Recension : Martin Chaput, Dieppe ma prison; Récit de guerre de Jacques Nadeau. Montréal, Athéna Éditeur, 2008, 140 p.

Pierre Vennat
Journaliste-historien

Il y a quinze ans, l’histoire militaire était encore un sujet tabou au Québec. Au point que lors du premier colloque d’histoire militaire en français, organisé en 1994 à l’UQAM et au Collège militaire royal de Saint-Jean, Béatrice Richard, une des organisatrices, avait cru bon de lancer un cri d’alarme public à la une du Devoir afin de mettre fin à ce silence honteux envers des gens qui ont combattu, souffert et donné leur vie pour une cause qu’ils jugeaient juste. Il est vrai que le Québec avait rejeté, et par deux fois, la conscription. Mais il est faux que les Québécois avaient été absents des champs des bataille. En fait, c’est par dizaines de milliers que les nôtres se sont enrôlés volontairement.

Quinze ans plus tard, si l’histoire militaire traîne toujours de la patte par rapport à d’autres spécialités historiques, on ne peut plus dire que le sujet est tabou. On en discute de plus en plus lors de divers colloques, on peut lire sur le sujet dans plusieurs revues et livres. On en parle à la télévision et pas seulement au canal Historia. Bref, beaucoup de besogne a été abattue depuis quinze ans, même si le terrain en friche est encore considérable.

On en sait donc davantage sur les militaires canadiens-français depuis la Confédération car, grâce à Dieu, les historiens québécois ne se contentent pas de raconter uniquement «l’histoire bataille», comme trop de leurs collègues du ROC [Rest of Canada], mais s’attardent beaucoup plus à «l’histoire des militaires», de ces hommes qui, depuis la Confédération, ont combattu les Féniens dans les années 1870, puis contre les rebelles de Louis Riel et les Amérindiens de «Big Bear» et de Poundmaker en 1885, en Afrique du Sud en 1899 et 1900, lors de la Première et de la Deuxième Guerre mondiales, en Corée, avec les Casques bleus en diverses «missions de paix» pas toujours pacifiques, lors de la Guerre du Golfe et maintenant en Afghanistan.

On a parlé des «sacrifiés» de Dieppe, des hommes des tranchées, des médecins et infirmières qui les ont soigné, de ceux qui ont combattu à Hong Kong, en Italie, en Normandie. Des héros décorés, bien sûr, des morts, des vainqueurs et des vaincus. Mais jusqu’ici, on a peu parlé des prisonniers de guerre, ceux-ci ayant peu épilogué sur la misère qu’ils ont endurée, et leurs aventures faisant moins l’objet de récits que ceux de batailles épiques, gagnées ou perdues.

Martin Chaput, étudiant en histoire de l’Université du Québec à Montréal, passionné d’histoire militaire, a rencontré Jacques Nadeau, vétéran de Dieppe et ex-prisonnier de guerre, dans le cadre d’un projet personnel visant à recueillir les témoignages des anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale. Or constata-t-il rapidement, la plupart des vétérans parlent très rarement de leur expérience. Comme l’écrit Béatrice Richard dans sa préface, de nombreuses études l’attestent: sans forcément être aux prises avec un choc post-traumatique, les combattants les mieux aguerris oublient difficilement les images lancinantes de leurs montées aux extrêmes. Même si leur corps a survécu, une part d’eux-mêmes est restée au champ d’honneur.

Jacques Nadeau, que je connais personnellement puisqu’il constitue un des survivants, de plus en plus clairsemés, des hommes qui accompagnaient mon père avec les Fusiliers Mont-Royal le 19 août 1942, constitue en somme l’exception qui confirme la règle. Outre sa grande volubilité, il a une capacité remarquable de raconter les moments difficiles qu’il a vécus en tant que soldat et prisonnier de guerre. Il avait toujours rêvé d’écrire ses mémoires. Il n’en avait jamais eu le temps et puis, à 86 ans, c’est un peu tard pour s’y mettre. Alors Marcel Chaput s’est offert pour lui servir de «nègre», ce qu’il a accepté avec enthousiasme.

Dieppe ma prison est donc le fruit de nombreuses rencontres, de plusieurs heures d’enregistrement et d’innombrables conversations téléphoniques, qui s’ajoutent aux recherches personnelles de Nadeau sur le raid, ses archives personnelles, la correspondance qu’il a entretenu toute la guerre avec sa femme Jacqueline, qu’il avait connue avant le raid et qu’il a épousée à son retour de captivité, en 1946, et qui, à l’été 2008, était toujours à ses côtés. Sans compter ses photos personnelles.

Mais il ne s’agit pas d’une apologie de la guerre. Et Nadeau, vétéran et prisonnier de Dieppe, ne se prend pas pour une nouvelle version du héros mythique à l’américaine, comme on a pu le voir dans le film Il faut sauver le soldat Ryan par exemple. C’est plutôt le récit d’un homme ordinaire, confronté à des situations extraordinaires. Et qui à l’instar de milliers d’autres, a tenté de survivre. Et y a réussi. On a peu parlé de ces hommes au Québec. Comme l’écrit Béatrice Richard, comme je l’ai moi-même souligné en 1995 en publiant Les Héros oubliés, officiellement, ils s’en allaient combattre l’hydre nazie. Mais dans le fond, nombre d’eux, dont Nadeau, cherchaient à joindre l’utile à l’agréable: s’assurer un salaire et trois repas par jour, tout en découvrant d’autres horizons. Après les années de vaches maigres de la Grande Dépression, pour beaucoup, cette guerre représentait un salut.

Nadeau note ainsi que le jour même de la déclaration officielle de la guerre par le Canada, le 10 septembre 1939, deux jours avant son dix-septième anniversaire de naissance, sa belle-mère lui avait lancé: «tu n’as pas de travail, va donc t’enrôler», et Nadeau avait décidé qu’il irait combattre l’Allemagne. Pour des jeunes comme Nadeau, s’enrôler s’imposait presque. Inconscients du danger, pouvaient-ils imaginer que cette expérience les marquerait pour la vie entière? Dans ce cas, dure fut la leçon. C’est cette réalité qu’il fait revivre à travers un témoignage d’une rare authenticité, lequel coïncide d’ailleurs avec ceux de nombreux autres volontaires de la même époque. N’en déplaise aux propagandistes de la Légion canadienne et autres mouvements du genre, ils ne se sont pas enrôlés par patriotisme, mais surtout par insouciance, pour échapper à leur milieu, pour améliorer leur sort économique et pour voir du pays.

En garnison en Angleterre pendant un an et demi et plus, ils ont aussi découvert la liberté, malgré les bombes. Pour plusieurs, ce fut l’éducation sentimentale, eux qui avaient été élevés dans le Québec théocratique du temps. Un véritable choc culturel pour des Canadiens français élevés dans les bons principes catholiques. Puis, le baptême de feu, fulgurant. Les camarades, comme Robert Boulanger, le grand ami de Nadeau, tué sous leurs yeux, sinon estropiés en criant «Maman, maman!». Finis les rêves de gloire. Débutent trois ans de captivité. Et pourtant, si la vie dans les camps fut abominable, si la libération par des soldats russes, aussi alcooliques, sanguinaires et assassins de civils que ne furent les nazis fut terrible, Nadeau n’en rapporte pas que de mauvais souvenirs. Des mauvais souvenirs, les prisonniers en ont des tonnes. Mais c’est également une histoire de solidarité. Une histoire de survivants. D’hommes qu’on n’a pas le droit d’oublier et qui, assez curieusement, ne se considèrent pas comme des héros.

Dès son retour du front, Nadeau est allé rencontrer la famille de son meilleur ami, Robert Boulanger. La veille du raid, les deux copains avaient convenu que si l’un des deux mourait, le survivant irait voir sa famille pour lui expliquer comment cela s’était passé. Pour ainsi ne pas laisser un simple télégramme de l’armée témoigner le passage de la vie à trépas. «Les gens que l’on aime méritent plus que de froides condoléances du gouvernement canadien. Cette promesse a été très difficile à tenir. Je voulais voir la famille de Robert, mais j’en fus d’abord incapable. J’étais incapable de revivre et de raconter la tristesse liée à sa mort et l’horreur des combats de la plage. Néanmoins, raconte Nadeau, j’ai fini par passer par-dessus ce blocage et je suis allé voir sa famille. Ce fut un moment très pénible qui m’a demandé tout mon courage. Je devais tenir cette promesse, car je sais que lui, il aurait fait la même chose pour moi».

D’autant que Nadeau avait menti aux Allemands et s’était enregistré comme prisonnier sous un faux nom. Ce qui l’a fait considérer comme mort au combat, une tombe lui avait été réservée au cimetière des Vertus à Dieppe, avec son nom sur la pierre tombale et sa famille lui avait même fait chanter des funérailles à Montréal.

Le petit livre que signe Martin Chaput, à même les souvenirs de Jacques Nadeau, contribue grandement à faire mieux connaître les sacrifices de ces hommes, auxquels on ne peut s’empêcher de lever son chapeau. Si l’occasion leur était donnée, ils pourraient sans aucun doute affirmer, comme Nadeau: «j’ai su, malgré les épreuves, rester un bon chrétien, tout en faisant mon devoir de soldat. Jamais je n’ai déshonoré la famille, que ce soit sur la plage à Dieppe en faisant face aux balles de l’ennemi, ou en Allemagne où j’aurais pu attendre paisiblement que la guerre se termine. Poussé par cette volonté de faire mon devoir avec honneur, j’ai préféré risquer ma vie dans des tentatives d’évasion». Et Nadeau de conclure que sa défunte sœur aurait été fière de sa conduite «et cette pensée m’a apporté une certaine sérénité».