1759-2009 : le dernier mot (avec quelques histoires de héros)

Yves Tremblay
historien
Ministère de la Défense nationale

Un retour sur les Plaines, 2009

J’ai signalé dans ma chronique précédente le livre de Louise Dechêne sur le peuple et la guerre durant le Régime français (Boréal, 2008). J’espérais susciter un débat autour de la recherche en histoire militaire québécoise. J’ai aussi signé récemment un pamphlet contre l’instrumentalisation de l’histoire de la Conquête telle qu’on l’a vécue au début de 2009 (Plaines d’Abraham: essai sur l’égo-mémoire des Québécois chez Athéna). Ces deux textes ont effectivement provoqué plusieurs réactions, positives et négatives. Je ne les commenterai pas directement, ne voulant pas avoir le dernier mot sur des critiques qui n’ont pas le droit de parole d’un chroniqueur régulier comme j’ai la chance de l’être. Mais à cause de l’importance du sujet — on ne me fera pas accroire que 1759 ne mérite pas discussion — je me permet de commenter deux choses qui m’ont frappé et que je déplore. On excusera aussi l’emploi du «je».

En premier lieu, il m’apparaît singulier que la production historiographique sur 1759 soit débalancée, au sens de la qualité des écrits produits ici et ailleurs. Au risque de me faire accuser de toujours trouver le jardin du voisin plus fleuri, je soutiens dans mon livre, et je récidive ici, que dans les années récentes, les historiens d’ailleurs, c’est-à-dire non-Québécois, ont livré des interprétations de la Guerre de Conquête ou de la Guerre de Sept Ans en Amérique du Nord ou encore de la «French-Indian War» qui, peu importe comment on l’appelle, sont plus intéressantes, plus complètes, plus inclusives, plus fouillées et plus à jour que tout ce que l’on peut trouver au Québec. À vrai dire, non seulement, on raconte mieux à l’étranger notre expérience des années 1754-1760, mais, ce qui est pire, c’est qu’ici on radote des vieilleries, dont quelques-unes ont du mérite, mais qui dans l’ensemble sont dépassées.

Une toquade d’un fonctionnaire vivant dans sa tour d’ivoire diront certains. Eh bien non. Ainsi, on a pu lire à la fin de l’été une intéressante série d’articles de Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris, sur la bataille de 1759 et ses avatars historiens, dans lequel le journaliste pose la question de la faiblesse étonnante de la production historique récente au Québec sur cet aspect pourtant fondamental de notre histoire. «Ironie du sort, écrit Rioux, l’auteur de cet article a pu constater que la plupart des historiens québécois ne connaissaient même pas le principal ouvrage publié ses dernières années en Europe sur la guerre de Sept Ans [… le] livre de Jonathan F. Dull intitulé La Guerre de Sept Ans, histoire navale, politique et diplomatique (Les Perséides)». Et Rioux d’enchaîner sur le déclin de l’histoire politique au Québec (dont l’histoire militaire est peut-être une sous-catégorie faut-il comprendre), en inculpant l’histoire sociale et en signalant que les Français de France, pourtant de grands praticiens de l’histoire sociale s’il en est, n’ont pas pour autant totalement négligé et l’histoire politique et l’histoire militaire[1].

On peut chicaner le choix de Jonathan Dull. S’il est très fort sur les difficultés navales françaises — sa recherche s’est surtout faite dans les archives de la marine française — personnellement je préfère la somme de Fred Anderson, meilleure sur les aspects diplomatiques nord-américains, amérindiens en particulier, et meilleure sur les opérations terrestres y compris dans l’Ohio et les Grands Lacs, ces dernières absolument nécessaires pour comprendre la querelle Vaudreuil-Montcalm. Mais peu importe les préférences personnelles, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là des deux meilleurs livres récents sur le sujet, et de très loin. Rien au Québec ne rivalise pour l’étendue de la recherche, la profondeur de l’analyse, la complexité des jugements, toujours solidement fondés.

Comment réplique-t-on ici à ses livres immenses, sans thèse simple, qui sont à la fois des œuvres synthétiques et des recherches poussées? Le plus récent et peut-être le meilleur livre comparable édité au Québec sur 1759 est… une traduction du vieux livre de C. P. Stacey qui date de 1959, traduction éditée par les PUL à la fin de l’été 2009, mise à jour par l’historien canadien-anglais Donald Graves, en particulier pour pallier les insuffisances de Stacey en histoire navale. Mais les développements sur les Amérindiens et sur les milices canadiennes ne pouvaient pas être bien sophistiqués en 1959 car, outre que Stacey avait un préjugé affiché pour les soldats de métier habillés en rouge, les recherches sur la diplomatie amérindienne et encore plus celles sur les milices de la Nouvelle-France étaient à son époque inexistante ou dans l’enfance.

Il faut ensuite remonter à 1955 pour rencontrer un ouvrage comparable, la Guerre de conquête de Guy Frégault, que Fides a ressorti en fac-similé (!) en 2009. Je ne reviendrais par sur les critiques sévères que j’adresse à Frégault dans mon livre, critiques qui du reste ont déjà été faites à Frégault par Jean Blain dans trois longs articles parus dans la RHAF dès les années 1970. Même si en désaccord avec moi on révère toujours ce maître de l’École de Montréal, on ne peut pas ne pas s’interroger sur l’antiquité de l’interprétation qu’on trouve dans Frégault. Rien depuis? Rien en effet, au Québec. Oh!, les PUL ont réédité le Journal du siège de Québec (l’attribution demeure contestée) avec une nouvelle préface, mais ils reprennent l’édition d’Ægidius Fauteux de 1922! Dans la même veine, il y a heureusement le recueil de documents français et anglais de Jacques Lacoursière et Hélène Quimper (Septentrion), que j’ai aussi signalé dans ma chronique précédente. Mais la publication de documents aussi éclairants soient-ils ne devraient pas se substituer à l’analyse historique comme celles qu’on retrouve chez Dull ou Anderson.

On peut donc discuter pour savoir qui, chez les historiens actifs étrangers connaît mieux l’histoire de la Conquête, mais on ne peut pas ne pas se peiner de ne pouvoir leur égaler quelqu’un de chez nous. Là-dessus le journaliste du Devoir me semble avoir touché un bobo purulent que peu ici ont le courage de piquer avec la lancette de la curiosité critique.

La faute de l’histoire sociale écrit Rioux? Là réside une ambiguïté vraiment propre et peut-être exclusive aux universités québécoises francophones. Là, je ne suis pas entièrement d’accord et voici pourquoi. En effet, il est vrai que l’historien du social préfère souvent les structures et le long terme et par conséquent se méfie de l’événement et de la biographie. Dans la mesure où histoire politique, difficilement pensable sans sujet donc sans biographie, et l’histoire militaire, où la contingence à court terme est souvent reine, sont abusivement biographiques et événementielles, alors oui l’histoire sociale est une menace voire un danger pour l’histoire politique et l’histoire militaire. Mais ce n’est peut-être pas un bien grand mal, à condition toutefois que le politique et le militaire, y compris le sujet politique et le fait combat ne soit pas absolument exclus par les praticiens d’histoire sociale. Dans mon esprit, l’histoire sociale est conciliable avec tous les objets, objets politiques et militaires inclus. Il ne peut-être question d’un retour en arrière vers une histoire politique bien narrée comme dans le bon vieux temps, dont Frégault était, on veut l’oublier, un habile représentant. On n’effacera pas un siècle de progrès historiographiques; ce qu’il faut, c’est plutôt exclure l’exclusion dont les historiens s’étaient un temps rendus coupables. Ce temps est passé presque partout, sauf peut-être au Québec. Ce n’est donc pas l’histoire sociale qu’il faut accuser, mais une conception trop étroite de celle-ci, encore manifeste ici.

Je me suis déjà expliqué là-dessus dans des chroniques antérieures, par exemple à propos des livres de Stéphane Audoin-Rouzeau, d’Hervé Drévillon et de Jean-Pierre Leleu, trois historiens français actifs qui se sont surtout fait connaître depuis les années 1990. Les trois partagent le credo de l’histoire sociale, mais en même temps ils n’hésitent pas à travailler sur la courte durée, y compris la bataille. Lorsque vous trouvez des anecdotes biographiques ou événementielles sous leurs plumes, elles s’insèrent dans un cadre interprétatif parfois lourd, parfois stimulant, mais presque toujours novateur. Chez les trois, on aperçoit aussi l’influence britannique. J’ai déjà maintes fois fait état de mon admiration pour les historiens britanniques; point n’est besoin d’en rajouter maintenant. Ce qui est significatif, c’est que l’objet militaire, et politique aussi, s’étudie maintenant dans la même posture historiographique que n’importe lequel autre objet historique. On pourrait aller jusqu’à dire que l’histoire culturelle, si en vogue aujourd’hui, descend directement de la nouvelle histoire militaire du tournant des années 1970! Pensons seulement à George Mosse et Paul Fussell.

Bref, le goût de l’histoire sociale, et même la conviction que c’est la meilleure méthode historique (ma conviction) n’exclut en rien la possibilité et même la nécessité d’étudier l’objet militaire et l’objet politique. Du moins en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Allemagne, en Italie et dans le Rest of Canada, il en est ainsi. Pourquoi pas dans les universités du Québec?

Je serai bref en ce qui concerne le deuxième point avec lequel j’ai une difficulté, à savoir l’interprétation que l’on fait au Québec de la Conquête de 1759. Cette interprétation est dépassée, parce qu’elle n’a pas été renouvelée. Parce qu’elle est dépassée, elle est fautive sur plusieurs points. Dans le courrier que j’ai reçu depuis septembre 2009, ressort un certain nombre de sujets litigieux qui, s’ils peuvent apparaître à certains des points de détails, sont en fait au cœur des différences historiographiques qui me séparent de mes critiques.

Il est impossible de discuter au long ici des interprétations divergentes que la discussion a mis en évidence. Je ferais simplement une liste des problèmes soulevés dans les échanges et qui demandent résolution: mise en contexte par des historiens d’ici de la Conquête dans une longue Guerre de Sept Ans, une guerre mondiale; la question de la supériorité navale anglaise (il faudra accepter les constats de Dull, ce qui implique de rejeter bien des suppositions entendues récemment sur les soi-disant mauvaises priorités des autorités françaises); l’impact catastrophique de l’effondrement logistique français à compter de 1758 au moins, impact non seulement grave pour l’approvisionnement des troupes régulières en munitions, en vivres et en renforts, mais aussi pour les civils et les Amérindiens attachés à la Nouvelle-France; le mérite des idées stratégiques respectives de Montcalm et Vaudreuil (la question des personnalités demeure importante, mais elle doit être subordonnée aux idées stratégiques pour lesquelles ces personnalités vont vivre ou mourir); Montcalm lui-même est un personnage plus complexe qu’on ne le présente au Québec (il n’a pas abandonné le Canada à son sort, il n’était pas défaitiste, il avait des moments de déprime comme tout le monde, et certainement pas incompétent, au contraire), la préférence de trop d’historiens québécois depuis F.-X. Garneau ne reposant au fond sur pas grand-chose, à savoir que Vaudreuil est préféré parce qu’il est né au Québec; la question de la milice, déblayée par Dechêne et Cassell (ils ont posé les bases, mais leur interprétation ne fait pas l’unanimité), inefficace selon moi, donc surévaluée dans l’historiographie québécoise pour plaire à l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes; le rôle des réguliers français, vital et qui reste mal compris (ce sont surtout les soldats réguliers français qui sont morts pour protéger la Nouvelle-France, on l’a oublié au Québec); l’évaluation stratégique de la dissolution des alliances amérindiennes, travail avancé mais dont on a pas tiré toutes les conséquences[2].

C’est déjà un gros programme de recherche en soi, mais la montagne sera dure à gravir du fait de l’indigence des études en histoire militaire au Québec et des préjugés qui à l’heure où j’écris ceci rendent un effort soutenu en ce sens presque impossible. Tout ceci ne se réalisera pas en moins dix ou quinze ans et ne se fera pas sans l’institutionnalisation de deux, trois ou quatre chercheurs en université capables de commander des subventions.

En voilà assez. 2009 est enterré, vive 2010. Presque.

Québec 1759 en livres

Deschênes, Gaston. L’année des Anglais: la Côte-du-Sud à l’heure de la Conquête, nouvelle édition revue et augmentée, Québec, Septentrion, 2009, 160 p.

La première édition de 1989 était souvent citée. Cette réédition est donc bienvenue. En fait, plus que bienvenue. L’iconographie remarquable, judicieusement représentée (cartes ou détails de cartes toujours lisibles parce que sur une seule page, avec des légendes précises) plairont aux lecteurs paresseux comme aux plus exigeants. Pour autant, il ne faudrait pas négliger la qualité du texte de Deschênes. J’ai beaucoup critiqué l’historiographie québécoise récemment, mais s’il y a une exception qui confirme la règle, ce pourrait être ce livre (avec celui de L. Dechêne). Histoire régionale? Point du tout. La Côte-du-Sud (en face et en bas de Québec) est, après Québec et sa région immédiate, la plus touchée par l’invasion. Évidemment, les Anglais saccagent le pays, brûlent les fermes, tuent des paysans et leurs familles, scalpent trop souvent. Mais aucun apitoiement excessif et aucune complaisance chez Gaston Deschênes. On s’attendait aux actes de cruauté anglais et on les y trouve. Mais s’y rencontrent également les actes de clémence des mêmes Anglais (les exactions sont souvent imputables aux Rangers recrutés dans les colonies américaines), ainsi que les petites lâchetés des seigneurs et de paysans canadiens égoïstes. Du fait de cet exposé balancé, ce petit livre est marquant. De tous les livres publiés récemment au Québec sur 1759, c’est le meilleur.

Dull, Jonathan R. La Guerre de Sept Ans: histoire navale, politique et diplomatique, traduction de Thomas Van Ruymbeke, Bécherel (Bretagne), Les Perséides, 2009, 536 p.

Il s’agit de la traduction d’un livre paru en anglais en 2005. Le sous-titre, plus fidèle à l’original anglais indique bien la ligne tenue par cet auteur: les opérations doivent êtres comprises dans le contexte d’une guerre mondiale où les faiblesses des alliances comptent, où les communications sont lentes, où la logistique est une donnée fondamentale et où les marines jouent un rôle important et parfois déterminant. Ce faisant, la mission des acteurs sur le terrain est extrêmement difficile, surtout si l’on est du côté où la diplomatie connaît des échecs et où la marine des défaillances, le cas des Français en l’occurrence. Dans ce contexte, les armes françaises, marine incluse, ont réalisé de véritables exploits jusqu’en 1759. Mais durant l’été et l’automne de cette terrible année, plusieurs échecs sur terre en Europe, à Québec et sur mer s’additionnent, rendant illusoire la sauvegarde de la Nouvelle-France. Une revanche devenait presque impossible en l’absence de forces navales, et Dull montre que le ministère français a bien compris la leçon de ses défaites de 1759. Aussi, déjà en 1763 la marine française a commencé à récupérer. La paix va permettre d’accélérer cette récupération, ce qui conduira au soutien français aux Insurgés américains après 1776. Mais il était trop tard pour les Canadiens du temps. À noter que les pages sur la Nouvelle-France sont fort bonnes. On trouve ici l’autre synthèse indispensable, avec le gros livre de Fred Anderson.

Lacoursière, Jacques et Hélène Quimper. Québec, ville assiégée, 1759-1760, d’après les acteurs et témoins. Québec, Les Éditions du Septentrion, 2009, 269 p.

Belle facture, abordable et dense sans faire l’économie de documents en anglais, ce recueil de textes (la plupart en extraits) a tous les ingrédients d’une utilité indéniable.

MacLeod, D. Peter. La vérité sur la bataille des plaines d’Abraham: les huit minutes de tirs d’artillerie qui ont façonné un continent, traduction de Marie José Thériault, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2008, 493 p.

Le titre farfelu de l’édition française, d’emblée soulevant le doute sur «la» vérité entre les couverts, avec un sous-titre qui fait référence à une artillerie qui était à peu près presque absente le jour de la bataille, et une préface de Pierre Caron qui ne comprend rien au rôle de l’historien, tout cela pourrait rebuter le plus tolérant des lecteurs. Mais comme MacLeod a écrit la seule tentative récente de réinterprétation de la campagne de 1759 paru au Québec à la veille du 250e anniversaire, il faut s’y arrêter.

C’est un ouvrage à la fois intéressant et décevant. Il intègre du neuf, mais la thèse est étonnamment surannée. Auteur d’un livre sur les Iroquois et la Guerre de Sept Ans dont nous avons déjà parlé, MacLeod est bien placé pour moderniser l’interprétation relative à la participation amérindienne. Mais sa représentation de la bataille est truffée d’a prioris qui se liraient mieux sous la plume d’un ultranationaliste québécois. Ses partis pris pour la milice canadienne, au chapitre 26 («Les Canadiens contre-attaquent») par exemple, contre Montcalm (sa soi-disant négligence à bien entraîner les miliciens intégrés aux troupes de ligne, alors que jusqu’au printemps 1759, l’autorité sur les miliciens était exercée par Vaudreuil), ses exagérations de l’effet des Amérindiens le jour du 13 septembre 1759 et, pire, sa segmentation de l’interprétation en trois blocs nationaux d’inégales valeurs politiques («Canadiens» au sens de fédéralistes de tout poil, «Québécois» nationalistes/indépendantistes, deux nations héritières de traditions impériales, et «Premières nations», qui seraient les vrais spoliés de la Conquête), si elle correspond bien aux sensibilités désirables et affichables aujourd’hui, ne convainc pas entièrement. Ses notations logistiques, auxquelles on soustraira l’interprétation, sont par contre vraiment utiles.

Mourin, Samuel. «Porter la guerre aux Iroquois»: les expéditions françaises contre la Ligue des Cinq Nations à la fin du XVIIe siècle, Québec, Les Éditions GID, 2009, 309 p.

Même s’il ne s’agit pas d’un ouvrage sur la Guerre de la Conqûete, ce gros mémoire de maîtrise (dirigé par Alain Beaulieu et Jacques-Guy Petit) fournit beaucoup d’informations sur le contexte de deux phénomènes primordiaux dans la compréhension de la défaite française: la petite guerre et les alliances amérindiennes. Les longues considérations sur la négociation d’alliances et les difficultés pour les maintenir, l’insistance sur l’aspect logistique — en fait, une expédition réussie plus parce que ses participants arrivent sur l’objectif assez nombreux et encore en état de combattre que par leur brio tactique — rendent plus facile la compréhension des opportunités que présente la «petite guerre», avec ses limites. On éviterait bien des erreurs d’interprétation sur 1759 si on ne transposait pas de manière trop simpliste les tactiques de guérilla du XVIIe et du début du XVIIIe siècle à une guerre de Conquête, où le contexte stratégique est totalement différent.

Autre intérêt de ce livre, l’utilisation de la notion de syncrétisme, même si elle est un peu lourde, a le mérite de définir la petite guerre en Amérique comme un «métissage militaire» (p. 299) plutôt qu’un passage univoque de l’expertise de l’Amérindien vers l’Européen. On a exagéré par le passé les différences entre petite guerre et guerre à l’européenne par souci de présenter une image positive et innovatrice des Amérindiens. Il y a un peu de vrai là, mais aussi beaucoup de mythologie inutile. Mourin donne un portrait plus nuancé des apports respectifs. Sur un très vilain papier, une étude un peu longue et laborieuse à lire, mais indispensable.

Nerich, Laurent. La petite guerre et la chute de la Nouvelle-France, Montréal, Athéna éditions, 2009, 248 p.

La vraie petite guerre en Canada durant la Guerre de Sept Ans, étudiée sérieusement par un jeune auteur français. On y rencontre pas seulement de mythiques miliciens, mais aussi des Troupes de la marine, des Écossais, des rangers américains… car s’y trouve aussi la réponse de l’ennemi aux conditions de la guerre en Amérique du Nord. Ce livre est tiré d’un très bon mémoire de maîtrise soutenue à l’École spéciale militaire de Coëtquidan (anciennement Saint-Cyr).

Stacey, C. P. Québec, 1759: le siège et la bataille, traduction de Catherine Ego, édition revue et augmentée préparée par Donald Graves, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, 360 p.

L’édition originale de 1959 a vieilli, plutôt bien selon Graves, sauf sur la question navale. Aussi, Graves fournit en annexe des exposés mettant à jour le travail de Stacey en le complétant plus qu’en le révisant. L’illustration aussi est nouvelle. J’ai cependant des réserves (signalées plus haut) sur la décision de traduire avec cinquante ans de retard un livre comme celui-ci, aussi bon fut-il. L’argent pour l’édition et la traduction aurait peut-être été mieux investi dans le financement d’un ouvrage neuf écrit d’une perspective québécoise.

* * *

L’autre parution récente indispensable est le livre posthume de Louise Dechêne, dont j’ai parlé dans ma précédente chronique. Finalement, je m’en voudrais de ne pas mentionner la compilation suivante, qui sera utile aux généalogistes comme aux historiens employant l’histoire sociale:

Fournier, Marcel (dir.). Combattre pour la France en Amérique: les soldats de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France 1755-1760, Montréal, Société généalogique canadienne-française, 2009, 629 p.

Autres parutions

Biéler, Jacqueline. Sorti de la nuit et du brouillard: l’histoire du commandant Guy Biéler, Ottawa, CEF Books, 2008, [x]-133 p. Disponible en anglais (langue originale) et en français.

La redécouverte par la fille du père manquant: un héros, un vrai. Guy Biéler, immigrant d’origine suisse romande qui s’était installé au Canada, s’est porté volontaire pour le SOE britannique, l’organisation mise en place à la demande de Churchill pour exécuter des sabotages dans l’Europe conquise par les nazis. De malchance en malchance, Biéler sera capturé et exécuté. Pour ceux qui s’intéressent aux héros, mais un peu aussi à l’enfance (et l’âge adulte aussi) privé d’un père mort à la guerre. Avec quelques documents iconographiques intéressants.

MacFarlane, John. Triquet’s Cross: a study of military heroism, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2009, x-250 p.

Autre héros, qui a survécu celui-ci, mais pas nécessairement pour vivre une existence plus heureuse. Bien qu’on trouve ici la vie de Paul Triquet (1910-1980) et parce que MacFarlane est un biographe expérimenté (Ernest Lapointe, le général Lessard), il ne s’agit pas ici d’une simple biographie du héros de la Casa Berardi. Du fait que Triquet est le premier récipiendaire canadien de la Croix de Victoria, la plus haute décoration pour faits d’armes de l’Empire britannique, à avoir survécu sans avoir été fait prisonnier au cours de la Seconde Guerre mondiale, son sort va être considérablement affecté par l’acte de bravoure. Contre son gré, Triquet est rapatrié et utilisé par la propagande officielle pour mousser l’effort de guerre, y compris le recrutement au Québec. Malheureusement, ce soldat régulier, originaire de Cabano au Témiscouata, n’a pas le sens ou le goût du vedettariat. Il s’adapte mal à sa nouvelle mission et, à beaucoup d’égards, il est un homme fini, même s’il continuera à gravir les échelons de l’armée. Alcoolisme et difficulté maritale (il était déjà séparé au moment de la prise de Casa Berardi) seront aggravés.

C’est donc autant une histoire d’un aspect de l’effort militaire peu étudié et assez incompris qui est exploré par MacFarlane. Une traduction rapide pour le lectorat francophone est souhaitable. Il serait également possible de procéder à une analyse sur un autre héros du genre, aussi récipiendaire d’une Croix Victoria, mais en 1914-1918, Jean Brillant. En effet, beaucoup plus de soldats se sont mérités des Croix de Victoria durant la Première Guerre mondiale que durant la Seconde, mais en 1914-1918, on ne les retirait pas du front pour les protéger ou pour servir l’effort de guerre. S’ils survivaient à l’exploit leur ayant valu la médaille, ce qui ne fut pas le cas de Brillant, ils n’en demeuraient pas moins au front. Beaucoup ont donc été tués dans les jours et les semaines suivantes, augmentant les remises à titre posthume. Autre temps, autre mœurs.

Ainsi, une étude comparée du traitement différent accordé aux récipiendaires de décorations importantes seraient assez révélatrices du changement dans la valeur plus grande associée à la vie, qui date, comme chacun le sait, de la seconde moitié de la Première Guerre mondiale.

Queloz, Dimitry. De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance: la tactique générale de l’armée française, 1871-1914, Paris, Éditions Économica, 2009, 564 p.

Jusqu’à aujourd’hui, il fallait déplorer l’absence d’étude en profondeur du problème tactique dans la France d’avant 1914. Alors que ce pays allait être l’un des acteurs principaux et l’une des principales victimes, on ne pouvait trouver d’équivalent chez les Français aux recherches de Paddy Griffith sur la Grande-Bretagne, de Martin Samuels sur l’Allemagne et les essais de Michael Howard et d’Antulio Echevarria sur l’ensemble des belligérants. La lacune est enfin comblée par un militaire… suisse.

Le titre fait référence à l’obsession dans les milieux militaires français pour l’exemple des armées de Napoléon Ier, obsession qui va infléchir de manière très nocive la doctrine tactique de l’armée française de 1914, avec des résultats humains désastreux, causant presque une autre défaite rapide, comme en 1870.

Truffé d’analyses attendues, le livre de Queloz a aussi le mérite d’ajouter de l’inédit, dont quelque pages vraiment originales à propos de l’emploi de la contre-pente en défense (le fait d’aménager le système défensif hors de la vue de l’assaillant, c’est-à-dire sur la pente opposée à l’attaque, plutôt que sur la crête), un débat qui remonte à bien plus loin que 1915 apprend-t-on ici. Or on sait comment la maîtrise de cette technique par les Allemands a été coûteuse aux alliés durant toute la guerre.

Utilisant comme source les règlements militaires, les cours d’état-major et les monographies des principaux théoriciens, cet ouvrage rébarbatif aux non-spécialistes est pourtant absolument indispensable à qui veut comprendre les hécatombes de 1914 et 1915. Il éclaire aussi sur les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans les officines d’état-major responsables de préparer et d’entraîner une armée pour la prochaine guerre.

C’est malheureusement une thèse mal «dé-thèsée» en ce sens qu’elle garde un plan aux trop nombreux sous-titres, avec plein de catégories pour faire scientifique, aux incalculables et interminables conclusions de section, de chapitre, de partie sans compter la conclusion générale, ce qui conduit à des répétitions (dans les notes également) et des longueurs franchement préjudiciables à l’exposé des résultats de la recherche. Ce n’est point seulement la faute de l’auteur, car les formats de thèse sont prescrits, mais plutôt celle d’un éditeur incompétent, cheap comme toujours, car Économica économise en n’employant pas de réviseur. Pourtant, le livre est presque hors de prix à quelque cent dollars canadiens. Quand l’on sait en plus qu’il s’agit d’un titre archi-subventionné, on se demande où va l’argent…



[1]. Christian Rioux, «Cachez cette histoire que je ne saurais voir!», Le Devoir, 12-13 septembre 2009, p. A1 et A10. On trouvera plus loin des comptes rendus de plusieurs des livres mentionnés ici.

[2]. Il y a un autre sujet, fort peu digne d’attention celui-là. Dans le courrier que j’ai reçu, on m’a reproché de ne pas avoir souligné l’importance des barges de débarquement à Québec, au sens où sans embarcation à fond plat, les débarquements anglais à Québec auraient été hasardeux. Ceci est un mythe, dont on peut se convaincre en lisant Dull. À trois moments dans son livre, il discute de fabrication de chalands de ce genre. Les trois fois, c’est de chalands français dont il parle, ce en prévision d’une éventuelle opération contre l’Angleterre! Et les Anglais et les Français fabriquaient de tels bateaux en 1759, vraisemblablement en s’inspirant d’embarcations pour la navigation fluviale ou côtière dans les eaux peu profondes. Le chaland ou barge de débarquement n’est donc pas une invention anglaise devant Québec (ou après Louisbourg). C’est un autre mythe dans une histoire de la Conquête déjà trop pleine de mythes à mon goût.