Recension : Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec (1960-1970), tome 5, Québec, Septentrion, 2008, 456 p.

Éric Bédard
historien
professeur TÉLUQ-UQAM

Dans le cinquième tome de son Histoire populaire du Québec, Jacques Lacoursière s’attaque à une période que tous croient bien connaître, soit pour l’avoir vécue, soit pour en avoir entendu parler jusqu’à plus soif. Cette glorieuse Révolution tranquille occupe toujours une place disproportionnée dans notre mémoire collective. Pour bien des Québécois, l’histoire de leur pays commence en 1960; tout ce qui précède est, au mieux, une infâme Grande Noirceur contre laquelle on nourrit encore beaucoup de ressentiment, au pire, une page complètement blanche, un moyen-âge sans aucun intérêt. Décrire les années 1960 avec distance, écrire l’histoire d’une période aussi chargée n’avaient donc rien d’une sinécure. Notre historien le plus «populaire», le plus célébré aussi, avait tout un défi devant lui.

Dans la conclusion de son ouvrage, Jacques Lacoursière admet que la tâche n’a pas été facile, qu’il lui est parfois arrivé d’abandonner quelques semaines ou quelques mois. La maison Septentrion aurait même annoncé la parution de ce cinquième tome une bonne dizaine de fois, explique l’historien, sourire en coin. Les choix étaient sûrement déchirants: Quels événements retenir? Quel fil conducteur proposer? Quelles sources privilégier dans cette masse immense de documents produits par une époque de prise de parole? Comment, surtout, concilier le national et le social, expliquer les décisions des dirigeants sans oublier les masses, le peuple? Pour un historien comme Jacques Lacoursière, attaché à l’histoire-récit, c’est-à-dire à une histoire racontée, vivante, où les personnages et les événements occupent une place centrale, le défi était encore plus grand.

Le découpage de l’ouvrage, le choix des thèmes, la trame du récit ont toutes les allures d’un compromis. C’est que Jacques Lacoursière savait, avant de se lancer dans cette aventure, que le récit national traditionnel continue d’être violemment critiqué par toute une armada de savants chercheurs qui auraient enfin donné une voix à ce peuple tant négligé par les historiens d’antan. Président d’un groupe de travail sur l’enseignement de l’histoire au milieu des années 1990, il a proposé que les futurs programmes fassent plus de place aux identités négligées par l’histoire traditionnelle. Homme prudent, réfractaire, selon son propre aveu, à toutes formes d’idéologie, il a cherché à ménager la chèvre et le chou, à plaire aux uns et aux autres avec les risques que cela comporte.

Le livre s’ouvre par une «introduction» très réussie consacrée à l’effervescence culturelle des années 1960. Les premiers chapitres (1 à 4) sont une synthèse classique des premières années du gouvernement Lesage dans lesquels sont présentées les principales réformes ayant caractérisé la Révolution tranquille. La trame est essentiellement politico-nationale. Le second chapitre («Des changements à la douzaine») aligne les mutations politiques et culturelles du début des années 1960, comme si l’auteur suivait des fiches bourrées d’informations factuelles mais sans offrir de fil conducteur. La présentation des débuts du mouvement indépendantiste du chapitre trois prend le même mauvais pli. Les chapitres 5 et 6, consacrés aux Autochtones et aux nouveaux arrivants, brisent le rythme d’un récit relativement connu, assez conforme à celui porté par la mémoire collective. Ces chapitres sont beaucoup plus courts, plus scolaires aussi. Dans les deux cas, l’auteur remercie, en note de bas de page, le chercheur Patrice Groulx «pour sa collaboration». Les chapitres 7, 8, 9 et 10 reprennent la trame politico-nationale du chapitre 4, traitant de l’élection surprise de l’Union nationale en 1966, de la visite du général de Gaulle et des premiers pas du Québec sur la scène internationale, de la création du Parti québécois, de la tenue des États généraux du Canada français, des débuts de Pierre Elliot Trudeau sur la scène fédérale et de l’incontournable crise linguistique de la fin des années 1960. Les chapitres 11 et 12 brisent à nouveau le rythme du récit en traitant, respectivement, de la montée d’un syndicalisme de combat et de la révolution culturelle qui secoue la société québécoise de la fin des années soixante. Le chapitre 13, consacré à la crise d’Octobre, reprend la trame politico-nationale du chapitre 10 alors que le dernier chapitre, très court, porte un regard rapide sur des expériences régionales (la création de Laval, l’expérience du B.A.E.Q. — bureau d’aménagement de l’Est du Québec — la création du parc Forillon en Gaspésie).

Si, comme à son habitude, Jacques Lacoursière ne cite pas explicitement ses sources, s’il ne laisse aucune bibliographie digne de ce nom, il fait plusieurs fois état de documents de première main (ex. lettre de démission de René Lévesque acheminée à Jean Lesage). L’ouvrage est ponctué d’encarts qui sont parfois un peu longs, et pas toujours en lien avec le propos des pages qui précèdent. Jacques Lacoursière a accepté de reproduire de nombreuses photos de sa collection personnelle, lesquelles accordent une place de choix au jeune ministre unioniste Marcel Masse.

Dans ce cinquième tome de son Histoire populaire du Québec, Jacques Lacoursière a voulu couvrir large, traiter de questions variées. Ce faisant, il a hésité à suivre une seule et même piste, à orienter son récit autour d’une trame claire. Complets, instructifs, ses chapitres «thématiques» (autochtones, immigrés, travailleurs, femmes, régions) entraînent le lecteur sur des sentiers qui semblent moins familiers à l’auteur. Ces thèmes sont traités parallèlement au grand récit national, mieux investi, lequel est émaillé d’anecdotes, de commentaires plus personnels, de clins d’œils aussi. Qu’un raconteur aussi talentueux que Jacques Lacoursière n’ait pas réussi à enchevêtrer les trames nationale et sociale dans un récit chronologique et relativement cohérent en dit long sur la difficulté de la tâche qui attend les plus jeunes historiens qui rêvent un jour d’écrire à leur tour de grandes synthèses accessibles au public.

Quoi qu’il en soit, ce cinquième tome est un tour de force, une synthèse qui mérite d’être lue, ne serait-ce que parce qu’elle offrira d’utiles repères pour celles et ceux qui enseignent l’histoire du Québec.