Note de lecture : Les histoires de famille de Michael Ignatieff

Jacques Gagnon
Cégep de Sherbrooke

Terre de nos aïeux: quatre générations à la recherche du Canada, Montréal, Boréal, 2009, 208 p. [True Patriot Love, 2009].

L’Album russe, Montréal, Boréal, [1990] 2006, 376 p. [The Russian Album, 1987].

À quelque vingt ans d’intervalle, l’historien-journaliste-universitaire-et-politicien Michael Ignatieff nous a offert l’histoire de ses familles Ignatieff et Grant sur trois générations, celles de ses arrière-grands-parents, grands-parents, oncles et père. Comparons ces deux portraits de famille et voyons en quoi ils s’apparentent.

Commençons par le dernier récit, beaucoup plus court. Dans Terre de nos aïeux, les Grant sont présentés comme une véritable dynastie d’intellectuels qui ont marqué des institutions aussi connues que l’Upper Canada College et les universités Queen’s, Dalhousie et McMaster. Mais ils sont aussi les représentants de trois conceptions du Canada bien typiques de leur époque. Le premier, George Monroe Grant, participe en 1872 à l’expédition d’est en ouest qui permet de déterminer le tracé du chemin de fer transcontinental. Il croyait fermement dans l’expansion du Canada et dans la mission civilisatrice de l’Empire britannique. Le deuxième, William Lawson Grant, a combattu pour l’Empire au cours de la Première Guerre mondiale. Par la suite, il favorisera l’accession du Canada au rang d’État souverain au sein de la Société des Nations. Le troisième, George Parkin Grant adopte une position pacifiste au début de la Deuxième Guerre mondiale, tout en vivant dans une Angleterre bombardée par les nazis. Puis en 1965, champion d’une philosophie conservatrice et chrétienne, il publie Lament for a Nation où il déplore la régression du Canada au statut de colonie états-unienne. C’est ainsi qu’on peut parler de trois visions successives du Canada: triomphant, militant et souffrant.

L’Album russe nous a quant à lui représenté une Russie triomphante, militante puis souffrante à travers le destin de Nicolas Ignatieff puis de Paul et de ses cinq fils. En 1860, après avoir traversé toute la Russie d’ouest en est, Nicolas signe à Pékin un traité qui reconnaît la souveraineté de son pays sur tout le territoire au nord de l’Amour et à l’est de l’Oussouri. En 1878, le même Nicolas participe à la signature du traité de San Stefano qui crée les États slaves de Bosnie, Serbie, Herzégovine et Bulgarie, nouveaux clients de la Russie. En 1906, son fils Paul devient gouverneur de la province de Kiev puis ministre adjoint à l’Agriculture avant de diriger le ministère de l’Éducation à partir de janvier 1915. Libéral, partisan de la monarchie constitutionnelle, il reste néanmoins fidèle à l’autocrate Nicolas II jusqu’à sa révocation en novembre 1916. En juillet 1917, souffrant de dépression et inquiet de la situation politique, il entraîne sa famille dans une ville d’eaux du Caucase à cinq jours de train de Saint-Pétersbourg. Mais la guerre civile les y rejoint et la famille doit définitivement quitter la Russie en mai 1918. C’est ainsi que les cinq fils de Paul (Nicolas, Vladimir, Alexis, Lionel et George) n’auront connu de la Russie tsariste que ses derniers moments remplis de bruit et de fureur. Il faut lire Le testament français d’Andreï Makine (1995) pour mieux connaître la suite terrible de l’histoire russe.

Qu’en est-il de Michael Ignatieff, chef de la loyale opposition de Sa majesté pour le Canada; a-t-il la vision d’un pays triomphant, militant ou souffrant? Si on se fie à son dernier ouvrage, il semble adopter la position militante de ses deux grands-pères Grant et Ignatieff. Au terme de son ouvrage, l’auteur identifie les grands chantiers qui, selon lui, devraient contribuer à unifier le Canada du début du XXIe siècle. Il cite l’abolition des barrières économiques inter-provinciales, l’amélioration de la route transcanadienne, la construction de lignes de TGV entre Québec et Windsor et entre Edmonton, Calgary et Vancouver, la réorientation du commerce des ressources énergétiques dans l’axe est-ouest plutôt que nord-sud, le développement de l’Arctique (Terre de nos aïeux, p. 182-186). Au plan de la politique étrangère, Ignatieff précise qu’il ne faut plus compter uniquement sur l’empire américain ni sur la Chine mais former de nouveaux partenariats avec les Européens et les démocraties émergentes de façon à «construire l’ordre international, qui permettra à son tour l’exercice du droit international, l’aide au développement et la construction d’un système d’échanges commerciaux plus justes» (p. 188).

Par ailleurs, L’Album russe et Terre de nos aïeux restent des chroniques familiales qui à ce titre jouent une fonction psychanalytique. Consciemment, ces textes cherchent à répondre aux questions: Qui suis-je? D’où viens-je? Où vais-je? Bien sûr, les réponses qu’elles nous fournissent sont toujours des constructions de l’intellect. Mis en situation, le politique sera confronté à des choix qui dépassent largement ses réflexions sur je-me-moi. Mais ces retours sur lui-même lui éviteront sans doute de n’être que la créature de ses conseillers et de ses faiseurs d’image. En conclusion, nul doute que la politique de Michael Ignatieff sera faite de compromis, d’accommodements et de conciliation de divers intérêts. Elle n’aura jamais toute l’élégance de ses écrits. Cependant, compte tenu de ses témoignages écrits, l’auteur sera en quelque sorte tenu d’être fidèle à lui-même et à son ascendance telle qu’il l’a conçue.

Mais revenons au Parlement du Canada. On dit que sa décoration constitue un livre d’histoire pour l’ensemble des Canadiens. Pour Michael Ignatieff, c’est la chambre du Sénat qui illustre le mieux son album de famille. Ses murs sont ornés de grands tableaux illustrant des scènes de la Première Guerre mondiale à laquelle son grand-père Grant a participé. Et elle est éclairée par deux énormes lustres offerts au Sénat par le dernier tsar de Russie, dont le grand-père Ignatieff a été ministre.

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Si les portraits des patriarches Grant et Ignatieff forment la colonne vertébrale de Terre de nos aïeux et de L’Album russe[1], les premiers chapitres des deux récits nous renseignent davantage sur l’historien et le patriote Michael Ignatieff. «Le sentier brisé», premier chapitre de L’Album russe, contient d’intéressantes réflexions sur le métier d’historien. L’auteur commence par s’y présenter comme un Canadien contemporain qui a un peu mauvaise conscience à fouiller le passé de ses aïeux. Mais il a un devoir de mémoire en tant qu’historien.

Je suis historien, et les historiens, à ce qu’on dit, croient pouvoir se transporter d’une époque à l’autre pour retrouver l’expérience que la disparition des générations précédentes a balayée. Dans la recherche historique la plus rigoureusement scientifique, entrent en jeu l’espoir de faire renaître les choses, la confiance dans le pouvoir de l’imagination et l’empathie qui vous permet de franchir le fossé du temps. S’ils veulent vraiment faire leur travail, les historiens doivent être convaincus que la connaissance peut assouvir le désir, qu’en s’absorbant patiemment et fastidieusement dans les archives du passé, ils pourront, en fin de compte, réaliser leur ambition qui est de triompher des lacunes du temps (p. 19).

Dans la suite de son chapitre, Ignatieff s’applique à démontrer le côté illusoire de ce projet, mais il n’en reste pas moins que l’ensemble de son texte constitue un fort bel exemple de démarche historique réussie, en mariant la chronique familiale à la grande histoire du dernier siècle et demi.

Le titre anglais du deuxième récit de Michael Ignatieff, True Patriot Love, lui vient du deuxième vers de la version anglaise de l’hymne national; ce qui amène l’auteur à expliquer dès le début de son premier chapitre ce qu’est pour lui l’amour de la patrie et sa vision du Canada. Pour Michael Ignatieff, aimer son pays requiert un effort d’imagination. On n’en connaît qu’une parcelle, il faut imaginer le reste. C’est particulièrement difficile au Canada où il y a trois mythes unificateurs (et non un seul, comme aux États-Unis), ceux des anglophones, des francophones et des autochtones.

Il faut imaginer le pays comme pourrait le voir un Québécois, un Québécois qui n’a jamais été attaché au drapeau, au parlement et à l’évocation des sacrifices qui nous émeuvent parfois aux larmes. […] Ce Québécois devra comprendre l’intensité de l’attachement au Canada qu’il n’éprouve pas lui-même. Et il nous faudra comprendre, ou du moins respecter, le rêve qui l’anime. Être citoyen du Canada, c’est imaginer les sentiments qu’éprouvent ceux qui n’ont pas les mêmes convictions. Du moins si l’on veut préserver l’unité du pays (p. 25-26).

Est-ce à dire que le politicien Michael Ignatieff est ouvert à des amendements qui permettraient la réintégration du Québec dans le giron constitutionnel? Rien ne nous autorise à le croire, à la lecture de Terre de nos aïeux. Dans un bel article d’analyse de mai 2009, le politiste Jean-Herman Guay affirme d’ailleurs:

À l’instar des discours d’Obama, dans lesquels les communautés sont nommées pour être aussitôt incluses dans une dimension commune, le chef libéral pourrait déployer sa rhétorique autour d’expressions rassembleuses et inclusives qui nomment la diversité pour la transcender ensuite[2].

 D’un autre côté, les relations Canada-Québec risquent d’être moins acrimonieuses, plus respectueuses, avec Ignatieff qu’au temps de Trudeau et de Chrétien. Même si ses grands-parents paternels, ses oncles Nicolas et Vladimir et ses parents sont inhumés dans le canton de Melbourne, en Estrie, Michael Ignatieff n’a rien du Canadien français chargé par le reste du Canada de remettre le Québec à sa place.



[1]. Encore que certaines «matriarches» y soient bien présentes, en particulier la mère de l’auteur, Alison Grant Ignatieff, sa grand-mère paternelle, Natasha Ignatieff née Mestchersky et la mère de cette dernière, Maria Mestchersky née Panine.

[2]. Jean-Herman Guay, «Ignatieff et l’énigme du Québec » Policy Options/Options politiques, mai 2009.