Recension : Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Chronique des années 70, Montréal, Écosociété, 2008, 247 p.

Ivan Carel
Chaire Concordia d’études sur le Québec
Université Concordia

Pierre Beaudet, actuellement professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa, est un homme engagé qui, du Mouvement syndical politique (MSP) au Forum social en passant par Mobilisation et Alternatives, s’est retrouvé au cœur des mouvements de contestation des dernières décennies. Ce sont les sources de cet engagement, soit les années 1966 à 1976, qui sont relatées dans ce livre. Alors que les anciens militants ont parfois tendance à occulter ces années sulfureuses risquant d’entacher leur CV, c’est tout à l’honneur de Pierre Beaudet de nous livrer cette chronique toute personnelle. L’auteur s’adresse essentiellement aux militants actuels puisque sa thèse centrale consiste à revisiter les années 1970 afin d’en souligner les erreurs (il refuse de «réhabiliter» ces «aventures délirantes» , p. 36), mais afin également de démontrer la pertinence et la légitimité de la révolte, au-delà des formes qu’elle peut prendre. Cependant, le livre n’est pas dénué d’intérêt pour les historiens et les politicologues. Ainsi, il se met en porte-à-faux de l’interprétation «mystique» des mouvements d’extrême-gauche, tout comme il refuse de mettre cette expérience sur le compte d’une erreur de jeunesse. Son témoignage est plutôt à rapprocher de celui de Charles Gagnon, Il était une fois… Conte à l’adresse de la jeunesse de mon pays.

La plume est vive, les phrases et les idées s’enchaînent rapidement, et l’auteur parvient admirablement à plonger le lecteur dans l’atmosphère de ces années tumultueuses. Ou plutôt, de ses propres années et de sa propre expérience, car il ne faut pas espérer de ce livre un récit historique couvrant l’ensemble de l’expérience des mouvements de gauche au tournant des années 1970. Il occulte ainsi le trotskisme, passe rapidement sur le féminisme (tout en soulignant la force de ses animatrices). L’auteur divise son livre en trois chapitres: 1) Le volcan s’éveille (1960-1970); 2) À l’assaut du ciel (1971-1975); 3) Flux et reflux (1975-1976). Un mini lexique, un prologue («Le dirigeant traître»), un épilogue («30 ans plus tard») et une annexe («La gauche québécoise d’hier à aujourd’hui») complètent le tout.

Le prologue situe le personnage en 1976, au cœur des déboires qui l’opposent à ses anciens camarades. Le «dirigeant traître» de l’histoire, c’est lui, Pierre Beaudet, qui, malgré sa démission du groupe multiforme qu’il a contribué à créer, Mobilisation, subit encore l’opprobre de l’exclusion et des procès d’intention. Son crime: avoir considéré que la sacro-sainte «ligne juste» défendue par la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada (LCMLC), En Lutte! ou le Parti communiste du Canada marxiste-léniniste (PCCML), pouvait être discutée. Or la Ligue use parfois d’intimidation à l’endroit des groupes politiques et populaires, ce qui se traduit par le noyautage et les autocritiques menant à dissolution de l’Agence de presse libre du Québec (APLQ), du Regroupement des comités de travailleurs (RCT) ou de Mobilisation. Alors que l’auteur affirme qu’il était l’intellectuel organique de Mobilisation au cours des années 1971-1976, il n’évoque cependant que très succinctement les enjeux intellectuels qui créaient toute cette houle et motivaient ces «ambitions démesurées».

Le premier chapitre nous replonge dans les débuts de la politisation de l’auteur, depuis le collège classique: la découverte du tiers-mondisme et des luttes de guérilla, ainsi que l’attrait pour les batailles nationalistes et le FLQ. Ces mouvements, l’auteur les a vécus dans un tourbillon de vie frénétique. Le changement, l’utopie, la possibilité d’une révolution avec un grand R, dans un souffle à la fois enragé et joyeusement turbulent, notamment lors des occupations de l’automne 1968. Les arguments? Les revendications? Qu’importe! Les raisons sont secondaires, l’action seule compte. Puis vient la création du MSP, l’Opération McGill français, la dissolution de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), à laquelle le MSP a pris part activement, la jugeant trop «molle». À travers ces actions, l’auteur décrit la recherche de l’affrontement contre l’ordre bourgeois, l’«action exemplaire» et, toujours, l’attrait de la guérilla. En évoquant l’Opération McGill (28 mars 1969), l’auteur fustige ce qu’il considère comme étant une «récupération», par les nationalistes, des mouvements de contestation sociale de la fin des années 1960. Cependant en 1969 la distinction entre la lutte de libération nationale et le combat pour le socialisme n’est pas aussi claire qu’il semble le supposer. Il faut plutôt attendre la décennie suivante pour voir une séparation plus nette entre les deux argumentaires, puisque le PQ et les mouvements de gauche se partageront alors l’héritage de la Révolution tranquille. La fin de ce premier chapitre exprime parfaitement la mutation, parfois accompagnée de désarrois, qui affecte les militants de la gauche québécoise après octobre 1970. Bien sûr, le manifeste felquiste enthousiasme par son ton «politico-poétique […] qui transporte nos messages et nos rêves libertaires», mais «la politique de l’émeute plafonne», l’épopée cède la place à la tragédie et est l’occasion d’une répression obligeant les militants à reconsidérer leurs modes d’intervention.

Dans le deuxième chapitre, Beaudet nous décrit donc ce renversement: il faut à présent lutter avec les masses, et non plus en dehors, depuis les pupitres ou les bars du Quartier latin. Par la même occasion, c’est la recherche des réponses, de cet absolu que les militants finiront par trouver dans Marx, et non dans un Parti québécois déjà trop bourgeois. L’auteur affirme que l’adhésion au marxisme s’est faite souvent par défaut, sinon par dépit:

[…] au fond, je suis bien trop ignorant pour élaborer une vision à la fois crédible et innovatrice. Ainsi, un peu gênés, devenons-nous des «marxistes-léninistes». […] Voici donc le mot lancé. Quelque chose me dit qu’il ne correspond pas tout à fait à ce que nous voulons faire ni à ce que nous sommes. Mais je n’en trouve pas d’autre.Je me sens déjà prisonnier d’une logique fermée. (p. 169-170).

L’ambition, avec ses camarades, sera la création d’un «Maspéro québécois», la Librairie progressiste, rue Amherst, où toute la gauche radicale se retrouve pour refaire le monde autour d’une revue et d’un groupe, Mobilisation. En 1972, tout est possible, y compris la révolution, qui est pour demain, si on se donne les moyens de la faire advenir. Pour cela, il faut conscientiser les ouvriers, et quel meilleur moyen que de travailler avec eux, en usine, diffuser les idées de révolution, souffler sur les braises. Cependant, c’est également le moment d’affronter les syndicats traditionnels que l’auteur fustige tout au long de son ouvrage comme étant les responsables de l’essoufflement des luttes ouvrières par leur démarche conciliatrice et leurs négociations d’affaires (bien qu’il reconnaisse parfois à Marcel Pepin des qualités d’homme «intelligent et visionnaire»). Le Front commun de 1972 suscite cependant l’enthousiasme des militants: enfin, «les masses» se réveillent!

Les débats se poursuivent autour de problèmes comme ceux de la théorie des trois mondes, de la contradiction principale, de la question nationale. Progressivement, la Ligue communiste étend son influence sur le groupe de Mobilisation, qui s’y rallie. Alors que le courant s’essouffle à partir de 1975, la radicalisation s’affirme encore davantage et confine au dogmatisme. On instaure une ligne dure, stalinienne, et on cherche des coupables. Beaudet refuse ce «prêt-à-porter» et décide de partir, mais ce ne sera pas suffisant. Autocritique, liquidation organisationnelle, suppression des organisations indépendantes, meurtrissures, la Ligue phagocyte toute velléité d’indépendance et certains militants, désabusés, «retournent à la vie».

En analysant ce début des années 1970, l’auteur prend bien soin de déplorer l’herméticité du discours maoïste. La plupart de ces débats ne touchaient à peu près personne en dehors du très petit groupe de militants qui en était l’auteur. «Intellectuel organique» parmi les intellectuels, Pierre Beaudet avait alors la hantise, fort bien exprimée dans le livre, de «rejoindre les masses» par des discours, par l’implantation, par une revue, par le soutien aux luttes ouvrières et populaires. Or ces masses au nom desquelles on parle tout en en cherchant désespérément le soutien, quelles sont-elles? Lorsqu’on lit certains passages, on peut constater un certain délire de prétention et d’arrogance. Par exemple, lors du mouvement étudiant de l’automne 1968, «[…] nous avons redéfini l’action collective. […] Et surtout, nous avons mis en marche les masses. Désormais, les élites nous prennent au sérieux» (p. 73). Ce n’est pas rien. Ces «masses» sont omniprésentes dans le texte, et en même temps incompréhensibles, évanescentes. Comme un père de famille exaspéré par la paresse de ses enfants, l’auteur déplore que «les masses», à partir de 1976, cèdent à la crainte du chômage et de la crise:

[…] de vieilles peurs resurgissent en force: la peur de ne pas gagner, la peur de perdre ses rêves et ses illusions, la peur d’être exclus de la république des centres d’achat, la peur de perdre ses maigres acquis, comme les fausses sécurités d’emploi et les fonds de pension (p. 189).

Passage qui rend compte de l’attitude à la fois méprisante et paternaliste que certains leaders, de gauche comme de droite, entretiennent à l’endroit de ceux qu’ils sont sensés illuminer de la vérité. Mais parfois aussi, une pointe de fierté se glisse dans le discours, comme lors de l’élection de son «antihéros», Lévesque, toujours en 1976: «J’ai toujours été contre ce parti. Mais c’est évident, les masses, “nos” masses, ont voté pour le changement. […] Les masses ont lutté. Les masses ont résisté» (p. 215).

Pour accompagner ces «masses», il y a également le «nous», lui aussi omniprésent dans le texte, et tout aussi flou. «Nous» générationnel: «la génération de 1968 arrive en ville» (p. 132), «nous» sommes des millions à croire en la révolution (p. 12), mais surtout un «nous» de groupuscule: «notre petit monde militant» (p. 170). Peu de noms, pas de description exacte des organisations en jeu. Il s’agit d’un «nous» communautaire regroupant les militants de la gauche québécoise du tournant des années 1970. Bien entendu, quand il y a discordance, comme ce fut le cas pour l’auteur en 1976, comme beaucoup de militants marxistes-léninistes l’on connu également, c’est le drame, car la fratrie, la famille, cette cellule minuscule et innombrable à la fois, cette demi-douzaine, ces millions, ce «nous», c’est tout l’horizon du militant, qui s’investit complètement dans son action sans la séparer de sa vie personnelle.

Autre acteur, évidemment, l’ennemi. Sous deux formes: le dominant, et son bras armé, la police qui a ici, somme toute, le beau rôle. Alors que le MSP cherche la confrontation, la réaction policière ne fait que le conforter dans son option. Idem en ce qui a trait aux tentatives éventées d’espionnage des groupes maos, qui leur garantissent une bonne publicité! (p. 156). Quant aux «dominants», il s’agit de la catégorie des oppresseurs, de ceux qui contrôlent le politique et l’économie, qui maintiennent les masses dans la peur et continuent à les exploiter. Dichotomie dont l’auteur ne s’est d’ailleurs pas départi, puisque son épilogue comme son annexe font toujours mention de cette opposition constitutive de son engagement.

En conclusion, se réjouissant du refus de la hiérarchie dont font preuve les mouvements actuels, l’auteur n’en déplore pas moins leur manque d’unité organisationnelle face, justement, aux «dominants» et à l’idéologie néo-libérale. Destiné de prime abord aux militants actuels, ce texte va également intéresser les historiens qui se penchent sur les années 1960-1970, et sur le militantisme en général. Non pas qu’on y apprenne grand-chose sur les structures organisationnelles du militantisme québécois de l’époque, (mais après tout, on commence à voir ce type d’analyses paraître sous la plume de J.-P. Warren ou J.-M. Piotte). Par contre, ce qui est plutôt nouveau dans la littérature, c’est de constater les interactions avec certains mouvements étrangers. On pense bien sûr au mai 68 français, aux Black Panthers états-uniens, mais les années 1970 ont également été marquées par les groupes italiens (Lutta continua) ainsi que par les mouvements chiliens et argentins. Un des mérites de l’auteur est de souligner ce fait, qu’il y aurait lieu de creuser.

Par ailleurs, il témoigne également de l’état d’esprit interne à ces groupes, leur ambition, la vision ludique aussi parfois de leur engagement «marxiste tendance Groucho», cette énergie aveugle qui a animé les plus volontaires de ces jeunes; tout cela est très bien décrit dans le texte. De même que les moments de «lucidité» inquiète et impatiente face à l’apathie populaire, la mesure parfois prise de l’absurdité de certains débats. En somme, ces groupes ont incarné le mythe de Sisyphe (évoqué p. 22), condamné à rouler sa pierre éternellement. Bien que l’auteur fasse de ses engagements un récit sympathique qui ne manque pas d’auto-flagellation («j’ai mal agi, j’ai mal agi, j’ai mal agi», dirait un chanteur populaire), il insiste sur la nécessité de continuer toujours à agir puisque «le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout» (Camus, Le Mythe de Sisyphe).

Quelques erreurs factuelles se sont glissées dans le texte: p. 35, Charles Gagnon n’est pas décédé en 2006 mais en 2005 et le premier volume de l’anthologie de ses textes s’intitule Feu sur l’Amérique; p. 217; le livre de Jean-Philippe Warren s’intitule Ils voulaient changer le monde; p. 219; le titre de l’ouvrage de Pierre Vallières est L’exécution de Pierre Laporte: les dessous de l’opération Essai; p. 240; le FRAP a récolté 15.6 % des voix en 1970, et non «près de 20 %», excepté dans certains cas précis, etc. Ce texte aurait mérité une relecture plus attentive.