Dossier thématique. Homosexualités et politique en Europe : Présentation

David Risse

«L’histoire de l’homosexualité s’est souvent confondue avec celle de sa répression», rappelait déjà en 1985 Maurice Lever[1]. Et pourtant, malgré le développement d’études historiographiques genrées, féministes et LGBTIQ (c’est-à-dire les études lesbiennes; gaies; bisexuelles; transgenres, transexuelles et travesties; inter sexuelles et Queer), l’homosexualité, bien évidemment plurielle, reste étudiée à la lumière de la répression, de l’oppression et de la discrimination. On dit que le militantisme gai[2], fût-il scientifique, contribue à une certaine LGBTification de l’homosexualité comme telle et son histoire politique peut alors constituer un outil de problématisation de cette tendance d’analyse parfois victimaire de la sexualité et particulièrement de l’homosexualité. Ainsi, bien que Foucault nous ait invité à déconstruire l’histoire de la sexualité et à révoquer en doute toute légitimation historique du savoir et notamment du savoir sur la sexualité (la scientia sexualis d’antan et, dans un certaine mesure, la sexologie quantitative d’aujourd’hui), certaines tendances dites «misérabilistes» influencent l’historiographie contemporaine de l’homosexualité. Ce fatalisme historique persistant faisant aussi l’objet de critiques historicistes et épistémologiques féministes, de nouvelles analyses de l’historicité du discours sur le sexe ne pourront alors que questionner les théories et représentations des sexes, sur les sexualités et les genres. Cette analyse n’est d’ailleurs pas sans renvoyer à un idéal d’épistémologie post-positiviste éclairée et au projet[3] de développer le dialogue entre les politiques publiques nationales et les approches méthodologiques disciplinaires relatives au genre, aux genres. Au carrefour de ces différentes perspectives, l’histoire politique domine, particulièrement en Europe de l’Ouest, et ce dossier nous le montre à partir de contributions scientifiques vulgarisées, d’une haute qualité académique, d’une actualité publique et d’une valeur problématique rarissimes.

Ce dossier s’articule et sera présenté en trois parties. Des approches épistémologiques critiques de l’histoire politique traditionnelle de l’homosexualité aux nouvelles approches sociologiques des droits des personnes LGBT, en passant par quatre portraits politiques nationaux, sociaux et sanitaires, de l’homosexualité. Treize textes et quatorze auteurs, nous livrent ici leurs réflexions actuelles à partir de leurs travaux, leurs observations et leurs interventions en milieu homosexuel, en milieu lesbien et gai. À partir de quelques intersections thématiques et de croisements de problématiques homosexuelles nationales communes entre ces différentes approches et perspectives (France, Belgique, Suisse, Pays-Bas et Espagne), les cinq premiers auteurs font tour à tour valoir toute la pertinence des lectures philosophique, historique, géopolitique, sociologique et altermondialiste de l’homosexualité. Leur état des lieux disciplinaire respectif converge en effet vers une critique d’un certain déterminisme historique et politique, historiciste et politiste, de l’homosexualité aujourd’hui. En travaillant ainsi à sortir l’histoire politique homosexuelle de représentations traditionnelles, parfois militantes, de la linéarité de l’histoire, de l’étrangeté de l’étranger, du doublon culpabilisation morale/normalisation légale, de la libération gaie et de la sexophobie catholique, ces auteurs opèrent une certain rupture épistémique, voire paradigmatique, avec les analyses bien pensantes, parfois convenues, de l’homosexualité. Ainsi ces regards croisés aux enjeux internationaux sur des réalités homosexuelles nationales assez spécifiques constituent alors des outils opératoires pour comprendre l’homosexualité, à tout le moins pour apporter enfin un éclairage pluralisé de l’homosexualité dans sa diversité et sa complexité. Puisque l’homosexualité reste très difficile à cartographier dans son pluralisme genré, dans l’étendue et la multitude de ses espaces et très difficile à décomposer dans ses particularités (loin des particularismes) et à traduire dans ses subtilités (des discriminations réelles vécues avant d’être des stratégies de résistance pro-libertaires).

C’est anthropo-sociologiquement, historiquement, géo-politiquement, socio-politiquement et «altermondialistiquement» que sera donc d’abord repensée ici l’histoire politique des homosexualités. En sortant l’histoire politique homosexuelle de l’ombre et de l’ombre de certains préjugés tenaces, parfois infiltrés et incrustés dans les études LGBT, ces auteurs permettent en effet de repenser l’homosexualité par-delà sa répression et son oppression, par-delà la discrimination et l’homophobie. En commençant par resituer le basculement de recherches historiographiques sur les homosexualités «dans l’histoire», en rappelant la manière dont le «militantisme historique» se reformule dans le cadre paradigmatique renouvelé de la critique de l’histoire linéaire de l’homosexualité, le philosophe Massimo Prearo met socio-anthropologiquement la table, donne à repenser l’historiographie, et l’histoire politique, de l’homosexualité.

Les difficultés de reconnaissance publique française des communautés sexuelles rivées à la rhétorique anti-communautaire (discours selon lequel un groupe se revendique une identité minoritaire) renvoient, selon Marianne Blidon, à des «aberrations»  de l’idéal universaliste républicain, qui maintiennent invisibilisées, voire stigmatisées, ces communautés. Ignorant alors la dimension «fonctionnelle», ce discours use, paradoxalement, de la crainte d’une dérive de la société française vers un modèle communautaire anglo-saxon dont les contours ne sont jamais suffisamment définis pour elle, mais dont l’usage rhétorique suffit par contre à légitimer la peur d’une fragmentation des valeurs républicaines universalistes. Recontextualiser historiquement la production de courants idéologiques qui sous-tendent les valeurs républicaines d’un discours qui s’avère déconnecté de la genèse et de l’organisation des espaces, du territoire, des populations, ne s’impose pas qu’en France. L’impulsion de l’union européenne a d’ailleurs favorisé tout un travail historico-politique d’un pays frontalier de l’hexagone. Oscar Guasch découpe trois périodes de l’histoire de l’homosexualité espagnole: pré-gaie, gaie et post-gaie. Trente ans d’histoire politique de l’homosexualité en Espagne ont amené à parler en Espagne de démocratisation, puis de reconnaissance et enfin de normalisation légale des gais. La surveillance et réhabilitation des «agents sociaux dangereux» du régime franquiste n’étant pas la seule à avoir freiné politiquement les progrès socio-sexuels européens par l’opprobre sociale et la morale catholique, nous ne pouvons plus faire l’économie de la question de savoir en quoi, et pourquoi, la culture catholique de culpabilisation des comportements homosexuels a joué un rôle si important dans la propagation de l’épidémie du sida, instrumentalisé évangéliquement. Louis-Georges Tin parle de «sexophobie catholique», d’homophobie comme enjeu de mondialisation. Mais autant il ne faudrait pas oublier cette importance de la prévalence des gais d’éducation catholique du monde entier (irrémédiablement pris avec cette «double identité»), autant il faut parler des «accommodements catholiques» favorables[4] à l’intégration paroissienne des gais (des communautés LGBT).

À partir de ce premier axe de questionnement de l’histoire politique des homosexualités, nous souhaitons illustrer sa situation internationale, en Europe de l’Ouest, par quatre cas pratiques de politiques urbaines, quatre cas nationaux de politiques publiques relatives à l’environnement et la santé sexuelle des homosexuels. S’il est difficile de concilier foi et homosexualité dans le monde social, dans celui de la politique active, sociale, publique et sanitaire, cela reste très problématique et sujet à controverses. Car l’homosexualité vécue dans les classes politiques françaises devrait être abordée et surtout démystifiée dans ses stratèges électoraux et déjà dans plusieurs contradictions de principe de l’«universalisme républicain»: valeur politique à problématiser dans sa rhétorique anti-communautaire, dans la gestion des homosexuels comme «groupe» et, comme nous l’avons vu, par peur de la fragmentation multiculturelle. Politique de la différenciation identitaire qui n’est pas sans connaître actuellement des difficultés assez importantes de «gestion sociale»[5] de ces «groupes». Ainsi les problèmes d’ethnicisation du gay bashing relatifs à l’adoption du «polder model» néerlandais de libéralisation des mœurs sexuelles selon Gert Hekma et la moralisation hétérosexuée de plaisirs homosexuels qui freine la «prévention spécifique» française selon Pierre-Olivier de Busscher, qui constituent des illustrations très probantes des difficultés persistantes de cette gestion. Puisqu’en interrogeant la gestion sociale et un certain auto-assujettissement des «minorités sexuelles», on ne laissera pas grandir le malaise identitaire du «majoritaire social» vis-à-vis de «minorités ciblées», au su du retard éducatif du citoyen ordinaire à la diversité culturelle, ethnique, religieuse, sexuelle ou linguistique. Les enjeux identitaires, politiques et sociaux sont nombreux et majeurs. Il en va d’un vivre-ensemble sociosexuel.

Le spectre électoraliste et social de problématiques homosexuelles rendues plus visibles amène cinq autres auteurs à débattre enfin de points de vue jurisprudentiel et socio-juridiques sur l’histoire politique des homosexualités. Enjeu public de la construction européenne, la question politique des «minorités sexuelles» est d’abord envisagée, par Daniel Borrillo, du point de vue du juge européen, dans son rôle dans des situations et des cas concrets de vie quotidienne (tels que la dépénalisation des relations, le consentement sexuel; l’armée et le concubinage entre autres). Ensuite une histoire critique de l’homoparentalité et de la préférence française à reconnaître l’homoparentalité à l’homoparenté s’impose en France à l’aide d’une critique, proposée par Martine Gross, de l’impensabilité actuelle d’y établir un lien de filiation entre un enfant et deux parents du même sexe. Envisager protéger les liens tissés par l’enfant avec un tiers ou d’autoriser un partage de l’autorité parentale nous a aussi amené à comparer avec la situation suisse. Selon Marta Roca i Escoda, autant la compréhension et le traitement politiques de demandes d’institutionnalisation de couples homosexuels par l’égalité (plutôt que par la reconnaissance) reste problématique, autant la volonté associative d’institutionnaliser ces couples constitue un facteur différant la réalisation de cette reconnaissance. On se rendrait, selon les sociologues du droit Cathy Herbrand et David Paternotte, vers la fin de l’opposition entre hétérosexualité et homosexualité, en ce que l’ouverture du droit belge au mariage et l’adoption aux couples de même sexe constituent des évolutions si fortes et aux impacts sociaux si réels, qu’elles délogent et pluralisent du même coup les catégories d’hétérosexualité et homosexualité, qu’elles réinterrogent l’hétéronormativité dans ses représentations et ses applications. Ce qui apparaît d’autant moins étonnant qu’on connaît la contre-culture constructiviste de la fabrique des identités sexuelles et de l’objet homosexuel, l’invention de l’hétérosexualité et la performance du genre. Faire, se défaire et surtout se déprendre des représentations de l’homosexualité et de l’hétérosexualité (pas davantage organisée que l’homosexualité n’est libertaire) pour inventer une politique queer des sexualités (bisexualités incluses) pourra se fonder sur une «esthétique de l’invention plutôt que de la transgression»[6]. Une voie de «démocratisation sexuelle» que pourrait, sinon soutenir, à tout le moins orienter, cette interdisciplinarisation historiographique des homosexualités en Europe de l’Ouest.


[1]. Maurice Lever, Les bûchers de Sodome, Paris, Fayard, 1985, postface.

[2]. Bien que la préséance historique du militantisme des hommes gais pourrait laisser à penser qu’il s’agit là d’un masculin spécifique plutôt que générique, gai désigne ici l’ensemble des revendications militantes des personnes LGBTIQ. Ainsi «gai» est devenu un terme parapluie, un qualificatif englobant des réalités militantes et communautaires pourtant très distinctes et spécifiques. Une instrumentalisation réciproque de l’ensemble des communautés LGBTQI rangées sous «la» communauté gaie qui est peu questionnée.

[3]. Isabelle Engeli et Pierre Muller, colloque international «Genre et politiques publiques: de la découverte mutuelle au dialogue», Section thématique 15 du congrès 2009 de l’Association française de science politique (Grenoble, 7 septembre 2009).

[4]. Avant le débat national sur les accommodements «raisonnables», les québécois les premiers seraient sans doute fort étonnés de savoir que certaines paroisses, comme la paroisse montréalaise Saint-Pierre-Apôtre, accommodent les lesbiennes et les gais catholiques ayant choisi de vivre leur homosexualité. Car, par-delà la «cathophobie» traditionnelle, il ne faudrait pas n’envisager la conciliation entre foi catholique et homosexualité que sous le seul spectre de l’Église, insuffisamment distinguée de la paroisse et de la vie paroissienne. La réconciliation des Églises-institution/paroissiale et des identités catholique/gaie constitue d’ailleurs une question internationale de l’histoire politique internationale occidentale (parfois orientale); question qui a aussi intéressé la revue Quebec Studies au texte de Breton J.-F. et de Koussens D. (op. cit.).

[5]. À paraître et surveiller, sous la direction de Lawrence Olivier et David Risse, les actes du colloque 440 du congrès 2008 de l’ACFAS, «Réécrire l’histoire politique d’homosexualités. Gestions sociales et identitaires. Le savoir québécois à la rencontre de la francophonie».

[6]. Éric Fassin, L’inversion de la question homosexuelle, Paris, éd. Amsterdam, 2008, p. 114.