Le Québec et le monde atlantique

Linda Cardinal[1]
Professeure
École d’études politiques
Université d’Ottawa
Titulaire de la Chaire de recherche
sur la francophonie et les politiques publiques

En 2007, la parution de l’ouvrage Un Québec moderne de Gilles Paquet et Jean Pierre Wallot est venue rappeler que l’historiographie canadienne-française/québécoise avait eu son chromo, celui de l’habitant canadien-français peu habile en affaires, dominé par la religion catholique et incapable de modernité[2]. Depuis l’époque où ils étaient parmi les seuls à opposer aux idées conservatrices à la mode sur la nature arriérée du Canada français/Québec d’avant les années 1960, celles d’un Québec libéral, moderne et pluraliste, les débats historiographiques se sont multipliés et de nouvelles controverses ont vu le jour. Vers la fin des années 1990, ces débats ont été relancés par la publication de l’ouvrage de Ronald Rudin, Making History in Quebec dans lequel il associe la thèse libérale à du révisionnisme d’historiens impatients de penser le Québec comme une société normale[3]. Pour leur part, Gérard Bouchard et Yvan Lamonde creusent la brèche et conceptualisent le Québec, mais non le Canada français, comme une société du Nouveau Monde caractérisée par son américanité, c’est-à-dire par son insertion dans une ère culturelle et politique marquée par les idéaux d’égalité et de liberté incarnés par la Révolution américaine[4]. Récemment, l’avènement d’un nouvel intérêt pour l’histoire des idées politiques, en particulier la redécouverte du républicanisme des Patriotes de 1837, a contribué à rendre encore plus crédible l’hypothèse de l’américanité et à revoir l’opposition suggérée par les historiens révisionnistes entre libéraux et conservateurs[5]. En outre, la possibilité d’une alternative républicaine constitutive de l’identité des habitants du Bas-Canada a jeté les bases d’une approche post-révisionniste ayant pour objet les principaux débats politiques de l’époque des XVIIIe et XIXe siècles et non uniquement sa socio-économie[6].

Ce retour de l’histoire des idées apparaît prometteur car il constitue un pas de plus vers une approche qui rendrait enfin compte de la question de l’autonomie du Québec. Ce texte veut explorer les possibilités non encore exploitées que recèle la démarche atlantique au sein de laquelle il serait utile de situer davantage le Québec.

Le monde atlantique

La notion d’un monde atlantique apparaît dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Dans un ouvrage récent, Bernard Bailyn explique que la paternité du concept revient à Walter Lippman, journaliste pour le magazine The Republic, qui en 1917 écrit que les États-Unis doivent intervenir aux côtés des Alliés dans la guerre qui oppose les Européens afin de préserver le faisceau d’intérêts qui lient le monde occidental ensemble[7]. Lippman s’en prend à l’isolationnisme américain de l’époque et considère que les Américains ne peuvent pas trahir la communauté atlantique. C’est que le monde anglo-américain est uni par des traditions culturelles communes, malgré les différences nationales. Selon Lippman, ces traditions constituent «the extension of Western or Latin Christendom from the Western Mediterranean into the whole basin of the Atlantic Ocean»[8].. Certains ne seront pas surpris de cet appel à la solidarité atlantique. Les relations anglo-américaines dans le contexte de la guerre en Irak ont puisé dans le même répertoire d’idées. Pour sa part, la droite irlandaise ne cesse d’affirmer qu’entre Berlin et Boston, elle choisirait la deuxième.

Toutefois, nous aurions tort de limiter notre compréhension des conditions d’appartenance à un monde atlantique à sa dimension stratégique et à la défense de l’Occident chrétien. Ce monde, depuis le XVIIe siècle, est constitué d’un réseau de relations commerciales et coloniales auquel participent l’Europe, les Amériques et l’Afrique. En effet, la traite des esclaves joue un rôle déterminant au sein du monde atlantique et situe, malgré lui, le continent africain dans son histoire. Comme l’explique Bailyn, ce réseau repose sur la violence, le racisme, l’exploitation, l’esclavagisme et la destruction des peuples autochtones. Mais l’histoire du monde atlantique n’est pas uniquement caractérisée par ces maux légués par les élites commerciale et religieuse. Bailyn reconnaît avec J. G. A. Pocock qu’il existe aussi un monde atlantique héritier du républicanisme classique et animé par les idées d’autogouvernement et de liberté, incluant le principe de la protection des individus et des peuples contre le pouvoir arbitraire[9].

Le monde atlantique s’érige ainsi sur un mélange de violence et de politique réformiste et républicaine. La fusion de l’un avec l’autre constitue un héritage permanent de l’histoire de l’Atlantique, un héritage qui n’est pas unique aux pays anglophones comme pourraient le laisser entendre certains conservateurs nationalistes américains. Il s’étend également à l’Amérique hispanophone et à l’Amérique française. Bailyn rappelle, notamment, l’action de Simon Bolivar qu’il considère comme un véritable atlantiste : «born and bred in Caracas and heir to a great plantation fortune but educated in Europe and steeped in the writings of European and North American Enlightenment — who managed to transmute the customary themes of creole patriotism (so Catholic, so deep in Hispanic lore) into an affirmation of classical republicanism»[10]. En effet, même si l’Amérique latine a accouché de régimes despotiques et de villes-états anarchiques impossibles à gouverner, les idéaux républicains «continuent d’unifier les cultures du monde atlantique»[11]. Bailyn fait aussi référence à la Nouvelle-France, qu’il associe indéniablement au monde atlantique mais dont il n’est pas convaincu de l’importance. Il mentionne le peu d’immigrants qui y sont attirés au moment du développement des relations commerciales comparativement à tous les Français qui s’installeront dans les Antilles. De fait, le contraste est frappant. Avant 1760, ce sont 70 000 personnes qui débarquent en Nouvelle France comparativement à 375 000 qui tenteront de faire fortune dans les Antilles[12].

Pour sa part, Pocock ne mentionne le Québec qu’en passant, dans un article publié en 1982 sur la question du «sujet» de l’histoire britannique, pour rappeler la spécificité de l’histoire québécoise mais sans donner d’explications à son propos[13]. Ce texte, ainsi qu’un article de 1975 sur le même thème, sert d’abord à poser les jalons de son projet d’une histoire du monde atlantique. Pocock critique particulièrement la thèse dominante de l’époque au sujet de la culture politique des sociétés du nouveau monde, celle de Louis Hartz. Écrivant à l’époque où l’anticommunisme est toujours virulent aux États-Unis, Hartz est préoccupé par ce qui distingue la culture politique américaine de celle des sociétés européennes plus réceptives aux idéaux socialistes. En simplifiant, il affirme que les milieux plus ou moins homogènes au plan politique et social desquels sont issus les immigrants débarquant dans le Nouveau Monde auraient marqué à tout jamais le code génético-politique de leur nouvelle société. De façon plus précise, aux États-Unis, la prédominance d’un fragment libéral d’inspiration lockien expliquerait l’impossibilité du socialisme de s’y implanter. La culture politique américaine serait en grande partie imputable à l’existence de ce fragment qui se serait détaché de la mère patrie donnant ainsi lieu à une société pour qui la liberté serait quelque chose de naturel. En ce qui a trait au Québec, Hartz reprend l’idée courante selon laquelle la société canadienne-française a été constituée d’un fragment provenant de l’ancien régime français. Les épigones de Hartz iront jusqu’à la décrire comme étant une société absolutiste[14].

Pocock juge l’approche de Hartz nettement insatisfaisante et estime sans fondement la notion même de fragment[15]. À l’instar d’Hannah Arendt, il conçoit la pluralité humaine comme étant inhérente au monde politique et c’est à l’intérieur de cette diversité qu’il nous faut dès lors comprendre la naissance des sociétés politiques[16]. Selon Pocock, «l’histoire doit être préoccupée non par l’existence de fragments mais par l’étude des conjonctures et des ruptures au sein des structures de compétences et de pouvoir de l’État dans leurs interactions et expansions donnant ainsi lieu à ces nouvelles sociétés politiques et nationalités au fur et à mesure qu’elles se développent et se transforment»[17].

S’il ne s’attarde pas au Québec, Pocock suggère toutefois qu’il importe d’étudier davantage les conditions de la mise en place, au Canada anglophone, d’une Amérique du nord britannique déjà caractérisée par le pluralisme des sociétés constitutives du monde anglophone[18]. Cette diversité, représentée surtout par les Anglais, les Écossais et les Irlandais ainsi que par la venue des Loyalistes fuyant la révolution américaine, va contribuer à jeter les bases d’une société ambivalente à l’égard de la Grande-Bretagne. Cette société fait naître une «identité tangentielle» ou périphérique qu’il oppose à une identité romantique propre à l’Irlande en fonction de son contexte colonial particulier. L’identité tangentielle s’élabore dans le conflit entre des groupes cherchant à se constituer en société au sein de l’Empire plutôt que dans la rupture avec lui. De fait, selon Pocock, ce phénomène renvoie à une dimension fondamentale d’un processus plus global de l’histoire du monde britannique du XVIIIe siècle[19]. En effet, la mise en place d’une Amérique du nord britannique est un projet unique caractérisé par un mouvement continu de distribution de la souveraineté entre des groupes, prolongeant l’histoire britannique dans le Nouveau Monde. Il n’est pas question, à l’époque, d’intégration ou de melting pot des cultures mais bien plutôt de faire naître des sociétés politiques au sein d’un Empire. Précisons que Pocock parle ici du premier empire et non du second qui, lui, serait davantage caractérisé par l’histoire de la domination des peuples par les Britanniques, une histoire à laquelle le Québec peut également s’identifier à l’instar de l’Irlande.

En somme, l’ambivalence du Canada anglophone envers la britannicité (Britishness) serait constitutive de la mise en place des nations au sein du monde atlantique. Un tel processus, s’il donne lieu à beaucoup d’ambivalence au sein de ces sociétés naissantes, engendre aussi de nouveaux conflits entre les groupes cherchant à prendre leur place dans ces structures embryonnaires. Finalement, pour Pocock, la tâche de l’historien des idées est de mieux comprendre les ressorts de ces conflits en lien avec l’héritage du monde atlantique, notamment, les idéaux réformistes et républicains qu’ils véhiculent. Ainsi comprise, l’histoire étudie les multiples interactions entre les sociétés, les nations et les cultures du monde atlantique mais non pour les juxtaposer les unes aux autres. Cette histoire ne peut être simplement nationale. Elle doit s’inscrire dans un complexe «civilisationnel» de significations imaginaires duquel ont émergé les nations. Ces dernières sont nées de ce processus conflictuel caractérisé, notamment par l’ambivalence des différents acteurs envers l’identité impériale. Le défi est de situer l’action des hommes et des femmes au sein d’une telle histoire globale, commune, comprise dans son sens classique comme l’expression de la liberté et de la souveraineté. Or pour Bailyn une telle histoire attend toujours sa mise en récit[20].

De retour au Québec

En 2008, Nancy Christie, dans un ouvrage collectif intitulé Transatlantic Subjects, préfacé par Pocock, entreprend, plus de trente ans après qu’il eut formulé son hypothèse, de revoir l’histoire canadienne, notamment celle du XVIIIe siècle, à la lumière de la démarche atlantique[21]. Jusqu’à présent, l’histoire du Canada a été principalement interprétée sous le prisme du nationalisme, qu’il soit ethnique ou civique. En effet, il n’est pas exagéré d’affirmer que le Canada anglophone se représente le Canada comme le fruit d’un long développement marqué par la résilience de ses habitants et leur tolérance envers la diversité. Mentionnons, à cet effet, les ravages des travaux de Hartz sur l’historiographie canadienne-anglaise et québécoise. D’une part, la gauche nationaliste canadienne-anglaise, représentée par Gad Horowitz, a imposé l’idée selon laquelle les Loyalistes étaient les représentants d’un conservatisme généreux, dont l’idéologie communautarienne serait à l’origine de l’État providence canadien[22]. D’autre part, nombreux sont ceux qui ont vu dans la thèse des fragments de Hartz l’explication des difficultés du Canada français/Québec à embrasser la modernité. Cette thèse n’est pas complètement hégémonique comme en témoigne les travaux de Carl Berger sur l’impérialisme et le nationalisme canadien-anglais ou encore l’étude récente d’Eva MacKey sur les enjeux de pouvoir dans les rapports interculturels au Canada. Mais le grand récit du Canada ne cesse de reprendre le credo d’un peuple presque naturellement tolérant, généreux et ouvert à la diversité[23]. Quelle ironie de faire appel à l’histoire des Loyalistes afin de se représenter de façon si essentialiste.

Le détour par le XVIIIe siècle suggéré par Christie vise à revoir ces enjeux clés au cœur de la constitution du Canada, notamment les retombées de l’héritage contre-révolutionnaire sur son identité et sa façon d’envisager la politique. Entre autres, à la différence des nationalistes canadiens, Christie postule que le pays ne s’est pas constitué comme une entité autonome (self-sufficient entity). Elle s’appuie ici sur l’hypothèse de Pocock et suggère de considérer le Canada comme une société dans laquelle «English, Scottish, Irish, French and American cultural mores and social folkways overlapped, recombined, and conflicted in the New World environment»[24]. Si l’expérience des États-Unis s’est révélée marquante dans la constitution du nouveau monde et continue de nous interpeller, l’histoire contre-révolutionnaire au sein de l’Empire britannique peut aussi contribuer à mieux rendre compte des conditions dans lesquelles les différents peuples de l’Amérique britannique ont formé de nouvelles communautés politiques au sein de cette entité plus large. Ainsi, l’histoire britannique à l’extérieur de la Grande Bretagne, que Pocock appelle de ses vœux, se poursuit dans le cadre nord-américain en lien avec la question de la constitution de nouvelles communautés ethno-politiques a été rendue possible à la marge. Cette histoire est ni plus ni moins celle des conditions de possibilités de la poursuite de la politique à l’intérieur du cadre impérial. Cette logique de l’imperium dont parle Pocock se voit également renaître au sein de l’Amérique post révolutionnaire, malgré la rupture des États-Unis d’avec la Grande-Bretagne. La naissance de nouveaux États américains a constitué la mise en place d’autant de nouvelles communautés politiques.

Jusqu’à présent, l’insertion du Canada-français/Québec au sein d’une telle histoire commune au monde atlantique, préoccupée par la constitution d’identités politiques émergeant au contact de la diversité des groupes, a été négligée. À notre connaissance, Paquet et Wallot ont été parmi les seuls, dans les années 1970, à amorcer un tel chantier[25]. Ils ont principalement étudié l’insertion du Québec dans les réseaux commerciaux de l’Atlantique afin de mieux témoigner de la nature dynamique, libérale et moderne de sa socio-économie. Au lieu de n’y voir que des paysans pauvres et ignorants, ils ont dévoilé un Québec constitué d’agriculteurs et d’entrepreneurs astucieux. Trente ans plus tard, en 2001, Leslie Choquette reprend leur hypothèse et montre dans De Français à paysans comment les Français ayant quitté la France pour le nouveau monde représentent les éléments les plus modernes de la société d’Ancien régime[26]. Elle démontre que la Nouvelle-France était une société comprenant peu de paysans comparativement aux nobles, aux bourgeois et aux petits artisans venus en terre d’Amérique pour y faire fortune et chercher l’aventure. Elle souligne aussi le jeune âge de ces nouveaux habitants et l’esprit festif qui règne dans la nouvelle colonie. Qui plus est, Choquette considère que ce n’est qu’après la Conquête que les Canadiens français se replient sur l’agriculture, par la force des choses au fur et à mesure qu’ils perdent accès aux réseaux commerciaux de l’Atlantique et non parce qu’ils sont de mentalité rurale. Nombre d’entre eux vont même abandonner leurs terres.

Si certains historiens ont permis de mieux comprendre que les Canadiens français n’étaient pas que des paysans d’ancien régime comme le laissent entendre des spécialistes de la Nouvelle-France, nous sommes encore très peu enclins à laisser tomber le mythe d’une société primaire, isolée et repliée sur elle-même. Qu’ils aient cherché à en proposer une version plus attendrissante, comme l’ont proposé les agences touristiques nord-américaines du début du XXe siècle, cherchant à vendre le Québec comme une société de gens joviaux et accueillants, ne change rien au fait que nous sommes toujours aux prises avec une pensée qui fabrique du mythe plus qu’elle ne propose une plus grande connaissance de soi. L’on continue, malgré tout, de concevoir la Nouvelle France comme une société d’ancien régime, catholique et incapable de démocratie. Non seulement son hypothèse d’un lourd passé «continuiste» au sein du Québec en témoigne-t-elle, Bouchard en fait presque une condition existentielle de l’être québécois[27]. Elle confirmerait l’impuissance du Québec à rompre une fois pour toute avec ses mères patries et à assumer son indépendance à l’instar des autres nations du nouveau monde. Bouchard, qui a pourtant le mérite d’avoir cherché à situer l’histoire du Québec dans son lien avec celle des autres nations du nouveau monde, a produit une histoire nationale de plus qui se juxtapose aux autres histoires nationales. Qui plus est, il n’aura réussi à traiter de façon satisfaisante ni de la «canadianité» du Québec[28], ni de son enracinement dans le monde atlantique. Choquette a une démarche plus fortement historique plutôt que culturaliste ou essentialiste.

Insérer le Québec dans le monde atlantique exige de nous débarrasser une fois pour toute de l’hypothèse «continuiste» et de mieux faire apparaître les différents processus de formation d’une Amérique française encore trop absente de notre historiographie. Comme l’écrit Jean Morisset, «[n]ous avons oublié le processus par lequel nous avons fait l’Amérique»[29]. Et d’ajouter, «[d]ire “notre Amérique” — nuestra America — c’est lancer à travers les siècles et les marches de l’espace un clin d’œil trans-américain à José Marti, ainsi qu’à tous les libérateurs du monde latino et de la Caraïbe, dont on se retrouve à la fois partie prenante et partie prise»[30]. Ainsi comprise dans son sens d’une appartenance au monde atlantique, l’histoire du Québec devrait aussi être celle de la liberté de ses citoyens. Ce mouvement s’amorce avec l’arrivée des Français en Nouvelle-France, il se constitue dans et par le moyen de leurs multiples interactions avec les membres des autres sociétés et cultures du monde atlantique[31]. Certes, l’historiographie québécoise n’a pas été complètement étrangère à l’existence de contacts entre les Québécois et les autres composantes du monde atlantique incluant les peuples autochtones[32]. Toutefois, si l’histoire du Québec doit se conjuguer avec celle des autres nations qui se constituent, elle devra aussi davantage se consacrer à en comprendre les dimensions politiques et les idées qui les animent en lien avec le monde atlantique en pleine formation. C’est dire que le Québec s’est formé dans le contact avec les autres peuples de l’Atlantique et que ces rapports ont forgé, notamment au Canada, un monde au sein duquel des peuples, fondateurs, ont été obligés de composer avec d’autres identités qui les ont marqués de façon indélébile.

Pour Paquet et Wallot, les identités canadienne-anglaise et canadienne-française sont constamment entrechoquées et ont engendré des formes d’innovation sociale afin de permettre aux deux principaux groupes linguistiques d’aménager leurs espaces et de voir à leur développement. Parmi ces innovations, pensons au coureur des bois, à l’habitant, à la fabrique qui constituent autant de formes nouvelles jalonnant le processus de formation identitaire. Toutefois, Paquet et Wallot amalgament les différents groupes constituant le monde anglophone et ne font pas de distinctions entre les Anglais, les Écossais et les Irlandais. De plus, ils s’intéressent moins aux débats politiques qui ont cours aux mêmes moments alors que c’est dans le cadre de ces derniers que s’élaborent le chromo qu’ils vont s’attacher à déconstruire tout au long de leur carrière. Il nous faut donc reprendre les interprétations de la Nouvelle-France tout comme celles de la Conquête afin de les déshypothéquer de leurs hypothèses «continuistes». D’une part, il importe de revoir les rapports entre les Canadiens français et les peuples autochtones. D’autre part, nous devrions aussi revoir des moments clés comme l’adoption de l’Acte de Québec de 1774 dans le cadre des débats de l’époque sur la liberté et la tolérance au sein du monde atlantique. Rappelons que ceux-ci inspirent, de façon négative, il est vrai, les révolutionnaires américains qui sont choqués de voir que l’on traite ainsi les Canadiens français en leur conférant de faux droits politiques[33]. L’adoption de l’Acte constitutionnel de 1791 renvoie aussi à des débats sur les libertés anglaises, habituellement réservés aux Anglais. Déjà, en 1973, Pierre Tousignant montrait que l’octroi de ces libertés aux Canadiens français répondait à une vision aristocratique de la politique[34]. Il remettait ainsi en question l’idée selon laquelle les Britanniques auraient enseigné la démocratie aux Canadiens[35]. Par la suite, la rébellion des Patriotes s’inscrit, comme plusieurs l’ont montré, au sein d’un mouvement plus large caractérisé par les révoltes et les revendications démocratiques des peuples d’Europe. Finalement, l’engagement des Canadiens français, au XIXe siècle, envers la mise en place d’un Canada biculturel et binational n’est pas que l’expression d’un repli culturel en raison de l’échec des Rébellions. Il s’oppose aussi au projet d’un Canada uni, homogène, anglophone et britannique, et jette les bases d’une histoire qui continue de nous influencer.

 L’histoire de ces différents débats demeure à écrire pour ce qu’ils pourraient ajouter à notre compréhension de la liberté ou de la souveraineté comme une dimension de la formation identitaire des peuples ou nations au sein du monde atlantique. De façon plus spécifique, cette histoire invite à réintroduire la centralité de la politique au sein du récit canadien-français/québécois afin de mieux comprendre la quête d’autonomie de ses protagonistes. Étrangement, jusqu’à présent, à l’instar de leurs collègues anglophones, les historiens, tout comme les politologues québécois, se sont peu intéressés à la politique au sein de cette histoire plus large des peuples et des nations du monde atlantique. Il a été longtemps postulé que le Québec n’avait découvert la politique qu’après la Révolution tranquille.

L’histoire politique unit le Québec au monde atlantique. Elle donne sens à son présent tout comme à son avenir. Elle oblige à sortir des approches whig et conservatrice de l’histoire afin d’y aménager une plus grande place à la dimension républicaine. Cette dernière représente une tradition toujours peu explorée au sein de l’historiographie canadienne-française/québécoise. Les thèmes qu’elle permet de réintroduire en vue d’une plus grande connaissance de soi sont ceux de l’autogouvernement, du régime mixte ou de la citoyenneté. Enfin, ces derniers constituent des guides inestimables pour une nouvelle lecture de la vie politique du Québec.

Conclusion

Ces quelques coups de sonde dans le monde de l’historiographie québécoise visaient à situer le Québec dans le contexte d’une histoire du monde atlantique et à mobiliser des possibilités encore non exploitées dans l’étude de son passé en vue de mieux penser son présent[36]. Nous avons vu qu’une telle démarche invite à poursuivre la critique de l’essentialisme au sein de l’historiographie québécoise et canadienne, notamment l’idée d’ancien régime tout comme à approfondir les incidences de l’héritage républicain pour la compréhension de la politique au sein de l’Amérique française. Comme l’explique Pocock, une communauté ne peut écrire son histoire que si elle est dotée d’une structure politique autonome et que si elle a le pouvoir de déterminer son présent[37]. S’il invite aussi à multiplier les récits historiques au sein d’une même société, c’est que ceux-ci constituent le gage d’une histoire qui se poursuit. Dans ce mouvement, il n’est toutefois pas question de laisser tomber la référence à la souveraineté au profit d’une conception postmoderne. Cette dernière mine la possibilité d’autonomie au profit d’un discours plat sur la multiplicité des identités et la diversité. Pour les postmodernes, le sujet ne serait que fiction, une conception qui ne fait que prolonger l’utopie libérale. Selon Pocock, la reconnaissance de la contingence des identités demeure le meilleur moyen de concevoir la communauté politique dans la continuité, c’est-à-dire, comme l’expression de son auto-articulation conflictuelle dans le temps et dans l’espace. Cette continuité dans l’avenir, c’est ce qu’il appelle la souveraineté et celle-ci ne peut exister sans référence à l’histoire, celle de la liberté des citoyens au sein d’une communauté politique autonome.



[1]. Une version de ce texte a été présentée au colloque «Culture, histoire, identité: le Québec et l’Irlande, d’hier à aujourd’hui», Association francophone pour l’avancement du savoir (ACFAS), Université Laval, 6 mai 2007. Je remercie Pierre Boyer, Marc Chevrier, David Curtis et Simon Jolivet de leurs commentaires ainsi que le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) de son appui financier.

[2]. Gilles Paquet et Jean-Pierre Wallot, Un Québec moderne 1760-1840. Essai d’histoire économique et sociale, Montréal, HMH Hurtubise, 2007.

[3]. Ronald Rudin, Making History in Twentieth-Century Québec, Toronto, University of Toronto Press, 1997. Rudin s’en prend surtout à la synthèse historique de Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain, Montréal, Boréal Express, tome 1, 1979 et tome 2, 1986.

[4]. De Gérard Bouchard, voir en particulier, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde. Essai d’histoire comparée. Montréal, Boréal, 2000; et Quelques arpents de neige, Montréal, Boréal, 1999. D’Yvan Lamonde, voir Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1896, Montréal, Fides, 2000; Histoire sociale des idées au Québec, 1896-1929, Montréal, Fides, 2004; et Louis-Antoine Dessaulles. Un seigneur libéral et anticlérical, Montréal, Fides, 1994. Bouchard a été beaucoup critiqué pour avoir omis de prendre en compte le Canada français hors Québec dans ses travaux. Toutefois, peu de commentateurs ont réussi à relever le défi d’une histoire politique de la francophonie qui montre comment cette dernière puise dans un magma de significations imaginaires sociales et politiques les sources de sa créativité. Le fait d’avoir été Français d’Amérique, Canayens, Canadiens, Canadiens français, Québécois, Francophones mériterait d’être mis à jour à la lumière de cette démarche. Dans les années 1980, Danielle Juteau a montré comment chaque appellation exprimait l’état des rapports de pouvoir entre les francophones et le pouvoir anglophone au Canada. Danielle Juteau, L’identité et ses frontières, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1999. Il faut toutefois lire Jean Morisset et Éric Waddell, Amériques, Montréal, L’Hexagone, 2001 pour voir comment la question identitaire francophone constitue aussi une source de création et d’innovation sans cesse renouvelée.

[5]. Louis-George Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois, 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005.

[6]. Stéphane Kelly, La petite loterie, Montréal, Boréal, 1997.

[7]. Bernard Bailyn, Atlantic History: Concept and Contours, Cambridge, Harvard University Press, 2005, p. 7.

[8]. Walter Lippman, cité dans Bailyn, p. 8.

[9]. John Pocock, Le moment machiavélien, Paris, Presses universitaires de France, 1995.

[10]. Bernard Bailyn, Atlantic History: Concept and Contours, p. 106.

[11]. Ibid., p. 111.

[12]. Bailyn reprend ces données de Leslie Choquette, Frenchmen into Peasants, Cambridge, Mass, Harvard University Press, 1997. L’ouvrage est aussi paru en français en 2001 chez Septentrion et L’Harmattan.

[13]. John G. A. Pocock, «The Limits and Divisions of British History: In Search of an Unknown Subject», American Historical Review, no. 87, 1982, p. 319.

[14]. Kenneth McRae, «The Structure of Canadian History», dans Louis Hartz (dir.), The Founding of New Societies, New York, Harcourt, Brace and World, 1964, p. 219–274.

[15]. John G. A. Pocock, «British History: A Plea for a New Subject», Journal of Modern History, vol. 47, no. 4, 1975, p. 601–628.

[16]. Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique?, Paris, Seuil, 1995.

[17]. John G. A. Pocock,, «The Limits and Divisions of British History: In Search of an Unknown Subject», p. 335-336.

[18]. John G. A. Pocock, «The Limits and Divisions of British History: In Search of an Unknown Subject», p. 319.

[19]. John G. A. Pocock, «British History: A Plea for a New Subject», p. 627.

[20]. Bernard Bailyn, Atlantic History: Concept and Contours, p. 111.

[21]. Nancy Christie (dir.), Transatlantic Subjects. Ideas, Institutions, and Social Experience in Post-Revolutionary British North America, Montréal et Kinsgton, McGill-Queens’ University Press, 2008.

[22]. Gad Horowitz, «Conservatism, Liberalism and Socialism in Canada: An Interpretation», dans Janet Azjenstat et Peter Jay Smith (dir.), Canada’s Origins, Ottawa, Carleton University Press, 1995, p. 21-44.

[23]. Carl Berger, The Sense of Power: Studies in the ideas of Canadian imperialism, 1867-1914, Toronto, University of Toronto Press, 1970; Eva MacKey, The House of Difference: Cultural politics and national identity in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2008 [2005], voir en particulier le chapitre 2 «Settling differences: managing and representing people and land in the Canadian national project », p. 23-49.

[24]. Nancy Christie, «Introduction», dans Nancy Christie (dir.), Transatlantic Subjects. Ideas, Institutions, and Social Experience in Post-Revolutionary British North America, p. 15.

[25]. Gilles Paquet et Jean-Pierre Wallot, «Nouvelle-France/Québec/Canada: A World of Limited Identities», dans Nicolas Canny et Anthony Padgen (dir.), Colonial Identity in the Atlantic World, Princeton, Princeton University Press, 1987, p. 95-114.

[26]. Leslie Choquette, De Français à paysans, Montréal et Paris, Septentrion et L’Harmattan, 2001.

[27]. Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde. Essai d’histoire comparée. Montréal, Boréal, 2000; et La pensée impuissante. Échecs et mythes nationaux canadiens-français, Montréal, Boréal, 2004. Pour une critique intelligente, voir Claude Couture, «Essai critique: la pensée impuissante et les Four Regions of America», Histoire sociale, vol. 38, no. 75, 2005, p. 391-402 et du même auteur, «Révisionisme, américanité, postcolonialisme et minorités francophones”, Francophonies d’Amériques (à paraître).

[28]. Damien-Claude Bélanger, «Les historiens révisionnistes et le rejet de la “canadianité” du Québec: réflexions en marge de la Genèse des nations et cultures du nouveau monde de Gérard Bouchard», Mens, vol. 2, no. 1.

[29]. Jean Morisset, «Liminaire», dans Dean Louder et Éric Waddell (dir.), Du continent perdu à l’archipel retrouvé. Le Québec et l’Amérique française, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007, page non indiquée.

[30]. Ibid.

[31].John G. A. Pocock, The Discovery of Islands, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, p. 279.

[32]. Donald Cucioletta (dir.) L’américanité et les Amériques, Québec, Les Presses de l’Université Laval et les Éditions de l’IQRC, 2001; et Allan, Greer, The Peoples of New France, London, Penguin, 1996.

[33]. Philip Lawson, The Imperial Challenge, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 1995.

[34]. Pierre Tousignant, «Problématique pour une nouvelle approche de la constitution de 1791», Revue d’histoire de l’Amérique française, no. 27, 1973, p. 181-234.

[35]. Cette thèse a été documentée, récemment, dans Donald Fyson, «The Canadiens and British Institutions of Local Governance in Quebec from the Conquest to the Rebellions», dans Nancy Christie (dir.), Transatlantic Subjects: Ideas, Institutions, and Social Experience in Post-Revolutionary British North America, p. 45-82.

[36]. Lucille Beaudry et Marc Chevrier (dir.), Une pensée libérale, critique ou conservatrice? Actualité de Hannah Arendt, d’Emmanuel Mounier et de George Grant pour le Québec d’aujourd’hui, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007.

[37]. John G. A. Pocock, The Discovery of Islands, p. 279.