Notes de lecture : « Vivre les changements climatiques. Réagir pour l’avenir » et « Passion: nature. Sept ans de chroniques engagées »

Villeneuve, Claude, et François Richard, Vivre les changements climatiques. Réagir pour l’avenir. Québec, Éditions MultiMondes, 2007, 449 p.

Francœur, Louis-Gilles, Passion: nature. Sept ans de chroniques engagées. Québec, Éditions MultiMondes, 2007, 448 p.

Yves Laberge
Sociologue
Québec

Ces deux ouvrages parus presque simultanément chez le même éditeur ont en commun d’étudier non pas seulement l’environnement en tant que tel (ce qui déborderait des cadres de cette revue), mais aussi les dimensions politiques et juridiques des questions environnementales et ce, au cours des dernières années. Dans les deux cas, les auteurs ne se sentent pas liés à l’actualité du moment, mais introduisent à maints endroits une dimension historique dans leur propos. Chaque livre reprend des textes déjà publiés auparavant; ils seront ici présentés successivement.

D’emblée, à propos des changements climatiques et du Protocole de Kyoto, les biologistes Claude Villeneuve et François Richard rappellent que les problèmes environnementaux comportent souvent une dimension politique inhérente, et soutiennent à propos des solutions à envisager, que désormais «la science y jouera un rôle important, mais somme toute mineur, par rapport à la politique et aux intérêts économiques» (p. xxxiii). Leur ouvrage Vivre les changements climatiques. Réagir pour l’avenir connaît une troisième édition revue et augmentée, ce qui mérite d’être souligné. Les sous-titres différents des éditions de 2001 (L’effet de serre expliqué) et de 2005 (Quoi de neuf?) permettent de distinguer chaque version. Il ne faudrait pas confondre ces trois versions du livre de Claude Villeneuve et François Richard avec une publication du gouvernement fédéral au titre similaire (Vivre les changements climatiques au Canada: édition 2007), parue en 2008 sous la signature de Donald Lemmen, d’après son livre From impacts to adaptation, Canada in a changing climate 2007.

Bien que le propos des deux livres comparés ici soit à la fois biologique, historique et politique, cette note critique considérera principalement les aspects socio-politiques de ces deux synthèses, en commençant par les travaux de Claude Villeneuve et François Richard. Sur le plan scientifique, la bataille de l’environnement semblerait déjà perdue et presque irrévocable, sans doute aggravée par la surpopulation, si l’on en croit les deux auteurs, dès les premières pages de leur introduction : «Il est d’ores et déjà clair que la mise en œuvre du Protocole de Kyoto ne changera pas grand-chose aux tendances observées au cours des deux dernières décennies. Mais les progrès ne sont pas insignifiants, loin de là» (p. 12).

Les premiers chapitres du livre sont axés sur les explications, le plus souvent en termes biologiques, de ces changements climatiques et on rappelle les débats entourant l’élaboration du Protocole de Kyoto, depuis sa conception à sa ratification. Plusieurs des éléments évoqués ici (dont plusieurs projections montrant ce qui se passera si rien ne change, allant jusqu’à la fin du XXIe siècle, p. 265) en termes physiques et quantitatifs seront par la suite repris au chapitre 11 sous un regard plus politique, voire diplomatique. L’approche se veut pédagogique; on peut suivre aisément cette première moitié (sur les cycles de l’eau et des gaz comme le carbone; avec modèles et prévisions) sans pour autant posséder de formation en biologie. Par ailleurs, quelques encadrés font parfois le pont entre des enjeux environnementaux ponctuels et des événements politiques: par exemple, on formule une critique de la conception écologique de l’ancien Premier Ministre albertain Ralph Klein (p. 4); on évoque le bilan de la Conférence d’Exeter de 2005, durant laquelle les pires hypothèses sur l’avenir de la planète ont été présentées et longuement débattues, car plusieurs de celles-ci étaient chargées d’incertitudes (p. 9). Sur le plan historique, quelques chapitres, dont celui sur «le climat passé», réunissent des données sur les variations climatiques et sur les variations de la glaciation au fil des siècles.

Au passage, l’un des auteurs affirme avoir rédigé «le premier livre sur les changements climatiques» en 1990, sous le titre Vers un réchauffement global? (p. 241); mais pourtant, un article (intitulé «Media, Books and Journals») de la Encyclopedia of Global Warming and Climate Change (SAGE, 2008) indique deux prédécesseurs: l’essai de Jean-Baptiste Fourier sur l’effet de serre publié en 1827, et le livre The End of Nature: Humanity, Climate Change and the Natural World, de Bill McKibben, paru en 1989 (p. 632). On suppose que les auteurs voulaient plutôt dire qu’ils avaient rédigé «le premier livre sur les changements climatiques à être paru au Québec».

La seconde moitié du livre touche davantage l’environnement face aux sciences sociales, avec des thèmes bien connus: l’avènement du concept de développement durable, les effets de la mondialisation, la nécessité d’une «solution mondiale», les grandes conférences sur le climat, les deux sommets de la Terre, et la position des États-Unis (p. 248). Quelques pages sont aussi consacrées à une réussite: le «Protocole de Montréal» sur le contrôle de la couche d’ozone, convenu en 1987, et considéré par les experts comme étant à la fois «exemplaire» et complémentaire au Protocole de Kyoto (p. 255). Le chapitre 11 sur les espoirs d’une gouvernance mondiale en matière d’environnement donne un bilan détaillé des apports des nombreuses conférences mondiales et la convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (p. 257). Le chapitre suivant sur «les héros et les vilains» est plus critique envers certains pays, les lobbies, mais aussi à l’endroit de certains environnementalistes: «Les groupes écologistes professent haut et fort leur amour de la planète et revendiquent des actions plus rapides, jouent sur les sentiments et voudraient bien être, du haut de leur vertu, ceux qui décident qui sont les bons et les méchants. Comme un justicier sans revolver, leur crédibilité dépend de la manière par laquelle ils alarmeront les bons sentiments des citoyens» (p. 285). Les auteurs parviennent malgré tout à faire la part des choses en rappelant que les États-Unis ne peuvent pas porter à eux-seuls le fardeau des menaces et des solutions environnementales: «Pour les États-Unis, il est impensable que la Chine, maintenant le plus grand producteur de gaz à effet de serre, l’Inde en cinquième place et le Brésil en sixième ne soient pas contraints eux aussi de limiter la croissance de leurs émissions» (p. 308). Les derniers chapitres proposent une multitude d’actions concrètes pour le citoyen, le consommateur, l’éducateur, le décideur qui serait décidé à changer concrètement «le cours des choses».

Le livre Passion: nature. Sept ans de chroniques engagées comporte en quelque sorte une dimension historique. Chroniqueur au quotidien Le Devoir de Montréal, Louis-Gilles Francoeur a réuni en un livre ses meilleures chroniques, une centaine, étalées sur une dizaine d’années. Les sujets sont très variés et ne touchent pas uniquement la biologie; plusieurs articles commentent la politique, les politiques, la gestion des ressources, les ONG, les changements climatiques, la gestion de nos forêts, de nos réserves et de nos parcs nationaux. Les cent dernières pages traitent de la chasse et de la pêche; parmi celles-ci, quelques textes critiquent des projets de lois liés à la faune et à l’environnement: l’avant-projet de loi 129 sur la conservation du patrimoine naturel (p. 365), le projet de loi 147 sur «le droit de chasser, de pêcher, de piéger» (p. 368), la loi C-68 sur «le contrôle des armes à feu» (p. 399). Un titre de l’un de ses articles pourrait résumer les conclusions de plusieurs de ces textes: «La conservation aux prises avec le cancer politicien» (p. 25). Dans ce cas précis, il s’agit d’une chronique sur la protection des espaces humides de l’île des Sœurs et un constat accablant du manque de cohésion et de continuité dans les décisions ayant été prises d’un gouvernement à l’autre.

En dépit de ses qualités, l’ouvrage de Louis-Gilles Francoeur me semble incomplet, ou inachevé: ces chroniques datées de 1999, 2000, 2001, et ainsi de suite étaient alors centrées sur l’actualité et conservent toujours leur pertinence, leur importance historique, en nous remémorant les débats environnementaux ayant eu lieu au Québec au cours de cette décennie. Plusieurs de ces débats persistent; certains cas ont été résolus. Bien pire, les erreurs du passé, parfois réparées avec peine et à grand coût, se reproduisent similairement ailleurs, sans que personne n’ait pu profiter des leçons de nos errements et de nos faux pas. Ici, le journaliste rapporte adéquatement des problèmes, chapeaute des causes justes, propose même des solutions, par exemple lorsqu’il déclare, fort justement: «Ce qu’il nous faudrait au Québec, c’est une loi qui créerait un registre de la conservation dans lequel seraient inscrits tous les milieux naturels officiellement protégés, privés et publics» (p. 26). Mais en revanche, il nous manque «la suite» de tous ces textes. Très peu d’annotations postérieures à la rédaction des articles apparaissent dans cette édition, sauf pour signaler, brièvement, que tel fonctionnaire de la FAPAQ dont on parlait en 2000 est décédé en 2003 (p. 128), ou pour mentionner au passage la traduction française d’un nouveau livre comprenant une préface sous la signature de Louis-Gilles Francoeur (p. 346).

C’est bien trop peu pour tenter d’actualiser des chroniques en un ouvrage après quelques années, surtout dans un domaine où le changement (climatique, bien sûr, mais aussi dans la gouvernance) semble constant et quelquefois surprenant. Un véritable travail éditorial aurait exigé de faire le point sur ces questions, quelques années après la rédaction de chacune de ces chroniques, en répondant, même brièvement, à ces questions éventuelles: est-ce que ces projets de lois ont par la suite tenu compte des suggestions et des critiques émanant de la société civile?; est-ce que les lois vilipendées ont quand même été appliquées telles quelles?; est-ce que les craintes devant ces lois se sont avérées justifiées? Autrement, à quoi bon répéter dans un livre des textes d’actualité qui s’avèrent avec le temps incomplets, dépassés, voire trompeurs? En 2006, Louis-Gilles Francoeur écrivait son inquiétude: «Au Québec, aucune réglementation environnementale ne contrôle la libération d’espèces végétales ou animales non indigènes dans l’environnement, une grave lacune (…)» (p. 24). Mais qu’en est-il de la situation après quelques années, du moins au moment de publier ce recueil? L’année antérieure, le journaliste titrait que «Le Québec protège 0,3 % de ses tourbières» (p. 54); mais est-ce toujours le cas après deux ans? L’ouvrage ne le dit pas, et ne contient même pas de conclusion ni de postface, ce qui me semble nettement insuffisant.

Pour conclure, le livre de Claude Villeneuve et François Richard contient indéniablement une foule de données et d’idées. Le lecteur aura cependant le choix de se situer quant à sa perception de la gravité du problème, des responsables, des solutions. Si les deux biologistes abordent les changements climatiques dans une perspective mondialisée, Louis-Gilles Francœur centre d’abord ses chroniques sur le Québec et particulièrement sur la grande région montréalaise. Les deux livres sont instructifs et bien écrits; ils seront accessibles à un public non-initié et invitent à la réflexion, sinon au débat. Mais dans chaque cas, ces livres doivent se consommer à petites doses, car la fin du monde devrait déjà être avenue plusieurs fois si on en juge par certaines extrapolations exposées ici!