Recension : Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Lévis, PUL, 2007, 486 p.

Sébastien Parent
Candidat au doctorat en histoire
Université du Québec à Montréal

À une époque où l’on s’interroge sur l’avenir de la gauche partout en Occident, il était attendu que la droite devienne éventuellement un sujet prisé par les chercheurs. Xavier Gélinas, en précurseur, projette cet intérêt sur une période historique «traditionnellement» associée aux succès de la gauche, c’est-à-dire celle de la Révolution tranquille. Dans sa thèse rendue disponible au public grâce aux PUL, l’auteur, spécialiste en histoire intellectuelle, s’intéresse aux espoirs, disons plutôt aux déboires, de cette droite intellectuelle longtemps marginalisée, sinon tue, dans l’historiographie québécoise très encline, nous rappelle-t-il d’entrée de jeu, à limiter la Révolution tranquille aux efforts de la gauche.

La Révolution tranquille québécoise n’est guère connue que sous l’angle de ceux qui l’ont faite, ou de ceux qui l’auraient souhaitée plus radicale. Les «perdants», ceux qui en ont récusé les principales ou d’importantes manifestations, sont absents du paysage historique. Ce livre en étudie la face cachée: la droite intellectuelle (p. 1).

Il faut le souligner, Gélinas ne succombe pas à la tentation de juger les dérives de la Révolution tranquille a posteriori comme cela a été souvent le cas ces dernières années. Il expose ce que la droite avait à offrir comme projet de société aux Québécois durant sa phase bouillonnante, c’est-à-dire entre 1956 et 1966. L’ouvrage se divise en deux longues parties contenant chacune quatre chapitres. Le premier chapitre met la droite québécoise en contexte en rappelant ses fondements: l’inégalité entre les hommes, l’utopique liberté pour tous, le statut de la religion et de la famille dans la société, etc. Par rapport à la question nationale, l’auteur s’attarde surtout à montrer que «[d]epuis l’échec des Patriotes et surtout l’instauration de la Confédération, jusqu’aux portes de la Révolution tranquille, la droite intellectuelle a presque unanimement embrassé le nationalisme» (p. 27). Ce qui n’allait pas durer, comme le défendra l’auteur dans la suite du livre, et qui fera passer la droite dans l’ombre, [et] la question nationale du côté de la gauche.

Le second chapitre, intitulé «Les remous de l’après-guerre», illustre le désarroi dans lequel s’est retrouvée la droite devant l’éveil de la gauche intellectuelle. Gélinas écrit qu’elle «ne réagit que de façon mitigée, désorganisée ou confidentielle» (p. 67) alors que la gauche, malgré sa division au sujet de la question nationale, réussit à faire front commun en adhérant aux principes de justice sociale que l’on reconnaît «au progrès, à la moralité publique, à une foi dépouillée de ses oripeaux cléricaux, et surtout à l’anti-duplessisme» (p. 67). La droite, tout autant divisée politiquement en regard de la question nationale, souffre par ailleurs d’un handicap de plus que la gauche: «les intellectuels de droite ne disposent pas d’organes de presse et de mouvements où ils auraient les coudées franches pour s’exprimer» (p. 71).

Cette inégalité de diffusion ne décourage en rien les principaux ténors du réseau droitiste. Leurs efforts éditoriaux sont ainsi exposés au troisième chapitre. On apprend alors que la droite réagit à la gauche dans diverses publications et qu’elle connaît un relatif succès avant d’entamer son chant du cygne. «Rumilly est le fer de lance de cette nouvelle vigueur des droitistes» (p. 87) qui diffusent dans Notre Temps, Les Cahiers de la Nouvelle-France, Laurentie, Tradition et Progrès ou L’Action nationale. Le contexte de la guerre froide, qui bat son plein entre 1956 et 1962, offre aussi à la droite une occasion de s’organiser «sous la forme d’un front, pas totalement uni, mais cohérent, de périodiques et d’individus nombreux, participant avec entrain aux débats du temps» (p. 144). Jusqu’en 1962, les espoirs étaient permis, de préciser Gélinas.

Le dernier chapitre de la première partie, «Atonie et dispersion», retrace le déclin de la droite alors que l’auteur se demande comment l’impensable a pu arriver après une période de succès (1956-1962). Gélinas énonce d’abord des raisons démographiques alors que la jeunesse, identifiée à la «génération lyrique»[1], ne se serait pas reconnue dans le projet de société proposé par la droite. Elle lui aurait préféré les idées socialistes qui «commencent à essaimer dans la jeunesse, les syndicats, les milieux étudiants et instruits» (p. 147). Politiquement et financièrement, la défaite d’Antonio Barrette en 1960 aurait aussi contribué à l’effondrement de la droite qui ne réussit pas à regagner sa crédibilité auprès du public «avec l’opprobre qui entoure la “grande noirceur”» (p. 149). Même son de cloche négatif pour la droite au sein de sa puissante alliée de toujours: l’Église catholique. Les changements qui s’annoncent dès l’ouverture de Vatican II, le 11 octobre 1962, désemparent l’intelligentsia catholique de droite du Québec qui ne sait plus dorénavant «[c]omment défendre les prérogatives de l’Église en matière d’éducation et de santé si celle-ci s’en déleste de son propre chef» (p. 161).

Une fois abordées les raisons de l’échec de la droite, la seconde partie de l’ouvrage offre une analyse thématique dont nous retiendrons, faute d’espace, seulement la présentation des grands axes proposés au cinquième chapitre et détaillés dans les trois derniers: la question nationale (chapitre 6), l’État (chapitre 7) et la sécularisation de la société québécoise (chapitre 8). Appuyé sur une impressionnante lecture documentaire, l’auteur s’attache ici à présenter les «idées-forces» de cette «société perdue» tout en nous amenant, indirectement, à réfléchir à nos choix collectifs passés.

En quoi consiste l’idéologie de nos auteurs? Comment conçoivent-ils la nature et le destin des hommes, les rapports entre la foi et la science? Quelle est leur représentation de la famille? À quel système de pensée économique se rattachent-ils? Où se situent le fait national, le fait ethnique, dans leurs représentations de la collectivité? Enfin, comment les sociétés doivent-elles être gouvernées? (p. 194)

À l’aube du cinquantième anniversaire de la Révolution tranquille, cette contribution se distingue parce qu’elle permet de repenser cette période effervescente de notre histoire et, par la force des choses, son historiographie. Après avoir lu Gélinas, on devient enclin à positionner sur l’axe de la gauche les nombreux récits de la Révolution tranquille que l’on lira ou relira et à se demander ce qu’en serait une interprétation identifiée à la droite. Ce sont là des pistes de recherche qui amèneront l’histoire intellectuelle hors des sentiers battus et auxquelles la thèse de Gélinas vient d’insuffler toute une bouffée d’oxygène.


[1]. François Ricard, La génération lyrique: essai sur la vie et l’œuvre des premiers nés du baby-boom, Boréal, 1992, Castelnau-le-lez, Climats, 2001.