Histoire politique de l’hétérosexualisation des homosexuels en Espagne

Oscar Guasch[1]
Université de Barcelone

Introduction

La période pré-gaie correspond à la période du franquisme, durant laquelle les homosexuels reproduisaient les stéréotypes dont la société se servait pour les stigmatiser. Il s’agissait d’une époque de clandestinité, durant laquelle les homosexuels valorisaient entre eux autant les relations sociales que les relations sexuelles (Guasch, 1991). La raison était la suivante: dans un contexte où les rencontres avec les pairs étaient très difficiles et dangereuses, le modèle de «marché des orgasmes» que décrit Pollak (1983) n’était pas encore socialement possible. De plus, le lesbianisme était socialement impensable. Les homosexuels s’autodésignaient par deux termes à forte charge homophobe: marica (folle) et reprimido (réprimé). À partir de la mort du dictateur, les conditions sociales ont permis l’importation du modèle gai. Au cours des années 1980, l’extension du modèle anglo-saxon, traditionnellement inexistant en Espagne, a débuté. Dans ce modèle de ludisme sexuel, les saunas, bars et discothèques ont alors rempli une fonction de socialisation.

Le mouvement gai espagnol est sorti de la clandestinité durant la transition démocratique de la fin des années 1970 et la légalisation de la première organisation gaie (le «Front d’Alliberament Gai de Catalunya») est intervenue en 1980. Les organisations du mouvement gai espagnol priorisaient alors l’objectif de la libération gaie. Mais leur pouvoir en tant qu’acteurs politiques et leur capacité de mobilisation des homosexuels étaient assez limités. Après la mort du dictateur, l’Espagne des années 1980 a vécu dans un contexte de célébration de la liberté, y compris sexuelle. L’arrivée du sida a changé la situation et le mouvement gai a réussi à mobiliser les homosexuels contre l’épidémie. Au sommet de la période gaie, au cours des années 1990, deux processus sociaux parallèles doivent être soulignés. D’une part, le modèle gai s’est installé comme système idéologique hégémonique de définition de l’homosexualité. D’autre part, l’épidémie du sida a favorisé la collaboration entre plusieurs organisations gaies et les administrations locales, régionales et étatiques. L’épidémie a ainsi modéré le discours politique de la plupart des organisations gaies espagnoles, qui ont substitué leurs demandes centrées sur la libération sexuelle par la revendication des droits civils des homosexuels. La première revendication fut celle d’une union civile. Le modèle post-gai s’est ouvert avec la revendication du mariage par la majorité du mouvement gai et lesbien et est arrivé à son point culminant en 2005, lors de l’adoption de la loi autorisant le mariage homosexuel, une union de même rang que le mariage hétérosexuel.

Ces trois étapes du développement historique de l’homosexualité en Espagne présentent chacune leurs propres caractéristiques socioculturelles et légales. Les stratégies homosexuelles pour se défendre contre l’homophobie, l’accès des gais aux ressources symboliques et médiatiques afin de définir leur propre réalité ont varié à chaque période, tout comme les caractéristiques internes des milieux homosexuels et les formes de socialisation. Dans ce texte, l’analyse se concentrera sur l’homosexualité masculine. L’homosexualité féminine en Espagne a été traitée par Viñuales (1999 et 2002) et Trujillo (2007) et la transsexualité par Mejia (2006).

La période pré-gaie

La période pré-gaie correspond à une époque de répression légale et sociale. Comme dans la plupart des codes pénaux post-napoléoniens de l’Europe continentale, l’homosexualité n’a été jamais punie dans le code pénal espagnol. Pour cette raison, la sanction de l’homosexualité s’effectuait la plupart du temps à travers les délits de scandale public ou d’outrage aux mœurs. Il existait de plus une particularité espagnole, une loi spécifique pour surveiller et «réhabiliter» les homosexuels: la Ley de Peligrosidad y Rehabilitacion Social (loi du danger et de réhabilitation sociale). Celle-ci prévoyait des mesures pour la réinsertion et le traitement des homosexuels. Toutefois, malgré cette expression légale de l’homophobie, c’était surtout le contrôle social informel qui conditionnait la vie quotidienne des homosexuels. Aussi, durant la période pré-gaie, les homosexuels avaient peu de risques d’être ennuyés s’ils acceptaient et reproduisaient l’imaginaire social de l’époque sur l’homosexualité et gardaient une certaine réserve.

Pour s’adapter à l’homophobie sociale, la principale stratégie des homosexuels consistait à accepter le regard social sexiste, hégémonique à l’époque, que l’on portait sur eux. Ce regard sexiste a contribué à forger les termes employés par la société espagnole pour classer les homosexuels masculins (marica et maricón), ainsi que les stéréotypes de genre inné/acquis et passif/actif. Dans ce spectre de représentations, le terme marica désignait l’homosexuel inné et passif, impliquant nombre de caractéristiques que l’on pensait féminines. De plus, les rôles sociaux et sexuels du marica étaient socialement imaginés comme passifs. Ce type d’homosexualité n’était pas perçu comme particulièrement dangereux, dans la mesure où il était facilement reconnaissable et considéré comme très proche des femmes. Au contraire, le mot maricón renvoyait à l’homosexuel non efféminé. Selon les croyances communes, il avait acquis son vice, jouait un rôle sexuel actif et pouvait habiter les espaces des hommes hétérosexuels sans être détecté. Plus difficilement reconnaissable, il était pour cette raison considéré comme plus dangereux.

Durant la période pré-gaie, les ressources propres et autonomes des homosexuels pour imaginer, penser et définir leur réalité étaient presque nulles. Ceux-ci devaient par conséquent employer les codes hétérosexuels pour penser l’homosexualité masculine. La traduction des codes hétérosexuels dans le milieu homosexuel de l’époque s’opérait à travers deux catégories: la loca et le reprimido. La loca était l’homosexuel qui acceptait la perspective sexiste et homophobe comme une stratégie permettant de minimiser l’homophobie du quotidien. Par contre, le reprimido ne voulait pas reproduire les stéréotypes qui féminisent les homosexuels, pouvant y compris nier sa propre homosexualité tout en maintenant des relations sexuelles avec des hommes. Pour le reprimido, «l’homosexuel était [donc] toujours l’autre». En d’autres mots, le marica correspondait au loca, et le maricón au reprimido.

Durant cette période, les contacts sociaux (et parfois les relations sexuelles) entre homosexuels se déroulaient dans certains espaces publics périphériques (spatialement ou temporellement), qui étaient employés pour des contacts érotiques (parcs, toilettes, plages, etc.). En outre, la socialisation des néophytes ainsi que l’organisation des amitiés et des contacts homosexuels s’effectuaient à travers des réseaux sociaux invisibles pour les hétérosexuels.

La période gaie

Le général Franco est mort en 1975. En 1981, l’armée espagnole a tenté un coup d’état contre la jeune démocratie espagnole et, en 1982, les socialistes ont gagné les élections par majorité absolue. C’est dans ce contexte que le modèle gai a entamé son processus de colonisation de l’homosexualité en Espagne. Son installation définitive dans l’imaginaire collectif s’est produite à l’approche des Jeux Olympiques de 1992, célébrés à Barcelone. Il s’agissait d’une époque de libération des mœurs et de libération sexuelle au quotidien, qui a été décrite dans plusieurs films de Pedro Almodovar. La période gaie était donc une époque de célébration de la liberté sociale et de la liberté sexuelle. La Ley de Peligrosidad Social avait été abrogée et l’homophobie diffuse s’était relâchée dans un contexte de croissance économique catalysée par les aides reçues des fonds structurels de la Communauté Européenne. Au sortir d’une dictature et malgré l’extension progressive du VIH, la vie quotidienne des homosexuels espagnols de l’époque est devenue festive. Les homosexuels ont quitté la clandestinité et l’obscurantisme du franquisme et se sont créés des espaces spécifiques légaux pour les rencontres et la socialisation (les institutions gaies).

La caractéristique principale de cette période en Espagne réside dans l’importation du modèle anglo-saxon d’organisation sociale de l’homosexualité. Durant cette époque, les homosexuels espagnols ont progressivement migré des espaces publics périphériques vers des institutions socio-sexuelles comme les bars, les discothèques et les saunas, autour desquels ils ont prioritairement articulé leurs relations. Il s’agissait d’un modèle hédoniste centré sur les loisirs, qui préfigurait le modèle du marché caractéristique de la période post-gaie. Selon Alberto Cardín (1987), la sous-culture gaie anglo-saxonne constitue ainsi la première forme de mondialisation culturelle. Ce modèle du marché sexuel, fondé sur l’échange démocratique d’orgasme contre orgasme, fut hégémonique en Espagne jusqu’à la fin du XXe siècle.

Pendant la période gaie, les homosexuels espagnols ont développé leurs propres codes symboliques pour définir leur réalité et essayent d’échapper aux anciens modèles hétérocentrés de perception de l’homosexualité. Comme l’a indiqué Pollak (1983), le modèle gai a produit (au début) une certaine masculinisation de l’image sociale des homosexuels, illustrée par la métaphore du «Village People». Parmi les homosexuels, la folle espagnole, qui avait une tradition culturelle très forte comme stratégie adaptative à l’homophobie, a perdu du terrain face aux images du bûcheron, du policier, du travailleur industriel et du motard vêtu de cuir. Au même moment, une redéfinition positive des homosexuels a commencé, présentant les gais comme des hommes gentils, propres, attractifs, jeunes et sophistiqués. Cette nouvelle image sociale positive des homosexuels a été renforcée par la diffusion du mythe du gai comme héros du combat contre le sida (Villaamil, 2004).

Dans l’Espagne dïnomanes étaient beaucoup plus touchés par l’épidémie (dans une proportion de 7 à 3). Les médias de l’époque présentaient l’héroïnomane comme une sorte de monstre social qui vole, tue et n’écoute pas les conseils de prévention. Parmi la classe médicale d’abord, et parmi le reste de la société ensuite, le gai apparaissait comme le contraire de l’héroïnomane. Et du point de vue des responsables de la santé publique, les gais présentaient un avantage: ils disposaient d’organisations qui négociaient et développaient (avec enthousiasme) toutes sortes de campagnes de prévention en collaboration avec les administrations locales, régionales et étatiques. Cette étroite alliance contre le sida, établie entre le secteur plus modéré du mouvement gai et les administrations, a converti le mouvement gai en un acteur politique capable de se faire écouter. La porte pour l’incorporation de la revendication au droit au mariage dans l’agenda politique de la gauche espagnole a alors été ouverte.

La période post-gaie

La période post-gaie présente les caractéristiques suivantes: une grande visibilité des gais et des lesbiennes dans les médias (surtout à la télévision), une progressive hétérosexualisation de l’homosexualité et une invisibilité sociale presque absolue du sexe gai. Une normalisation sociale formelle des gais et des lesbiennes s’est produite dans l’Espagne du début du XXIe siècle, soutenue par l’importance du politiquement correct. L’homophobie est devenue l’équivalent du racisme et personne ne souhaiterait en être accusé. Tout comme le sexisme et le racisme, elle est de plus en plus invisible et subtile (donc plus efficiente). On observe aussi une banalisation de l’homophobie, renforcée par le sentiment général de réussite sociale des gais. Dans ce contexte, l’accès au mariage sert à dissimuler le fait que la discrimination existe toujours. Le marché a triomphé comme nouvelle forme d’organisation sociale de l’homosexualité à travers la transformation de l’identité gaie en un produit de consommation. Le sida s’est banalisé, apparaissant de plus en plus comme une maladie chronique auprès des nouvelles générations. La période post-gaie implique l’hétérosexualisation des gais et des lesbiennes, qui ont accepté le mariage et la reproduction des modèles de relations interpersonnelles socialement hégémoniques. Cela a rendu le modèle sexuel gai invisible, qui est de plus perçu comme lié à ce que l’on appelle la «promiscuité sexuelle».

Dans la présentation sociale hégémonique des homosexuels de la période post-gaie, le modèle du marché d’échange démocratique d’orgasmes est resté en vigueur, mais il a été rendu invisible. Ce modèle est perçu comme un anachronisme et comme une menace pour l’image de la responsabilité des gais face à l’épidémie du sida. Les gais apparaissent désormais comme des anges n’ayant pas de relations sexuelles (sauf s’ils sont mariés). Pendant cette période, la stratégie principale développée par les gais pour se protéger de l’homophobie passe par l’hétérosexualisation de leur vie quotidienne. On peut donc qualifier cette étape de post-gaie, car elle repose sur une renonciation à construire l’identité gaie sur les fondements de la libération sexuelle.

La vie socio-sexuelle des homosexuels de la période pré-gaie était clandestine et les contacts se produisaient souvent dans des espaces publics périphériques. Durant la période gaie, les homosexuels quittèrent la rue pour entrer dans des institutions de loisirs. Au cours de la période post-gaie, l’invisibilité sociale de la sexualité des homosexuels a augmenté. Internet constituant le nouvel espace de socialisation homosexuelle, elle s’est développée dans des communautés virtuelles. Cela entraîne une invisibilisation progressive des styles sexuels homosexuels dans un contexte où la promiscuité sexuelle va à l’encontre des efforts pour maintenir la réputation des gais comme des héros face à l’épidémie du sida.

En Europe, on parle de féminisme institutionnel (ou féminisme d’État) pour décrire les actions mises en place par l’État pour lutter contre les inégalités de genre qui touchent les femmes. En Espagne, cette forme de féminisme est hégémonique et est liée à l’importance du politiquement correct. Elle a permis aux partis de gauche d’incorporer une perspective du genre dans leurs propos. D’une façon très similaire, les secteurs plus modérés du mouvement gai espagnol ont réussi à développer un discours politique hégémonique sur les besoins des citoyens homosexuels, qui ont ensuite été inscrits dans les projets de la gauche espagnole. La revendication du droit au mariage constitue le meilleur exemple de cette victoire des représentants les plus modérés de la communauté gaie. Parmi les programmes électoraux présentés en 2004, celui du principal parti de la gauche espagnole (le Parti socialiste ouvrier espagnol) comprenait la promesse de soumettre à l’approbation du parlement une loi instituant le mariage gai. Toutefois, un «problème» s’est présenté quand ce parti a accédé au pouvoir en mars 2004, remportant par surprise les élections au lendemain des attentats perpétrés par Al Qaida à Madrid (attentats qui ont causé près de deux cents morts).

Les contextes macro et micropolitiques du mariage gai en Espagne

La loi autorisant le mariage gai a été promulguée au cours de l’année 2005 et est entrée en vigueur. Toutefois, le parti populaire (le parti conservateur espagnol) a introduit un recours contre cette loi auprès du Tribunal Constitutionnel espagnol et ce dernier n’a pas encore rendu son jugement. Pour comprendre le processus de gestation de la loi autorisant le mariage gai, il faut prendre en considération le contexte micropolitique, marqué par le soutien du parti conservateur à la seconde guerre d’Irak, ainsi que le contexte macropolitique, qui présente deux caractéristiques: l’acceptation majoritaire par la population espagnole d’un droit à l’union par le mariage des couples gais et l’impuissance de l’Église catholique espagnole à arrêter ce projet.

En 2000, le parti conservateur espagnol (le Partido popular) a remporté les élections à la majorité absolue avec un programme qui proposait à l’Espagne de faire sa «seconde transition» (la «première» étant la transition démocratique après la mort de Franco). Alors que celui-ci gouvernait le pays, il a entamé plusieurs réformes: dérégulation des marchés, privatisation des compagnies publiques, réduction du pouvoir des régions, changement de la politique extérieure et développement de relations privilégiées avec les États-Unis. Dans ce contexte, le gouvernement conservateur a soutenu la guerre en Irak et, contre la volonté de 90 % de la population, il a envoyé des forces armées en Irak. Le Parti socialiste, de son côté, a promis le retour des soldats en cas de victoire aux élections de 2004.

Le Parti socialiste ne s’attendait à sa victoire en mars 2004. En Espagne, la sociologie électorale prouve qu’un parti gouvernant avec une majorité absolue peut difficilement perdre les élections (même s’il risque de perdre la majorité absolue). Dans ce contexte, il était assez facile pour le Parti socialiste de faire des promesses électorales réputées difficiles à mettre en œuvre. C’est dans ce cadre que la promesse d’une loi permettant le mariage gai a été formulée. Mais les propos, considérés par certains comme mensongers, du gouvernement conservateur affirmant que les responsables des attentats de Madrid étaient issus du mouvement indépendantiste basque (ETA), ce qui aurait été favorable à ce parti, et non d’un groupe terroriste islamiste, ont bouleversé le résultat électoral attendu. Le Parti socialiste a alors gagné les élections et il a immédiatement rapatriés les soldats espagnols déployés en Irak. La société espagnole a alors compris que les promesses faites durant la campagne seraient tenues, y compris celle du mariage gai. On observe d’ailleurs une sorte de lien symbolique entre les deux promesses. Le nouveau gouvernement ne voulant pas changer la politique économique néo-libérale initiée par le parti conservateur, il a utilisé ces deux promesses phares, le mariage gai et le retour des soldats engagés en Irak, pour marquer sa différence avec l’ancien gouvernement.

Le contexte macropolitique et la longue durée sont aussi importants pour comprendre le processus de gestation du mariage gai. Soixante pour-cent de la population espagnole était favorable au mariage gai (Calvo, 2003). Néanmoins, l’Église catholique a développé une opposition frontale contre ce droit et les évêques catholiques ont tenté de mobiliser l’opinion publique en organisant de nombreuses manifestations pour la défense de la famille traditionnelle. Dans ce cadre, on peut se demander pourquoi un pays avec une tradition démocratique aussi peu développée a réussi à offrir l’égalité des droits à tous ses citoyens. Pour comprendre comment l’Espagne a réussi à gérer l’homophobie catholique, il faut connaître le rôle de l’Église catholique dans la construction historique de la nation espagnole. L’Espagne, la Pologne et l’Irlande sont des pays de tradition catholique. Mais si, en Irlande et en Pologne, l’Église a joué un rôle de résistance face aux «ennemis extérieurs» (les Britanniques protestants dans le cas irlandais, la Russie et l’Allemagne dans le cas polonais), en Espagne, l’Église catholique a toujours été au côté du pouvoir en collaborant à la répression contre l’«ennemi intérieur», à savoir les Espagnols progressistes. Par conséquent, si, dans la mémoire collective des Polonais et des Irlandais, il paraissait évident que l’Église catholique constituait une alliée dans la lutte contre l’oppression extérieure, pour beaucoup d’Espagnols, l’Église catholique apparaissait plutôt comme une force collaborant à l’oppression franquiste de la population. Pour cette raison, les efforts des catholiques pour s’opposer à la loi instaurant le mariage gai ont généré une forte contestation dans l’opinion publique espagnole.

L’association de l’Église catholique avec le Parti conservateur, également contre l’adoption d’une telle loi, a de plus provoqué une réaction souterraine des forces progressistes, qui ont regardé avec sympathie les efforts des gais pour faire évoluer leurs droits. Pour les progressistes espagnols, l’obstination de l’Église contre l’adoption de cette loi était équivalente à l’obstination des conservateurs dans l’envoi de troupes en Irak. Cette liaison symbolique est fondamentale dans la compréhension du processus d’acceptation sociale du droit au mariage des gais et des lesbiennes. Mais ce que l’on appelle «la stratégie de la respectabilité» constitue le prix à payer afin d’obtenir ce droit. Les gais et les lesbiennes ont accepté le mariage comme la principale voie pour obtenir l’accès à des droits citoyens au prix de l’obligation de cacher toute particularité susceptible de menacer cette nouvelle image sociale de respectabilité. Dans ce cadre, le sexe gai et lesbien doit rester invisible. L’hétérosexualisation des mœurs homosexuelles est donc arrivée.

Conclusion

Certains qualifient l’Espagne de pays de nouveaux riches. C’est un pays ayant une jeune tradition démocratique et qui doit une grande part de son développement et de sa puissance économique actuelle aux fonds structurels européens. L’Espagne a fait sa révolution industrielle durant la seconde moitié du XXe siècle et, au cours des vingt dernières années, la spéculation immobilière et le tourisme ont permis aux paysans espagnols d’abandonner leurs tracteurs au profit de voitures décapotables. De plus, tout au long du XXe siècle, l’Espagne a été un pays de migrants (vers l’Europe et l’Amérique Centrale et du Sud). Or il s’agit désormais d’une destination pour les émigrants du Sud (du Maghreb et d’Amérique du Sud) et ceux des anciens pays communistes. Si les Espagnols ont toujours été fiers de ne pas être racistes, aujourd’hui la xénophobie contre les immigrés pauvres devient de plus en plus visible.

Les homosexuels espagnols apparaissent également comme de nouveaux riches. La classique «folle» espagnole s’est transformée en gai respectable. Mais, comme tous les nouveaux riches, les homosexuels espagnols essayent de dissimuler leur passé et de reproduire les styles de vie quotidiens des groupes sociaux hégémoniques. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’histoire politique de l’hétérosexualisation des homosexuels en Espagne, dont l’expression la plus évidente est la renonciation des pères et mères gais et lesbiennes à leur droit d’éduquer leurs fils et filles comme des gais et des lesbiennes.

Bibliographie

Calvo, Kerman, «Disidencia sexual y diferencia. El movimiento de lesbianas y gais en España en perspectiva comparada”, dans Raquel Osborne y Oscar Guasch (dir.), Sociología de la sexualidad, Madrid, Siglo XXI/Centro de Investigaciones sociológicas, 2003.

Cardín, Alberto, «Una cierta sensación de fin», Los cuadernos del norte, vol. 44, 1987, p. 2-5.

Guasch, Oscar, La sociedad rosa, Barcelona, Editorial Anagrama, 1991.

Mejia, Norma, Transgenerismos. Ensayo de etnografía extrema, thèse de doctorat, Barcelona, Université de Barcelone, 2006.

Pollak, «L’homosexualité masculine ou: le bonheur dans le guetto?», Communications, no. 35, 1983,  p 37-53.

Trujillo Barbadillo, Gracia, Identidades y acción colectiva. Un estudio del movimiento lesbiano en España (1977-1998), thèse de doctorat, Madrid, Université autonome de Madrid, 2007.

Villaamil, Fernando, La transformación de la identidad gai en España, Madrid, Editorial Catarata, 2004.

Viñuales, Olga, Lesbofobia, Barcelone, Editorial Bellaterra, 2002.

Viñuales, Olga, Identidades lésbicas, Barcelone, Editorial Bellaterra, 1999.



[1]. Oscar Guasch a obtenu son doctorat en Anthropologie sociale à l’Université de Tarragona et est professeur de Sociologie à l’Université de Barcelone. En 1991, il a publié une ethnographie sur la vie quotidienne des homosexuels espagnols au cours des années 1980 (La sociedad rosa, Barcelona, Editorial Anagrama). En 2000, il a publié une histoire politique de l’hétérosexualité (La crisis de la heterosexualidad; Barcelona, Editorial Laertes) et en 2006 une recherche théorique sur les masculinités et l’homophobie (Héroes, científicos, heterosexuales, y gays, Barcelona, Editorial Bellaterra). Il travaille actuellement sur l’historie du sida en Espagne [oscarguasch@ub.edu].