Note de lecture : Charles Gagnon, En Lutte! Écrits politiques, vol. II (1972-1982), Montréal, Lux, 2008

Jean-Philippe Warren
Université Concordia

En lutte! c’est le cri d’une génération qui, le 22 juin 1960 (très précisément), se voyait offrir la chance de créer la société à son image, comme Dieu tirant l’homme de la glaise tellurique. Au milieu de cette affirmation générationnelle, on relève une évolution sensible des positions politiques des groupes les plus radicaux. En 1965, dirons-nous pour faire court, tout gauchiste était séparatiste, mais tout séparatiste n’était pas de gauche, alors qu’en 1975, tout séparatiste était de gauche, mais tout gauchiste n’était pas séparatiste. Par exemple, les gens de Parti pris n’auraient pu concevoir que des militants veuillent prétendre faire partie de l’avant-garde socialiste tout en s’opposant à la décolonisation de la nation québécoise. C’est pourtant ce à quoi on assiste avec la fondation, vers 1970, des premiers groupes marxistes-léninistes qui proposent l’établissent d’un parti prolétarien from coast to coast.

Le deuxième tome des écrits de Charles Gagnon (1939-2005) nous guide à travers les méandres de cette pièce fascinante, où un ancien collaborateur de Cité libre a pu devenir terroriste felquiste avant de se reconvertir aux vertus du centralisme démocratique. Rassemblant dix textes choisis par Gagnon lui-même (tous précédés d’une courte, mais fort utile, mise en contexte par Robert Comeau et Ivan Carel), ce volume lève le voile sur les réflexions d’un des militants maoïstes québécois les plus célèbres et les plus influents.

On traitera cet épisode de délire (Gagnon ne disait-il pas de son ancien ami Pierre Vallières qu’il souffrait d’une «instabilité politique chronique»?), afin de surseoir à l’obligation herméneutique, qu’on passerait à côté d’une formidable occasion de mieux comprendre les bouleversements de la société québécoise des années 1970 à partir de sa facette sans doute la plus hallucinée. Autant les hippies de la même période étaient relâchés et cool, autant les marxistes-léninistes (ML) étaient disciplinés, intransigeants, mais les deux courants participaient au fond d’une même dérive: celle d’une révolution culturelle qui se traduisait, dans le cas des premiers, par la fondation des communes et, dans le cas des seconds, par la mise sur pied de cellules révolutionnaires, qui devaient, les unes tout autant que les autres, permettre de créer un «homme nouveau». Peu importe, donc, que l’on ait écouté «Break on through to the other side», de Jim Morrison, «C’est le début d’un temps nouveau; la terre est à l’année zéro», chanté par René Claude ou «Du passé faisons table rase; le monde va changer de base», comme dans les paroles de l’Internationale. Peu importe, car le message foncier était le même: les cents fleurs seraient au bout de la dope ou au bout du fusil, mais elles y seraient, quoiqu’il advienne.

En soulignant ces parentés, je ne veux pas diminuer ce que le marxisme-léninisme avait d’original. Certains marxistes, connaissant les dévoiements de la révolution soviétique, avaient cherché ailleurs un autre modèle, capable de répondre à leur soif de justice. Après avoir cru le trouver du côté de Cuba, ils avaient réalisé que la guérilla urbaine était mal adaptée au contexte québécois et que l’éclatement de quelques bombes et deux enlèvements n’avaient servi qu’à renforcer un pouvoir à leurs yeux réactionnaire. La Chine leur apparut comme un véritable cadeau du ciel: perdue dans un aura de mystère, exotique à souhait, elle semblait réaliser les promesses communistes sans être pro-russe. Ayant  combattu le colonialisme britannique, elle semblait être l’alliée des nations opprimées. En outre, elle avait mis de l’avant en 1966 une Grande Révolution prolétarienne portée par de jeunes gardes rouges gonflés d’enthousiasme. Dirigée par un président à la fois sage, philosophe, poète et tacticien, elle incarnait une sorte de paradis sur terre.

Comment Mao Zedong expliquait-il son succès? Il avait identifié les erreurs du mouvement prolétarien dans l’interprétation qu’on avait donnée de la doctrine de Marx et de Lénine (étaient surtout pointés du doigt les dirigeants soviétiques post-Staline, Khrouchtchev et Brejnev), et avait été en mesure, après un nécessaire recalibrage théorique, d’entreprendre l’éducation des masses sur des bases solides. Certes, les classes ouvrières avaient raison de se révolter contre les puissances qui les exploitaient; néanmoins, sans le secours d’une avant-garde éclairée, elles étaient incapables de formuler correctement leurs frustrations et leurs stratégies.

Au Québec, maints intellectuels furent convaincus par ce raisonnement. Si la révolution n’advenait pas, c’était que les masses attendaient toujours une élite prolétarienne qui prenne la tête du mouvement populaire. Les membres de la nouvelle gauche des années 1960, affectés de la maladie infantile du spontanéisme, s’étaient imaginés qu’une étincelle (par exemple, une bombe, une manifestation, un sabotage) allait mettre le feu aux poudres à l’Amérique. Les membres de l’extrême-gauche des années 1970 avaient, quant à eux, compris qu’on attendrait en vain l’embrasement si les militants ne faisaient pas un effort supplémentaire pour provoquer l’incendie. Ce sera le développement de la «ligne juste», c’est-à-dire un formidable travail de clarification idéologique et politique qui accouchera d’un nombre invraisemblables de rapports, d’autocritiques et de gloses. À la dissolution du mouvement, une militante dira: «Des textes? Il en pleuvait de partout!». On comprend pourquoi le présent recueil est composé de plusieurs chapitres qui tentent un important effort de rectification et théorisation.

Même au sommet de sa popularité, le courant maoïste n’a jamais convaincu grand monde — à peine quelques milliers. Mais ces gens étaient dévoués, dynamiques, admirablement formés pour le travail d’agitation et de propagande (agit-prop) qui consumait désormais le meilleur de leur temps. Ils n’étaient pas non plus les moins éduqués. La plupart des membres d’En Lutte! venaient de familles petites-bourgeoises et auraient été autrement destinés à embrasser une carrière intellectuelle. Ils avaient d’ailleurs fait leurs premières armes comme militants alors qu’ils étudiaient en science politique, en sociologie, etc. Aujourd’hui, maintenant qu’En Lutte! n’est plus qu’un (mauvais) souvenir, on peut voir leurs noms apparaître dans les médias, le monde politique, les associations communautaires ou les universités (Françoise David, Christian Rioux, Gilles Duceppe, Jean-François Lisée, Pierre Dubuc, etc.). C’est dire à quel point l’insignifiance de leurs réalisations concrètes mesure mal leur influence réelle dans l’histoire du Québec.

Le mérite premier du recueil En Lutte!, c’est de nous guider à travers les espoirs, puis désillusions de Charles Gagnon lui-même, secrétaire général de l’organisation En Lutte!, fondée en 1972, avant que celle-ci cesse abruptement ces activités en 1982. Avec la parution de Pour le parti prolétarien, en octobre 1972, Gagnon pose les bases — mieux que le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) créé deux ans plus tôt — d’un possible parti maoïste au Québec. Il rompait alors avec deux choses: le réformisme sous toutes ses formes (syndicalisme, social-démocratie, coopératisme, etc.) et l’indépendantisme. Cette rupture avec l’option séparatiste parut à l’époque vraiment spectaculaire. «Parti Québécois, parti bourgeois», pouvait-on entendre crier l’ancien felquiste lors de la fête du 1er mai.

De 1972 à 1979, Charles Gagnon se disait optimiste, évoquant avec beaucoup d’espoir les soulèvements qui agitaient la planète, de Paris à Mexico, en passant par Montréal. Même les échecs du mouvement ouvrier le confirmaient dans son analyse, puisque la virulence des attaques contre les diverses oppositions populaires démontraient selon lui le sentiment de peur qui habitait désormais les capitalistes. Comme l’avait déclaré Mao: «La voie est sinueuse, mais l’avenir est radieux». C’était assez pour consoler les plus défaitistes après une grève perdue, un abonnement stagnant à la revue En Lutte!, ou une mobilisation ratée.

Puis, les signes accablants s’accumulèrent: Mao mourut et ses crimes furent exposés au grand jour; la Bande des quatre vira dangereusement à droite; il ne fut plus possible de se fermer les yeux sur la tragédie du régime de Pol Pot au Cambodge. Quand il ne reste plus qu’à s’accrocher à Enver Hoxha, avouons-le, il ne reste plus grand-chose. Et puis, au Québec, comme si ce n’était pas assez, le mouvement marxiste-léniniste était en train de passer à côté d’à peu près tout: à côté de l’indépendantisme, du féminisme, de la social-démocratie, du syndicalisme, du rock‘n roll et j’en passe.

Encore en 1980, Gagnon feignait de croire que «l’influence d’En Lutte! [était] en plein développement». On sent pourtant que le cœur n’y était plus. Dans les deux derniers textes du recueil, («En Lutte! a-t-elle encore sa raison d’être?» et «Sur la crise du mouvement marxiste-léniniste», parus en 1981), qui sont à mon avis de loin les meilleurs avec Pour un parti prolétarien, Gagnon parvient mal à masquer son désabusement. Les quatre cents membres d’En Lutte!, c’était, certes, encore mieux que les douze révolutionnaires de salon dont parlait Pierre Maheu du temps où il était à Parti pris, mais c’était encore loin du compte pour qui cherchait à fonder un mouvement de masse. Et comme si ce n’était pas assez, ces membres commençaient à quitter le navire, sans bruit, un à un, incapables de supporter davantage le centralisme démocratique, le sexisme, l’homophobie, le dogmatisme et le sectarisme de l’organisation.

En mai 1982, En Lutte! est dissout, lors d’un congrès où se présentent 224 personnes. Devant cette débandade, certains textes annoncés par Gagnon, textes qui devaient servir à relancer l’organisation, ne virent jamais le jour. Il lui fallut faire seul une pénible remise en question de son engagement. Cela aboutit, dans les années 1990, à une défense de l’humanisme, dont paradoxalement, En Lutte! avait voulu être le bourreau.

Très bien présenté par Robert Comeau et Ivan Carel, ce recueil ouvre une fenêtre sur les projets et les états d’âme d’un des militants les plus influents de cette période. Si certains passages de textes placés en milieu de l’ouvrage sombrent dans une exégèse qui rend les discussions sur le sexe des anges passionnantes, il faut souligner la plume limpide et agréable de Gagnon, son constant souci d’expliquer et de comprendre, et sa profonde honnêteté qui, à vouloir être trop fidèle à son père exploité sur les terres de roches de son Bas-du-Fleuve natal, ne l’a malheureusement pas toujours été aux faits. Les écrits politiques rassemblés dans le volume En Lutte! aident ainsi à pénétrer l’esprit d’un homme lucide qui aura pourtant choisi de devenir leader d’un mouvement stalinien.