. Plusieurs ont tenté d’insérer cette harangue dans un cadre plus large. Sans compter de nouveaux auteurs qui se sont intéressés à des événements ayant précédé le Québec libre, ou qui se sont déroulés par la suite. On pense notamment à David Meren, Robin Gendron, Éric Amyot et quelques autres.

En décidant de revisiter ce qui a avait été abondamment traité, c’est Marine Lefèvre qui faillit à la tâche (difficile) de nous apprendre quelque chose de nouveau. Charles de Gaulle, du Canada français au Québec constitue un effort mal placé dont le résultat est sans intérêt.