Souvenirs et impressions de ma vie de soldat d’A.-J. Lapointe: rare témoignage d’un ancien combattant canadien-français de la Grande Guerre

Mourad Djebabla
Chercheur post doctoral
Boursier du FQRSC
Université McGill

Si, par son ampleur en tant que «guerre totale», la Première Guerre mondiale impliqua la mobilisation de combattants au front et de civils à l’arrière, ce sont d’abord les récits d’anciens combattants qui, dès l’entre-deux-guerres, retiennent l’attention de la population et des chercheurs[2]. En effet, pour l’historien Nicolas Beaupré, les récits d’anciens combattants paraissent plus attrayants en tant que traces d’une expérience du front[3].

Avec la Grande Guerre de 1914-1918, ce ne sont plus seulement des officiers qui témoignent de manœuvres d’ensemble ou de la justesse de leur commandement, mais de simples fantassins ou artilleurs qui abordent les faits en fonction de leur vécu de l’événement. Cet exercice permet de laisser une trace de leur engagement, mais également de donner une voix aux camarades tombés sur les champs de bataille. Ces simples hommes de troupe offrent alors une vision de la guerre à hauteur d’homme, ce que souligne d’ailleurs le titre choisi par A.-J. Lapointe pour publier ses mémoires, en 1919: Souvenirs et impressions de ma vie de soldat[4].

Originaire de la région de la ville de Québec, A.-J. Lapointe est d’abord volontaire au sein du 189e bataillon levé à Gaspé au cours de l’année 1916. Cette unité est néanmoins démembrée à son arrivée en Angleterre afin de combler les pertes d’autres bataillons déjà existant et engagés au front[5]. A.-J. Lapointe intègre ainsi, en 1917, le 22e bataillon canadien-français dans lequel il sert jusqu’à la fin du conflit[6].

De manière générale, l’intérêt du recours aux témoignages est de pouvoir donner une voix à l’histoire, ou tout du moins de mettre en valeur une approche humaine d’événements historiques, ce que l’historien Pierre Miquel exprime en ces termes: «Si, faute de témoignages vécus, l’on ne peut restituer la couleur du temps, c’est la partie la plus riche, la plus vivante de l’Histoire qui disparaît à jamais»[7].

Qui mieux que les anciens combattants peut en effet parler de la vie dans les tranchées ou du quotidien marqué par la mort, les bombardements d’artillerie ou les longues attentes avant l’assaut? Au sein de ce que les historiens retiennent comme une «littérature de guerre», des noms de Français et d’Allemands se détachent: Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Erich Maria Remarque, ou encore Ernst Jünger.

Depuis au moins trois ans en Europe, notamment par le biais du Collectif de recherche internationale et de débat sur la guerre de 1914-1918[8], ou au Québec, avec les travaux de Béatrice Richard[9] et de Sébastien Vincent[10] pour la Seconde Guerre mondiale, les historiens tendent à redécouvrir l’intérêt des récits d’anciens combattants pour aborder la manière dont le fait guerrier est expérimenté par les combattants depuis les premières lignes[11].

Qu’en est-il des récits d’anciens combattants canadiens-français du Québec de 1914-1918? Les historiens ont démontré que l’implication en hommes des Canadiens français dans la Première Guerre mondiale a été moindre que celle du reste du Canada anglais. Entre 1914 et 1918, le Québec représente 23,4 % de la population canadienne et fournit 12 % des volontaires du Corps Expéditionnaire canadien (dont la plupart proviennent de la communauté canadienne-anglaise), tandis que l’Ontario et l’Ouest, qui représentent 65,3 % des Canadiens, fournissent 77,6 % des volontaires[12]. Le problème de la langue de commandement en anglais, de l’intérêt d’aller se battre en Europe pour la métropole anglaise ou une France avec qui les liens sont bien distants depuis le XVIIIe siècle, ou encore le problème de l’enseignement en français en Ontario[13], ont été autant de freins à la mobilisation des Canadiens français pour l’outre-mer. La conscription de 1917-1918 ne réussit pas non plus à les enrôler en masse, cette mesure exacerbant plutôt les tensions qui menèrent, à l’hiver 1918, aux émeutes de Québec[14].

Pourtant, sur les 600 000 Canadiens du Corps Expéditionnaire canadien de 1914-1918, 35 000 sont Canadiens français[15]. De ce nombre, la majorité a gardé le silence sur son expérience de guerre, au contraire de leurs camarades anglophones[16]. Pourquoi ce mutisme? Souvenirs et impressions de ma vie de soldat, d’A.-J. Lapointe, apparaît alors comme une source importante pour traiter du rapport à la Grande Guerre d’un combattant canadien-français du Québec, puisqu’il est l’un des rares mémoires de guerre canadien-français publiés au Québec dans l’entre-deux-guerres[17]. Il nous permet d’aborder tant son expérience de l’événement, que sa place au sein du Corps Expéditionnaire canadien, ou ses malaises face à la population civile canadienne-française du Québec. L’objet de cet article est de proposer une analyse du récit d’A.-J. Lapointe en développant, dans un premier temps, le contexte dans lequel il s’inscrit, à savoir celui de la «littérature de guerre». Par la suite, nous mettons au jour les caractéristiques de sa trame narrative ou la manière dont il partage son expérience de la Grande Guerre. Enfin, dans un troisième temps, nous développons plus particulièrement les indices qui rattachent son récit à son statut de Canadien français.

La «littérature de guerre»

Dans l’historiographie de la Grande Guerre, les historiens identifient l’émergence d’une littérature de témoignages qui, selon Nicolas Beaupré, au-delà du fait de laisser une trace personnelle de la place occupée dans le conflit, a trois fonctions essentielles: témoigner de la réalité vécue de la guerre au front, poursuivre le combat sous une autre forme et donner un sens au conflit[18]. À ce propos, il est intéressant de relever qu’A.-J. Lapointe, en dépit de la réalité tragique de la guerre qu’il décrit, retient comme sentiment «d’avoir été utile à son pays»[19]. La plupart des anciens combattants, dans l’après-guerre, prenaient en effet pour acquis que leur sacrifice devait faire en sorte que la Grande Guerre soit la «der des ders» en combattant un système de pensée allemand retenu comme belliqueux.

Les anciens combattants ont été les premiers à parler de la guerre et ce, en tant que témoins justifiés. Ces «écrivains de guerre»[20] prennent la plume en vue de rendre compte de leur expérience des tranchées par le biais de la publication de mémoires, de carnets de route, ou de journaux intimes[21]. Ce choix donne l’impression aux lecteurs de s’introduire dans l’intimité du combattant.

Pour l’écrivain canadien-français Damas Potvin, cette «littérature de guerre», produite par les anciens combattants et née du conflit et de leur implication, est «l’histoire de héros écrite pas des héros»[22]. Le statut de soldat, ou de témoin et acteur de la guerre, apparaît comme le gage même de l’authenticité des faits rapportés par ce type de récit.[23] Par les mots, les anciens combattants essaient de partager leurs sentiments les plus intimes rattachés à leur confrontation à la mort et aux dangers quotidiens du front.

Pourquoi témoigner? L’historien Canini pose que le souci des anciens combattants de témoigner répond avant tout à un besoin «thérapeutique», celui de se libérer, par l’écrit et l’extériorisation de l’expérience des tranchées, des images de la mort et des horreurs engendrées par la guerre[24]. A.-J. Lapointe confesse lui-même cette empreinte traumatique de la guerre en révélant dans sa préface les «pénibles souvenirs qui très souvent [l]’assaillent» et «les horribles cauchemars qui viennent encore parfois troubler [son] sommeil»[25]. Comme le note justement Bruno Cabanes au sujet des anciens combattants français et des traces psychologiques permanentes laissées par le conflit pour toute une génération d’hommes, qui durent vivre avec le fantôme des années de tranchées: «Pour 5 millions d’hommes, en France, la Première Guerre mondiale ne s’est pas finie le 11 novembre 1918. Revient-on vraiment de la guerre?»[26].

Pour les civils, l’intérêt de ce type de source est d’aborder le vécu du combattant, ou tout du moins ce qu’il en laisse percevoir[27]. Dans son entreprise d’après-guerre visant à collecter des témoignages d’anciens combattants, le Français Jean-Norton Cru soutient d’ailleurs que seul ce type de récit a pu être, durant la guerre, un moyen d’accéder à une connaissance autorisée de l’expérience du front[28]. Dans le cadre de notre aire d’étude, séparée du théâtre des affrontements par un océan, le témoignage du combattant canadien est également une «trace» de l’implication du Canada dans le conflit, voire une «lecture canadienne» des faits. Pour le Canada, le développement d’une littérature de témoignages correspond aux premiers affrontements des soldats canadiens sur le front occidental, soit à Ypres, en avril 1915. À partir de ce moment, l’engrenage des témoignages peut s’enclencher puisque les Canadiens sont inclus dans la fournaise des tranchées[29].

Notons qu’à partir de 1921, avec la mise en place officielle de la cérémonie du 11 novembre au Canada, c’est une mémoire institutionnelle et consensuelle canadienne qui s’impose, mémoire tendant à niveler toutes différences culturelles pour ne retenir qu’un fait canadien. Dans ce contexte, des récits mettant en valeur une expérience proprement canadienne-française de la guerre n’avaient pas leur place. De plus, au niveau de la société québécoise, la mémoire canadienne-française du conflit retenait plutôt l’expérience vécue au Québec, notamment avec le problème de la conscription[30]. Pris dans cet étau, les anciens combattants canadiens-français se sont tus. À la lumière de ce constat, le témoignage d’A.-J. Lapointe revêt une grande valeur, notamment en partageant son expérience de soldat canadien-français plongé dans la fournaise de la Grande Guerre.

Écrire la guerre

Écrire pour ne pas oublier, écrire pour rendre compte du vrai visage de la guerre, tels sont les deux principaux rôles assignés à l’écriture par les anciens combattants témoignant pour les civils qui, demeuraient à l’arrière tout le temps du conflit, avaient une perception de la guerre biaisée par les discours de propagande et par la censure, alors leurs seuls intermédiaires pour aborder le front entre 1914 et 1918[31]. En écrivant, il s’agit avant tout pour les anciens combattants de rendre compte d’une expérience, celle de leur vie en première ligne[32].

Si, dès 1919, les monuments aux morts sont le témoignage qu’une communauté élève à ses hommes disparus en octroyant, par la pierre, un sens à leur sacrifice, en témoignant, les anciens combattants font part de leur guerre, celle vécue au front. Le témoignage de l’ancien combattant est ainsi un moyen de corriger ce que la censure et la propagande avaient pu inculquer aux populations civiles au sujet du conflit. Après-guerre, au Canada, l’historien Jonathan Vance souligne combien le fossé est alors profond entre les civils et les anciens combattants pour aborder l’événement, les Canadiens préférant une interprétation noble et romantique au sacrifice des soldats de 1914-1918, plutôt que de retenir la dimension meurtrière et violente de l’événement[33].

Durant ses années de service, A.-J. Lapointe a tenu un journal personnel au jour le jour. En 1919, c’est ce journal qu’il décide de publier dans sa forme initiale de compte rendu quotidien de ses activités et pensées. Par définition, ce type de source est une «forme intime»[34] d’écriture qui témoigne d’un besoin ressenti de «garder la trace d’une impression, d’une sensation, d’une pensée, d’une réflexion»[35]. Un tel choix donne donc l’impression au lecteur de partager l’intimité du soldat qui se pose en témoin et met à découvert ses sentiments les plus personnels face aux faits qu’il a jugé bon de conserver par écrit. Par exemple, lors de son départ de Québec, A.-J. Lapointe rend compte de ses faiblesses à laisser derrière lui son frère venu le saluer à la gare:

Malgré tous mes efforts pour me montrer courageux, je ne puis surmonter l’émotion intense dont mon âme est remplie et je sens des sanglots me monter à la gorge. Pendant plusieurs instants je ne puis proférer une parole et cependant j’aurais une multitude de choses à dire… Pourtant je sais que dans quelques instants il sera trop tard. Le train va bientôt partir et ce frère que j’ai devant moi, je ne le reverrai probablement jamais… A travers les larmes, je le regarde longuement, voulant à jamais graver ses traits dans ma mémoire[36].

Il convient de préciser que cette place faite aux sentiments est le fait même que le journal intime est avant tout le produit de la spontanéité car écrit au cœur même de l’événement relaté, au contraire des mémoires rédigés après les faits et basés sur la réflexion. Le souci d’authenticité transparaît donc, souci que souligne d’ailleurs l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action qui encadrent la trame narrative du témoignage d’A.-J. Lapointe demeurant au plus près du déroulement des faits vécus.

Unité de temps tout d’abord, ce sont les dates qui rythment le récit d’A.-J. Lapointe et ce, depuis son départ du port de Québec, en septembre 1916, jusqu’à son retour en février 1919, en pleine épidémie d’influenza ou de «grippe espagnole». Un tel choix permet en outre de suivre l’évolution du jeune soldat recrue volontaire en 1916, au soldat aguerri de 1919. Comme le notait Jean-Norton Cru lors de son entreprise de collecte et de critique des écrits de poilus français en 1929, «les dates constituent un cadre, un plan, elles empêchent l’adaptation d’un plan artificiel et fantaisiste»[37]. Ce choix reflète donc une intention d’offrir une image d’exactitude au récit, ce qui apparaît alors comme le gage de sa véracité. Cela est d’ailleurs poussé à un point tel qu’A.-J. Lapointe va jusqu’à mentionner les heures. Il le fait néanmoins à des moments bien précis, soit lors des attaques[38] ou des alertes[39]. Cet artifice permet d’entraîner le lecteur dans l’action même en l’amenant à prendre conscience du temps qui s’écoule et qui est si précieux aux combattants dans leur environnement où la mort est omniprésente. A.-J. Lapointe offre donc au lecteur tous les éléments à même de pouvoir transmettre une atmosphère émotive sous tension.

Il convient de souligner qu’A.-J. Lapointe n’offre cependant pas une suite rigoureuse des dates. Seuls sont retenus les jours et les événements les plus marquants pour son expérience de soldat. Ce «tri» ne remet néanmoins nullement en cause l’intérêt et l’impact de ce récit pour le lecteur.

Concernant l’unité de lieu, des indices topographiques accompagnent aussi les dates avant chaque développement des faits rapportés. De Souvenirs et impressions de ma vie de soldat, quatre principales localisations géographiques ressortent et permettent au lecteur de suivre A.-J. Lapointe: son transport sur mer[40], son entraînement en Angleterre[41], sa vie au front en France[42], et son retour au Canada parmi les siens[43]. Ces différents indices forment le canevas dont est faite la trame narrative d’A.-J. Lapointe. Ils permettent de le localiser avec précision dans la zone de guerre du Nord de la France et des Flandres.

Enfin, il y a l’unité d’action lorsque A.-J. Lapointe nous précise l’activité qu’il va relater: «en corvée[44]», «à l’assaut[45]», «la relève[46]». Il permet donc de donner le ton de son récit et de conditionner le lecteur avant qu’il ne prenne connaissance en détail des faits rapportés.

Tous ces éléments nous montrent qu’A.-J. Lapointe est maître de son récit en offrant tous les indices utiles à sa compréhension. Par la suite, c’est véritablement l’homme face à la guerre qui est révélé à travers le témoignage de son expérience au front.

Décrire la guerre

L’intérêt du témoignage de l’ancien combattant est de pouvoir parler en connaissance de cause de la guerre. Dans son témoignage, A.-J. Lapointe donne ainsi à constater sa position face à la guerre vécue depuis le front: «quelle horrible chose que la guerre»[47]. Cette position d’A.-J. Lapointe rejoint plus généralement celle des anciens combattants qui, dans l’entre-deux-guerres, se firent les défenseurs du pacifisme. Sur ce point, l’historien français Antoine Prost note: «La racine du pacifisme combattant est l’horreur de la guerre. C’est un cri du cœur, spontané, véhément, absolu. C’est en même temps un impératif moral, auquel les survivants ne sauraient se soustraire sans manquer à la mémoire des morts»[48].

Pour décrire la guerre, le premier sujet que le témoignage de l’ancien combattant fait apparaître est la mort. Au Canada, durant les années 1914-1918, le Censeur en chef du Canada censure toutes les évocations qui en sont faites par les photographies, les écrits ou les films d’actualité de guerre[49]. Pour les Canadiens, les représentations de la Grande Guerre véhiculaient ainsi l’idée d’un conflit sans violence[50]. En 1919, le récit d’A.-J. Lapointe ouvre le lecteur à cette réalité en abordant le sujet de la mort non plus de manière héroïque, comme la propagande du temps de guerre pouvait le faire, mais en dévoilant toute son horreur: «La tranchée offre un aspect horrible. Un soldat se tord dans des convulsions épouvantables, une jambe arrachée et, baignant dans une mare de sang. Il expire quelques instants après dans des souffrances atroces sans qu’on ait pu rien faire pour le soulager»[51].

A.-J. Lapointe permet de bien percevoir cet environnement quotidien du combattant marqué par les cadavres. A l’exemple de récits européens[52], A.-J. Lapointe semble peu sensible aux dépouilles portant l’uniforme ennemi. Un certain détachement prédomine:

C’est le cadavre d’un soldat allemand tombé là depuis plus d’un mois, lors de l’offensive anglaise et que nous foulons du pied chaque fois que nous sortons de l’abri ou que nous y pénétrons. Je m’approche du soldat Sévigny et là également la puanteur nous incombe. Le brancard sur lequel il repose est appuyé sur des blocs de béton et des pierres brisées. Il y a sans doute encore des cadavres sous ces débris. Le soldat Sévigny me raconte que n’ayant pu trouver de place à l’intérieur, il s’est improvisé ce lit de repos. Quand il se sent trop incommodé par cette odeur nauséabonde, il met son masque[53].

A.-J. Lapointe rend également compte de toute la laideur de la mort dans le cadre de la violence des combats. Il offre alors une vision réaliste de ce que fut l’environnement du combattant durant le conflit:

Ah… l’horrible chose… Une de nos sections de la deuxième vague d’assaut munie d’une mitrailleuse s’est avancée dans la tranchée de communication et vient d’ouvrir le feu sur le groupe d’Allemands qui ont surgi d’un abri après le passage de notre barrage, et que j’ai aperçu il y a quelques minutes. Tous sont là maintenant, morts ou blessés. Ils sont tombés les uns par-dessus les autres et forment une masse grouillante à travers laquelle coulent des filets de sang. J’en ai vu un porter la main à sa poitrine et tomber à la renverse dans l’entrée de l’abri. Il me semble que les traits de cette figure atrocement crispée par la douleur ne s’effaceront jamais de ma mémoire[54].

Il est intéressant de noter qu’A.-J. Lapointe, en plus de faire part de son expérience, témoigne au nom de ses camarades des tranchées. C’est alors le «nous» qui l’emporte dans son récit pour offrir une image réflective de lui-même en compagnie des autres soldats de son bataillon. Son écriture est alors une trace du sacrifice de ceux qui sont tombés, témoignant ainsi également de leurs souffrances:

un peu plus loin, un des nôtres, un jeune soldat de notre ancien 189e, un compagnon de Valcartier et de Dibgate, gît au fond de la tranchée, horriblement mutilé (…). De temps à autre, il pousse un cri «maman, maman», puis quand les souffrances sont trop fortes, il appelle la mort[55].

Plus largement, A.-J. Lapointe rend compte de la souffrance de l’ensemble des combattants, et même de l’ennemi. Tous, par leur statut, sont en effet des «frères d’armes». Aucune haine ne transparaît de son récit, ce qui l’éloigne des discours de propagande des années de guerre qui faisaient des Allemands des êtres sans pitié[56].

L’autre thème que l’ancien combattant révèle du conflit est la violence des bombardements. Cette violence marqua le quotidien des soldats en 1914-1918 dans un conflit qui, avec des hommes terrés dans des tranchées boueuses, fut d’abord marqué par des duels d’artilleries. La vision réaliste de la guerre que propose A.-J. Lapointe est alors au plus prêt de ce que le combattant vivait:

À 5h30 ce matin, l’ennemi déclenche un terrible bombardement sur nos positions. […] Blottis au fond de notre petit abri bétonné, ne mesurant que deux mètres carrés, nous vivons dans une terrible anxiété, en attendant l’attaque ennemie qui ne tardera pas à se produire. Les explosions se succèdent sans interruption. C’est un vrai déluge de fer et d’acier qui s’abat sur nos tranchées. […] Tout à coup, nous recevons un choc épouvantable. Nous sommes aveuglés de poussière et des éclats de bois, des fragments de toile, s’abattent au milieu de nous. La petite porte de l’abri vient de voler en éclat sous l’explosion d’un obus[57].

Cette proximité apparente avec le vécu du soldat ainsi mis à nu fait de ce témoignage une œuvre attachante, notamment quand c’est son quotidien au repos qui est exposé. A.-J. Lapointe offre une vision complète de la vie du soldat au front en rappelant le «calvaire» de la vie dans les tranchées:

Plusieurs, le torse nu, livrent dans leur chemise une bataille sanglante… contre un ennemi mille fois supérieur en nombre… «J’ai capturé un général, s’écrit un soldat tout joyeux, voyez comme il est rouge». Un autre entonne «la valse des totos [poux]… il y en a des rouges, il y en a des cuivrés, c’est du renfort pour la compagnie B…»[58].

Au-delà de rendre compte de son expérience de la guerre partagée avec ses frères d’armes, l’intérêt du récit d’A.-J. Lapointe est de nous permettre d’aborder le premier conflit mondial à partir de l’expérience de guerre d’un Canadien français du Québec. Certaines questions spécifiques lui sont alors rattachées.

Un Canadien français du Québec dans les tranchées

Le cadre identitaire des Canadiens français concerne l’amour de la terre, la langue et la foi. Ces éléments se trouvent présents dans le récit d’A.-J. Lapointe. Ce choix permet alors de rattacher son récit à son identité culturelle, démontrant ainsi que même en ayant revêtu l’uniforme, il n’en n’oublie pas moins ses origines. C’est ainsi que loin de son Québec natal, A.-J. Lapointe ne cache pas son amour du pays lorsque son navire quitte les côtes canadiennes pour rejoindre l’Angleterre en 1916[59]. De même, pour le combattant, la correspondance avec sa famille est un lien de conservé avec le Québec. Quand A.-J. Lapointe évoque les lettres qu’il reçoit de sa famille, l’émotion est alors présente: «Je reçois aujourd’hui plusieurs lettres du pays, parmi lesquelles une de ma chère maman dont la lecture des premières lignes m’émeut jusqu’aux larmes. […] Ah, ma pauvre maman… Dans la solitude et l’éloignement où je me trouve aujourd’hui, rien ne me fait plus plaisir que votre chère lettre»[60].

L’ancien combattant rend également compte de son appartenance à la foi catholique en témoignant de ses participations aux messes[61]. La religion est également pour lui un moyen de se rassurer, notamment lors des attaques:

Et dans les premières paroles de notre aumônier, j’ai cru entendre quelque chose comme un sanglot. Le bataillon tout entier est tombé à genoux. Maintenant la main du prêtre décrit au-dessus des soldats un large signe de croix… et moi, les genoux dans l’herbe, l’âme remplie d’une émotion intense, je fais à Dieu le sacrifice de ma vie…[62].

Au niveau de la langue et de la culture française, A.-J. Lapointe cite une anecdote au sujet de sa rencontre avec des Français lorsqu’il débarque, en 1916, en France, rappelant ainsi le lien unissant le Canadien français au Français:

Comme nous traversons la banlieue [du Havre], nous croisons un vieillard qui s’avance lentement. «Bonjour, mon oncle», s’écrie un compagnon. Le brave vieillard s’arrête tout ébahi de s’entendre interpeller en français par un soldat de l’armée anglaise. «Neveu du Canada», reprend mon compagnon. Le vieux a compris sans doute, car il sourit, heureux[63].

Néanmoins, A.-J. Lapointe est bien conscient du fait que l’effort de guerre n’a pas fait l’unanimité au sein de sa communauté au Québec. Il rend alors compte du fossé qui sépare les combattants canadiens-français de la population:

Et pendant que nous sommes à la peine, je connais des gens qui là-bas au pays s’amuseront gaiement aujourd’hui, et n’auront pas la moindre pensée pour le petit soldat canadien qui poursuit vaillamment la tâche qu’il s’est volontairement imposé. D’autres cracheront de mépris en songeant à nous, et répéterons pour la centième fois peut-être que nous n’avions pas de raison d’aller nous faire casser la tête pour la France et l’Angleterre[64].

En ce qui concerne la question de la conscription de 1917-1918, il est intéressant de noter qu’elle est abordée d’après les yeux du soldat aguerri qu’est alors A.-J. Lapointe en 1918. C’est ainsi que la question est évoquée au moment où des conscrits arrivent pour renforcer les rangs du 22e bataillon: «Un renfort d’une centaine d’hommes, arrivé aujourd’hui au bataillon, a été réparti entre les quatre compagnies. Ce renfort se compose en grande partie de conscrits ayant fait en Angleterre un court et pénible entraînement»[65]. Aucune amertume n’est présente, les conscrits sont accueillis comme des combattants à part entière.

Dans le cadre de cette dimension canadienne-française du récit d’A.-J. Lapointe, il apparaît que tout l’enjeu de son récit est d’essayer de susciter un sentiment de fierté au sein de la population canadienne-française, ou tout du moins de reconnaissance du sacrifice consenti aux tranchées: témoigner pour ne pas être oublié.

Conclusion

Après la guerre, le problème qui s’est posé aux anciens combattants a été de trouver les mots pour décrire et faire partager leur expérience du front et des tranchées. A.-J. Lapointe semble avoir trouvé sa voie en plaçant directement le lecteur devant les faits et en l’invitant à partager les réactions émotives du combattant face à la guerre vécue depuis le front.

Il est bien difficile de caractériser l’impact du récit sur la population canadienne-française québécoise. Chose certaine, ce témoignage connaît plusieurs rééditions (en 1930 et en 1944), en plus d’être traduit en anglais. L’intérêt de cet ouvrage est de proposer le témoignage d’un ancien combattant canadien-français qui, en fonction de son bagage culturel propre, fait part de son expérience de la guerre. Nous ne pouvons alors qu’encourager les historiens, à l’exemple du travail fait par Pierre Vennat à la fin des années 1990[66], à faire sortir de l’ombre ces Canadiens français qui participèrent à la Première Guerre mondiale dans les tranchées de Flandres en 1914-1918.



[1]. A.-J. Lapointe, Souvenir et impressions de ma vie de soldat (1916-1919), Montréal, Édouard Garand, 1930 (1919), 128 p.

[2]. Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie, Paris, Seuil, 2004, p. 237-241.

[3]. Nicolas Beaupré, «Nouveaux auteurs, nouveaux genres littéraires (1914-1918)», Revue européenne d’histoire sociale. Histoire et sociétés, no. 8, automne 2003, p. 52-53.

[4]. A-J Lapointe, op. cit.

[5]. Durant la Première Guerre mondiale, les Canadiens français forment 15 bataillons de volontaires, la plupart levés au Québec et parfois avec bien des difficultés pour combler leurs effectifs. De ce nombre, seul le 22e bataillon ne fut pas démembré en Angleterre et servit en France en tant qu’unité spécifiquement canadienne-française. (Jean Pariseau et Serge Bernier, Les Canadiens français et le bilinguisme dans les forces armées canadiennes (1763-1969): le spectre d’une armée bicéphale, vol. I, Ottawa, Service historique de la Défense nationale, 1987, p. 83 et 89).

[6]. Pour une étude socio-militaire du 22e bataillon, voir: Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), Québec, PUL, 1986, 460 p.

[7]. Pierre Miquel, Les hommes de la Grande Guerre, Paris, Marabout, 1988, p. 14.

[8]. Pour plus de précisions sur ce groupe de recherche qui développe une nouvelle approche sociale de la Grande Guerre en critiquant, notamment, la seule étude culturelle de l’événement que propose l’Historial de Péronne depuis les années 1990: www.crid1418.org

[9]. Béatrice Richard, La mémoire de Dieppe. Radioscopie d’un mythe, Montréal, VLB, 2002, 205 p.; et Béatrice Richard, Dieppe, ma prison. Récit de guerre de Jacques Nadeau, Montréal, Athéna Éditions, 2008, 160 p.

[10]. Sébastien Vincent, Laissés dans l’ombre. Les Québécois engagés volontaires de 39-45, Montréal, VLB, 2004, 281 p.

[11]. Pour la question de l’attrait des historiens pour les récits de combattants, voir: Sébastien Vincent, La campagne de libération de l’Europe de l’Ouest (6 juin 1944-8 mai 1945) à travers les récits autobiographiques et les romans publiés par des combattants québécois francophones, mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal, 2007, p. 13-18.

[12]. Desmond Morton, Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919), Montréal, Athéna Éditions, 2005 (1993), p. 81.

[13]. La question des écoles ontariennes, bien qu’antérieure au conflit, est exacerbée en 1915 lorsque le Règlement XVII de 1912 devient une loi et restreint l’enseignement en français aux deux seules premières années de la scolarité des enfants canadiens-français. Pour justifier cette position, le premier article de la loi stipule que le français n’a pas d’existence légale dans le système scolaire ontarien et qu’il n’y est que toléré. (André Lalonde, Le Règlement XVII et ses conséquences sur le Nouvel-Ontario, Sudbury, La Société historique du Nouvel-Ontario, 1965, p. 16.)

[14]. Jean Provencher, Québec sous la loi des mesures de guerre, 1918, Montréal, Boréal Express, 1971, 146 p.

[15]. Warren Young, Minorities and the Military, England, Greenwood Press, 1982, p. 108.

[16]. Selon Paul Litt, ce sont plus de 1 000 titres, en rapport avec le conflit, qui sont publiés au Canada durant la Première Guerre mondiale, l’écrasante majorité étant en anglais (Paul Litt, «Canada Invaded! The Great War, Mass Culture, and Canadian Cultural Nationalism», dans Canada and the First World War, David Mackenzie (dir.), Toronto, University of Toronto Press, 2005, p. 335.)

[17]. Parmi les témoignages de combattants de la guerre de 14-18 publiés au Québec, celui d’A.-J. Lapointe est celui qui se veut le compte rendu d’une expérience, au contraire des écrits de Claudius Corneloup et de Joseph Chaballe qui, bien que rendant compte de leur expérience du front, prennent l’aspect d’une histoire officielle du 22e bataillon canadien-français: Claudius Corneloup, L’épopée du 22e, Montréal, Beauchemin et La Presse, 1919, 150 p.; Joseph Chaballe, Histoire du 22e Bataillon canadien-français. Tome 1. 1914-1919, Montréal, Éditions Chanteclerc Ltée, 1952, 412 p.

[18]. Nicolas Beaupré, «Nouveaux auteurs, nouveaux genres littéraires (1914-1918)», Revue européenne d’histoire sociale. Histoire et sociétés, no. 8, automne 2003, p. 50.

[19]. A.-J. Lapointe, op. cit., p. 3.

[20]. Maurice Rieuneau, Guerre et révolution dans le roman français, 1919-1939, France, Klincksieck, 1974, p. 30.

[21]. Christophe Pourchasson, «La littérature de guerre», dans Encyclopédie de la Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Bayard, 2004, p. 1189.

[22]. D.[amas] P.[otevin], «Les livres», L’Événement, 6 août 1919, p. 4.

[23]. Antoine Prost et Jay Winter, op. cit., p. 115.

[24]. Gérard Canini (dir.), Mémoire de la Grande Guerre, témoins et témoignages, France, PUN, 1989, p. 38.

[25]. A.-J. Lapointe, op. cit., p. 3.

[26]. Bruno Cabanes, «La guerre n’est pas finie…», dans Les collections de L’Histoire, no. 21, octobre-décembre 2003, p. 99.

[27]. Jacques Bersani, «Guerre et littérature», dans Inventaire de la Grande Guerre, François Lagrange (dir.), France, Universalis, 2005, p. 534.

[28]. Jean-Norton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Nancy, Presses de l’Université de Nancy, 1993 (1929), p. 13.

[29]. Quelques exemples de témoignages de combattants canadiens parus en 1914-1918: Boyd Cable, Grapes of Wrath, Toronto, McClelland, Goodchild and Stewart, 1917, 158 p.; Boyd Cable, Action Front, Toronto, McClelland, Goodchild and Stewart, 1916,167 p.; Billy Gray, A Sunny Subaltern: Billy’s Letters from Flanders, Toronto, McClelland, Goodchild and Stewart, 1916, 175 p.; Jessie G. Sime, Canada Chaps, Toronto, S. B. Gundy, 1917, 145 p.

[30]. Mourad Djebabla-Brun, Se souvenir de la Grande Guerre. La mémoire plurielle de 14-18 au Québec, Montréal, VLB, 2004, p. 52.

[31]. Antoine Prost et Jay Winter, op. cit., p. 113.

[32]. Antoine Prost, «Les représentations de la guerre dans la culture française de l’entre-deux-guerres», dans Guerre et cultures: 1914-1918, Jean-Jacques Becker et al. (dir.), Paris, A. Colin, 1994, p. 13-22.

[33]. Jonathan Vance, Mourir en héros. Mémoire et mythe de la Première Guerre mondiale, Montréal, Athéna Éditions, 2006 (1997), p. 157-183.

[34]. Dominique Serre-Floersheim, Les genres littéraires, de l’image au texte, Grenoble, CRDP, 1996, p. 28.

[35]. Ibid.

[36]. A.-J. Lapointe, op. cit, p. 6-7.

[37]. Jean-Norton Cru, op. cit., p. 85.

[38]. A.-J. Lapointe, op. cit, p. 62-68.

[39]. Ibid., p. 94-95.

[40]. Ibid., p. 5-10.

[41]. Ibid., p. 11-24.

[42]. Ibid., p. 25-124.

[43]. Ibid., p. 125-128.

[44]. Ibid., p. 57

[45]. Ibid., p. 64.

[46]. Ibid., p. 74.

[47]. Ibid., p. 69.

[48]. Antoine Prost, Les anciens combattants et la société française, 1914-1939, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1977, p. 98-99.

[49]. Jeffrey Keshen, Propaganda and Censorship during Canada’s Great War, Edmonton, University of Alberta Press, 1996, p. 107-108.

[50]. Germain Lacasse, «William Maxwell Aitken, père tout puissant du cinéma canadien», Cinémas, automne 1999, vol. 10, no. 1, p. 18.

[51]. A.-J. Lapointe, op. cit, p. 52-53.

[52]. Frédéric Rousseau, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 2003 (1999), p. 230.

[53]. A.-J. Lapointe, op. cit, p. 87.

[54]. Ibid., p. 65-66.

[55].Ibid., p. 66.

[56]. John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes, Paris, Tallandier, 2005 (2001), p. 360.

[57]. Ibid., p. 97.

[58]. Ibid., p. 55.

[59]. Ibid., p. 8.

[60]. Ibid., p. 23.

[61]. Ibid., p. 19.

[62]. Ibid., p. 61.

[63]. Ibid., p. 26

[64]. Ibid., p. 19.

[65]. Ibid., p. 105.

[66]. Pierre Vennat, Les poilus québécois de 1914-1918: histoire militaire des Canadiens français de la Première Guerre mondiale, Montréal, Méridien, 1999-2000, 2 volumes.