Réflexions critiques sur l’histoire contemporaine de l’homosexualité

Massimo Prearo[1]
École des Hautes Études en Sciences Sociales

La littérature scientifique traitant de l’homosexualité connaît, depuis plusieurs années déjà, une floraison d’études brassant des approches disciplinaires et méthodologiques d’une variété remarquable[2]. Plus particulièrement, on peut noter le basculement opéré dans le domaine des recherches historiographiques d’une étude de homosexualité dans l’histoire[3] à une étude de l’histoire de l’homosexualité — histoire de la notion et des pratiques se rapportant à ce conglomérat conceptuel, par laquelle l’homosexualité est appréhendée comme une «catégorie utile d’analyse historique»[4].

Le nombre toujours croissant de chercheurs et de chercheuses travaillant sur le sujet favorise l’ouverture de pistes nouvelles de réflexion qui se traduisent non seulement par l’investigation de périodes historiques inédites mais aussi, et surtout, par des remises en cause des grilles de lecture exploitées.

La publication de l’ouvrage de George Chauncey[5], notamment, a été l’occasion de constater l’insuffisance d’une certaine lecture du passé homosexuel. Ainsi, plusieurs commentaires soulignent «que l’émeute de Stonewall (1969) n’est pas le début d’une histoire gay américaine qui serait linéaire»[6]. Éric Fassin remarque que les analyses de Chauncey quant à l’usage par les classes populaires des catégories de genres pour définir des pratiques sexuelles, au début du XXe siècle, montrent que «cette définition [contemporaine] de l’homosexualité a aussi une histoire, qui ne se résume pas à l’inexorable avancée d’une émancipation»[7]. Chauncey lui-même, revenant sur son enquête et sur sa critique des conceptions progressistes de l’histoire gay, note que «cette histoire était l’histoire d’un progrès, une histoire qui conduisait des “mauvais vieux jours” (bad old days) à la libération. Cette conception de l’histoire, les activistes gays eux-mêmes n’ont d’ailleurs pas tardé à se rendre compte qu’elle était fausse […]. Reste qu’en gros, c’était l’histoire dominante quand on pensait à l’échelle du siècle»[8]. Plus récemment, Florence Tamagne soutient que le recours à ce modèle d’histoire linéaire est imputable à une volonté militante de construire une mémoire homosexuelle. D’après Tamagne, «la construction des grands récits avait également valeur politique en donnant des points d’ancrage au mouvement gay et lesbien et en permettant l’expression des subjectivités gays et lesbiennes longtemps étouffées»[9]. Invoquant un phénomène de «rupture générationnelle» avec les chercheurs et chercheuses militants de la première heure ne pouvant s’appuyer sur une mémoire homosexuelle solidement installée, Tamagne se félicite de l’apparition de nouvelles approches lesquelles, «prenant le contre-pied d’une histoire “linéaire” de l’homosexualité, qui verrait le passage d’une longue période de répression, marquée par la peur des sanctions pénales et/ou sociales, à la libération du coming out», permettent de «réapprécier ce que fut l’expérience de la génération des années 1950-1960»[10]. Dans son travail sur le mouvement lié à la revue Arcadie, Julian Jackson, par exemple, observe que «depuis quelques temps, l’historiographie anglo-saxonne s’est éloignée de la représentation de l’histoire de l’homosexualité moderne conçue comme une sorte de progrès triomphale et téléologique, où les historiens cherchent avant tout à expliquer comment on en est arrivé à la situation actuelle»[11]. Et Jackson de conclure, «en définitive, quand il s’agit d’écrire l’histoire de l’homosexualité moderne, il faut en permanence être conscient de la mesure dans laquelle nos catégories de progressisme et de conservatisme, de subversion et de conformité, sont contingentes et provisoires»[12].

Il semblerait donc que la page de l’histoire linéaire soit sur le point d’être définitivement tournée et que les grilles d’analyse ne soient plus attachées aux impératifs d’une construction mémorielle militante. Étant établi que «l’histoire de l’homosexualité ne se résume pas à l’avènement d’une libération», selon Fassin, on assiste à un déplacement théorique: «c’est l’identité même de l’homosexualité qui est remise en cause. D’une époque à l’autre, elle n’est en effet jamais, ni tout à fait la même, ni tout à fait autre»[13].

Pourtant, une question reste en suspens. À l’heure où, en France, les associations lesbiennes, gaies, bi et trans (LGBT) s’efforcent de constituer des centres de documentations et d’archives des mémoires homosexuelles, révélant ainsi une exigence politique et sociale profonde de reconnaissance, pouvons-nous croire que l’élan militant des pionniers de l’histoire homosexuelle a complètement et définitivement déserté la recherche contemporaine? Et que, de surcroît, le modèle linéaire, initialement accroché à la volonté de porter à la lumière du jour une mémoire homosexuelle enfouie sous les strates solidement installées des panels historiques dominants, a quitté la scène pour laisser le pas à une autre histoire de l’homosexualité? Et dans cas, de quel type d’histoire s’agit-il? Quelles implications épistémologiques devrions-nous en tirer?

De deux choses l’une. Ou bien on assiste à une rupture entre la communauté scientifique et le mouvement militant, ce qui resterait à être vérifié et qui interrogerait, le cas échéant, sur les raisons et sur la nature d’une telle césure. On en conclurait, dans ce cas, que l’on se trouve dans une situation d’objectivité scientifique opposée à une approche militante déformante de l’histoire. Ou bien on peut considérer que ce lien entre recherche et militantisme est encore bien vivant et continue de conditionner les travaux scientifiques. Il faudrait alors se demander, dans ce sens, comment le militantisme historique se reformule dans le cadre paradigmatique renouvelé de la critique de l’histoire linéaire de l’homosexualité. Autant d’interrogations que l’on ne saurait trancher aisément, notamment parce que leur élucidation nécessiterait l’existence d’une histoire contemporaine des mouvements LGBT, à nos yeux, encore aujourd’hui cruellement déficiente.

S’il nous paraît donc prématuré de dresser un bilan conclusif des relations entre discours scientifiques et discours militants, et des retombées épistémologiques qu’elles auraient sur les controverses historiographiques actuelles, il nous semble utile de revenir sur les fondements intellectuels sur lesquels le paradigme linéaire de l’histoire a assis son architecture conceptuelle. Nous montrerons alors l’émergence d’une autre acception linéaire de l’histoire, fondée sur la notion d’identité, qui n’en est pas moins problématique. Ainsi, nous procéderons à un retour sur la critique de l’hypothèse répressive formulée par Michel Foucault qui ouvrit, en 1976, des perspectives nouvelles pour l’histoire de la sexualité et qui continue de représenter une référence incontournable, peut-être insuffisamment explorée dans toute son étendue. Enfin, nous proposerons une réflexion d’ordre épistémologique qui, bien loin de prétendre à la résolution des débats féconds qui traversent l’historiographie homosexuelle contemporaine, se présente comme une introduction à une anthroposociologie politique de l’homosexualité, expression que nous aurons à élucider au terme de notre parcours.

Retour sur l’hypothèse foucaldienne

L’aspect probablement le plus détonnant de l’Histoire de la sexualité de Foucault, parue en 1976, est le renversement de perspective qu’il opère. Il suffit de prendre en compte l’analyse avancée par Guy Hocquenghem en 1972 pour apprécier la distance qui s’étend entre les deux auteurs. S’il est «étonnant que Foucault ne cite pas Hocquenghem dans ce livre, car il semble évident que Le désir homosexuel a été l’un des points de départ de sa réflexion»[14], comme le remarque Didier Éribon, il apparaît clairement que l’approche foucaldienne, bien loin de se limiter à montrer les insuffisances des postures vouées aux impératifs de la libération, va jusqu’à saper les prémisses épistémologiques autour du concept même de sexualité.

Pour Hocquenghem, «la catégorie en question, le mot lui-même, sont une invention relativement récente», c’est-à-dire que «de même que l’apparition de la psychiatrie et de l’asile manifeste la capacité de la société à inventer des moyens spécifiques pour classer l’inclassable, de même la pensée moderne va créer une nouvelle maladie, l’homosexualité»[15]. Ce qui signifie que, «découpant pour mieux régner, la pensée pseudo-scientifique de la psychiatrie a transformé l’intolérance barbare en intolérance civilisée»[16]. Pour Foucault, en même temps qu’elle crée la catégorie clinique de l’homosexualité, la science sexualis entraîne une «incorporation des perversions et une spécification nouvelle des individus», l’homosexuel étant devenu ainsi un personnage avec «un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut-être une physiologie mystérieuse»[17]. Là où le premier fonde son analyse sur le facteur répressif, qu’il soit barbare ou civilisé, le second élabore sa réflexion autour d’une production de l’homosexualité.

La critique de l’hypothèse répressive implique deux dimensions distinctes mais profondément liées, se donnant toutes deux comme une critique de la représentation linéaire de l’histoire. D’un côté, on trouve l’opposition à une approche qui consisterait à suivre à la trace les dispositifs répressifs qui, au cours des millénaires, auraient conditionné la sexualité et donc aussi l’homosexualité, les condamnant au silence. De l’autre, on remarque cette idée selon laquelle la sexualité n’est pas une essence universelle et transhistorique gisant dans les profondeurs de l’être humain dans l’attente que le relâchement répressif lui permette de sortir au grand jour. D’après Foucault, on peut dire que ce n’est pas en termes de répression qu’il est possible de fonder une histoire de l’homosexualité, puisque l’argument répressif, s’il a une capacité de mobilisation extrêmement efficace au présent, d’un point de vue historique, n’a de consistance que dans la mesure où l’on parvient à le vider de toute valeur heuristique.

Il ne fallut pas longtemps pour que l’enseignement de Foucault arrive à bouleverser le regard historique. Guy Hoquenghem lui-même, dans une série d’articles parus en 1978 dans le quotidien Libération sur la naissance de l’homosexualité, est emporté par la critique foucaldienne. «On imagine, sur le modèle des libérations nationales, écrit-il, la libération homosexuelle comme un processus graduel et invincible, fondé sur la progressive mise à jour d’une réalité préexistante et incoercible. Rien de plus illusoire»[18]. La critique de l’histoire linéaire apparaît donc très vite après la publication des travaux de Foucault. Elle prend ses racines dans la critique foucaldienne de l’hypothèse répressive, mais dans une acception beaucoup plus ample que la simple critique d’une histoire qui irait de la répression à la libération.

Il s’agissait surtout de franchir le schéma de pensée qui fait de la sexualité «un invariant et [postule] que, si elle prend, dans ses manifestations, des formes historiques singulières, c’est par l’effet des mécanismes divers de répression, auxquels, en toute société, elle se trouve exposée»[19]. Aussi, la sexualité n’est-elle pas un objet que l’on pourrait placer en amont d’une investigation qui prétendrait à retracer sur une sorte de continuum historique les habits neufs qu’il revêt en fonction des contextes socio-historiques. Elle est plutôt le produit d’une histoire qui débute au XIXe siècle, au travers d’une controverse scientifique, engageant de véritables bouleversements dans les représentations sociales, et donc dans l’expérience individuelle des pratiques sexuelles. D’après l’enseignement foucaldien, il n’y a d’histoire de l’homosexualité qu’en tant qu’histoire contemporaine de l’homosexualité.

La difficulté devant laquelle l’hypothèse foucaldienne place le travail historiographique, c’est précisément de partir d’un objet historique qui ne préexiste pas à l’enquête qui, elle, vise à lui donner une consistance matérielle. Autrement dit, la question qui se pose est de savoir «comment parler d’un objet sans le définir au préalable»[20].

Au début était l’identité

Soulignant les bienfaits de la critique foucaldienne de l’histoire, Paul Veyne remarque que «tout le malheur vient de l’illusion par laquelle nous «réifions» les objectivations en un objet naturel: nous prenons l’aboutissement pour un but»[21]. Car, poursuit-il, si l’on prend l’exemple de «la médecine à travers les âges», on peut bien dire qu’elle «n’existe pas: il y a seulement des structures successives (la médecine au temps de Molière, la clinique…) dont chacune a sa genèse, laquelle s’explique en partie par les transformations de la structure médicale précédente et en partie par les transformations du reste du monde»[22].

On reconnaît ici la référence inavouée à une notion que Foucault définit clairement dans L’archéologie du savoir, celle d’a priori historique. Il s’agit d’un outil d’analyse qui pose l’objet de l’investigation historique comme une positivité qu’il s’agit de dégager, non pas comme s’il constituait «au-dessus des événements, et dans un ciel qui ne bougerait pas, une structure intemporelle», mais en le considérant «comme l’ensemble des règles qui caractérisent une pratique discursive: or ces règles ne s’imposent pas de l’extérieur aux éléments qu’elles mettent en relation; elles sont engagées dans cela même qu’elles relient; et si elles ne se modifient pas avec le moindre d’entre eux, elles les modifient, et se transforment avec eux en certains seuils décisifs»[23].

Si l’on s’intéresse aux études sur la sexualité au temps des grecs et des romains, on notera que ce principe constitue le nœud gordien qu’il s’agit de défaire au préalable. «Autant le dire d’emblée, écrivent Florence Dupont et Thierry Éloi, ce livre n’est pas une étude sur l’homosexualité romaine, car cette étude serait sans objet». Et plus loin, «ni l’hétérosexualité, ni l’homosexualité, ni la bisexualité ne sont des notions pertinentes pour penser ou parler les érotismes antiques, grec ou romain. Notre étude ne saurait s’insérer dans une histoire générale de l’homosexualité, sinon au prix de douteuses contorsions intellectuelles»[24]. Pour le dire en d’autres termes, si l’objet ne préexiste pas à l’investigation historique, s’il n’a pas de définition préalable, alors on peut dire que l’histoire ne peut pas être figurée comme un continuum, comme une passerelle qui nous permettrait de nous promener d’un moment historique à l’autre en déduisant des débuts par-ci et des épilogues par-là.

Ainsi, se trouvent explicités les fondements de cette critique de l’histoire linéaire qui traversent les débats historiographiques sur l’histoire de l’homosexualité. Une fois affranchi du continuum répression-libération, l’histoire retrouverait toute sa dimension descriptive et analytique propre. Force est de constater qu’à l’instant même où l’histoire linéaire quitte la scène pour laisser le pas à une appréhension nouvelle de l’histoire, le continuum historique réapparaît par la théorisation foucaldienne de l’invention de l’homosexualité, qu’il situe en 1870, sous la plume de Westphal[25].

En effet, alors que les études sur l’antiquité ont rompu avec le discours des origines de l’homosexualité, le spectre d’un début de l’histoire de l’homosexualité, enjambant plusieurs siècles d’histoire, resurgit au plus près de nous et finit par hanter les réflexions des historiens et des historiennes de l’homosexualité. Nous avons (enfin) compris que les grecs et les romains ne sont pas nos contemporains, mais nous sommes désormais enchaînés au moment où l’homosexuel comme «personnage», pour reprendre la formule de Foucault, serait venu au monde. Confirmant l’intuition foucaldienne mais anticipant de peu la date de naissance, Alain Corbin affirme que «vers 1860 s’ouvre l’histoire contemporaine de la sexualité»[26]. Autrement dit, nous sommes condamnés à vivre dans l’espace-temps de la contemporanéité. Nous nous retrouvons plongés dans un présent qui commence aux alentours de 1860 mais qui semble ne jamais finir. Contemporains de nos propres contemporains, nous pataugeons dans le temps du présent définitif.

La question de l’installation dans l’histoire de l’homosexualité comme identité constitue probablement le phénomène crucial autour duquel s’agence le temps du présent définitif. «Cette question des identités sexuelles est depuis longtemps l’une des problématiques centrales de l’historiographique des homosexualités»[27], remarque Tamagne. Il semblerait que la naissance de l’homosexualité implique l’émergence d’une affirmation subjective de la sexualité étroitement liée aux formulations objectivées et objectivantes véhiculées par la littérature médicale et psychiatrique de la fin du XIXe siècle. L’identité est sans doute aujourd’hui la thématique centrale des discours actuels sur l’homosexualité, qu’ils soient scientifiques ou militants, mais en réalité elle fait son apparition au lendemain de la révolution foucaldienne. On la retrouve chez Hocquenghem, par exemple, lorsqu’il écrit qu’«en fait, l’homosexuel se crée lui-même, et cette séparation d’avec la société normale, c’est lui qui l’institue, la réclame, en forgeant sa propre identité comme une position de défense»[28].

Tout se passe comme si le moment des origines contemporaines de l’homosexualité permettait de mettre en évidence un mode de constitution spécifique de l’identité des homosexuels, hommes et femmes, qui constituerait une sorte d’empreinte génétique, certes historiquement déterminée, mais installée de façon incontournable dans l’expérience de l’homosexualité. La tendance à faire de l’identité un paradigme interprétatif, n’est pas une vocation propre aux stratégies du militantisme homosexuel, mais bien une implication d’ordre épistémologique découlant de l’appréhension de la naissance de l’homosexualité comme ouverture d’une période contemporaine de l’histoire de la sexualité.

De l’a priori historique à l’a priori anthropologique

On peut saisir ce mouvement de pensée notamment dans l’interprétation sur le rôle et sur l’héritage du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR). En partant de la constatation que le mouvement homosexuel actuel se fonde sur l’affirmation identitaire et l’organisation communautaire, Yves Roussel conteste la tendance des militants homosexuels d’aujourd’hui à «interpréter selon le paradigme identitaire»[29] et à reconnaître dans la contribution du FHAR la mise en œuvre d’une stratégie identitaire. D’après lui, la spécificité du FHAR se trouve dans le croisement d’une affirmation positive d’une identité, d’un côté, et d’une volonté de faire éclater la notion même d’homosexualité, de l’autre. Et Roussel de souligner que «paradoxalement, la mobilisation autour de ce projet de politique identitaire se réclame d’une continuité avec le mouvement homosexuel de la décennie 70», alors que le FAHR «s’était autrefois soucié du caractère pesant et aliénant que prend, dans certaines configurations historiques, l’affirmation identitaire»[30]. On note dans ces passages que le présent est utilisé comme référent paradigmatique et comme instrument de validation. Bien que l’auteur s’efforce de restituer les configurations discursives propres au FHAR, il n’échappe pas à une méthode d’interprétation selon laquelle le passé est figuré comme résultat non inconnu de l’enquête historique.

Dans un tout autre contexte, Tamagne remarque que «dans les années vingt et trente […] le processus identitaire est en marche. Au-delà du regard social, les homosexuels et les lesbiennes entendent affirmer leur singularité». Alors même qu’elle soutient que «l’identité homosexuelle, à la différence de l’acte homosexuel, est un phénomène historique», et qu’elle «n’est pas universelle, mais temporelle», Tamagne semble considérer les conditions historiques favorisant l’émergence d’une telle identité comme universellement et intemporellement établies. La constitution d’une identité homosexuelle «suppose donc, écrit-elle, la création d’un environnement et d’une conscience spécifiques qui permettent aux homosexuels de se définir comme un groupe»[31]. Ce postulat identitaire se fonde sur l’interprétation du moment de naissance de l’homosexualité comme ouverture d’une brèche dans l’histoire, selon laquelle l’homosexualité serait née à jamais pour devenir ensuite objet d’affirmation identitaire, facteur de rassemblement communautaire et moteur d’une mobilisation militante, chevillant au corps du présent homosexuel l’espace-temps d’une contemporanéité historique. Si l’on part du constat, partagé par «la plupart des historiens», que l’on peut «situer la naissance de l’identité homosexuelle à la fin du XIXe siècle, alors que l’emploi du terme “homosexuel” se répand, que les médecins définissent précisément l’homosexualité et que les lois condamnant les actes homosexuels se mettent définitivement en place», on ne pourra qu’avancer des interprétations comparatives et, du coup, pleinement linéaires entre un stade antérieur encore embryonnaire de l’affirmation identitaire et un stade postérieur plus abouti. Il s’en suivra que «la première génération homosexuelle a été profondément marquée par les théories médicales et les scandales du début du siècle. Soudée par l’exclusion sociale, elle reste dépendante du regard extérieur et éprouve des difficultés à s’affirmer positivement». Tandis qu’«en comparaison, les homosexuels de la seconde génération s’identifient facilement comme tels. Mieux intégrés à la scène homosexuelle, ils sont également plus détachés des jugements moraux»[32].

Pourquoi parler d’une première et d’une seconde génération, si ce n’est pour mieux réussir à dépeindre le tableau d’une longue mais lente et tortueuse marche vers l’émancipation sociale et politique de l’homosexualité? Malgré l’effort non négligeable accompli, on ne parvient toujours pas à s’affranchir de l’oscillation entre les deux pôles sémantiques du déjà et du pas encore[33]. L’identité serait alors devenue l’unité de mesure par excellence de l’histoire de l’homosexualité. Puissant propulseur qui, telle une machine à remonter le temps, nous projette au moment des origines afin de nous montrer à quel point nous sommes modernes et qui, en même temps, catapulte les «premières générations» dans les lumières de notre propre présent afin de signifier à quel point elles étaient déjà, mais à leur façon, fantastiquement modernes. On en arrive ainsi à provoquer une grave distorsion dans l’analyse historique. D’un côté, on établit des filiations là où il n’y a que de vagues échos d’expériences profondément différentes et, de l’autre, on introduit des ruptures contextuelles ayant pour fonction de nourrir la mythologie homosexuelle.

Les notions historicisées de sexualité et d’homosexualité, sous le signe épistémologique de l’a priori historique, avaient permis, depuis le geste inaugural de Foucault, une réflexion historiographique très féconde. En revanche, il semblerait que l’exploitation de la notion contemporaine d’identité, dont l’émergence peut être située à la fin des années 1970, vient aujourd’hui conditionner l’histoire de l’homosexualité en se présentant comme un invariant anthropologique qui traverserait le XXe siècle oscillant tantôt vers l’extrême positif de l’affirmation identitaire, tantôt vers l’extrême négatif du refoulement identitaire, tantôt formulé en termes de droit à la différence, tantôt formulé en termes de droit à l’indifférence, se déclinant de la sorte en une continuité inéluctable incombant a priori à n’importe quelle expérience individuelle ou collective de l’homosexualité. L’identité parvient ainsi, sous sa forme d’heuristique historique, à faire office d’a priori anthropologique, c’est-à-dire de paradigme qui présuppose un mode de constitution des êtres humains spécifique de la modernité, qui aurait été inauguré une fois pour toute au XIXe siècle et qui s’étendrait jusqu’à nos jours. En dernière instance, se pose la question de savoir si, dans le cadre de notre critique de l’histoire, il est encore envisageable de se référer à une histoire contemporaine de l’homosexualité.

Nous avons montré les difficultés propres à une approche qui viserait à considérer l’histoire dans les limites d’une contemporanéité incessamment tiraillée entre des pôles identitaires préconçus. Certes, l’invention de l’homosexualité joua un rôle dans la constitution du mouvement homosexuel et dans l’expérience de la sexualité comme facteur identitaire. De même, les mouvements homosexuels actuels s’inscrivent assurément dans une histoire homosexuelle, quand bien même cette histoire serait encore aujourd’hui en construction. Toutefois, comment peut-on soutenir, par exemple, qu’«avec ces 10 000 abonnés à la fin des années 1960, avec ses premières “délégations” dans les grandes villes de province et ses groupes thématiques (groupe de lesbiennes, groupe de chrétiens, groupe de pédophiles, groupe des hommes mariés), Arcadie est devenue une véritable franc-maçonnerie exacerbée. En dépit de sa discrétion, la stratégie identitaire — et déjà communautaire — d’Arcadie ne saurait être plus claire»?[34]. Alors qu’André Baudry, fondateur de la revue, écrivait en 1956, dans un langage tout à fait exotique: «nous ne sommes ni un parti ni une église, […] nous ne pouvons pas grossir nos rangs par la propagande ou par la discussion».

Aussi, y a-t-il lieu, croyons-nous, de s’interroger sur la pertinence des notions d’identité et de communauté appliquées à des contextes qui les ignorent. Dans le même article, Baudry propose une définition qu’il serait fâcheux, et pire historiquement incompréhensible, de prendre pour une affirmation proto-identitaire: «chez nous, il n’y a pas de choix, on est homophileon vit avec son homophilie»[35]. Et comment pourrait-on la concilier, à l’intérieur du même cadre paradigmatique, avec le discours de cette lesbienne féministe qui écrivait en 1974: «nous voudrions que vous vous interrogiez honnêtement — une fois dans votre vie! — sur votre hétérosexualité: vous savez bien qu’on ne naît pas homosexuel ou hétérosexuel, mais qu’on le devient»[36], comme si les deux affirmations étaient liées par un rapport quelconque?

Prolongeant notre intuition de départ, nous serions tentés de penser qu’il n’y a d’histoire contemporaine de l’homosexualité que comme histoire politique de l’homosexualité — politique, en ceci qu’elle n’est intelligible qu’à partir des configurations socio-historiques dans lesquelles la représentation sociale de l’homosexualité s’inscrit. Il serait donc néfaste, épistémologiquement parlant, d’évacuer l’acception essentialiste de la sexualité pour la remplacer par une acception tout aussi essentialiste de l’identité, qui en ferait un invariant anthropologique, susceptible de varier dans l’espace-temps de la contemporanéité, à mesure que nous approchons sa forme ultime: l’affirmation identitaire. Il s’agit plutôt, de notre point de vue, de considérer les transformations socio-historiques, les sauts générationnels et les thématiques nouvelles émergeant sous l’impulsion des stratégies militantes, non seulement comme des simples inscriptions contextuelles, mais surtout comme des indicateurs d’un périmètre anthropologique et sociologique dont l’analyse doit montrer, à chaque fois, le caractère d’altérité radicale. Contre une conception anthropologique aprioriste de l’histoire qui tend à faire du moment des origines un référent historique paradigmatique, on peut avancer une acception que l’on pourrait définir comme une anthroposociologie politique de l’homosexualité qui s’efforce d’analyser l’originalité de chaque moment historique, d’en dégager les implications sur le mode de constitutions des sujets et, donc, sur les formes collectives d’action politique mises en œuvre. En un mot, nous avons à être encore plus foucaldiens que Foucault lui-même.



[1]. Massimo Prearo est doctorant en Études Politiques au Centre de Recherches Politiques Raymond Aron (EHESS, Paris) sous la direction de Marcel Gauchet. Il termine une thèse sur La genèse des mouvements d’affirmation identitaire: homosexualité et identité à l’âge de l’autonomie. Il a travaillé pendant environ quatre ans au Centre LGBT de Paris, où il a conduit des recherches approfondies sur l’histoire et l’actualité du mouvement gai et lesbien français. Il est également traducteur de l’ouvrage de Mario Mieli, Éléments de critique homosexuelle, Paris, EPEL, 2008 [massimo.prearo@gmail.com].

[2]. À ce propos nous renvoyons à Sylvie Chaperon, «L’histoire contemporaine des sexualités en France», Vingtième siècle. Revue d’histoire, juillet-septembre 2002, p. 47-59, Laure Murat, «Tentative de bilan historiographique des études gays et lesbiennes», dans Bruno Perreau (dir.), Le choix de l’homosexualité. Recherches inédites sur la question gay et lesbienne, Paris, EPEL, 2007, p. 239-245, Florence Tamagne, «Histoire des homosexualités en Europe: un état des lieux», Revue d’histoire moderne et contemporaine, no. 53-4 avril 2006, p. 7-31, et Régis Revenin, «Les études et recherches lesbiennes et gays en France (1970-2006)», Genre & Histoire, no. 1, automne 2007.

[3]. Un exemple très naïf du genre en est le livre de Colin Spencer, Histoire de l’homosexualité de l’Antiquité à nos jours, trad. de l’anglais par Olivier Sulmon, Paris, Pocket, 1999.

[4]. Nous reprenons ici le titre d’un article de Joan Scott, «Le genre: une catégorie utile d’analyse historique», dans Joan Scott, Le Genre de l’histoire, Cahiers du GRIF (Paris), printemps 1988, p. 125-153.

[5]. George Chauncey, Gay New York (1890-1940), trad. de l’anglais par Didier Éribon, Librairie Arthème Fayard, 2003.

[6]. Marianne Blidon, «George Chauncey, Gay New York (1890-1940)», Clio, n. 22, 2005, Utopies sexuelles.

[7]. Éric Fassin, «Politiques de l’histoire: Gay New York et l’historiographie homosexuelle aux États-Unis», Actes de la recherche en sciences sociales, no. 125, décembre 1998, p. 4.

[8]. Entretien avec George Chauncey, réalisé par Philippe Mangeot, «De l’autre côté du placard», Vacarme, no. 26, hiver 2004.

[9]. Florence Tamagne, «Histoire des homosexualités en Europe: un état des lieux», op. cit., p. 19.

[10]. Ibid., p. 21.

[11]. Julian Jackson, «Arcadie: sens et enjeux de l’“homophilie” en France, 1954-1982», Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, op. cit., p. 151.

[12]. Ibid., p. 173.

[13]. Éric Fassin, «Politiques de l’histoire», op. cit., p. 6.

[14]. Didier Éribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1999, p. 423.

[15]. Guy Hocquenghem, Le désir homosexuel, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2000, p. 26.

[16]. Ibid., p. 27.

[17]. Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Éditions Gallimard, 1976, p. 58-59.

[18]. Guy Hoquenghem, «La naissance de l’homosexualité. 1 — Une création fragile», Libération, 8 septembre 1978, p. 10.

[19]. Michel Foucault, Histoire de la sexualité II. L’usage des plaisirs, Éditions Gallimard, 1984, p. 10.

[20]. Éric Fassin, «Usage de la science et science des usages: à propos des familles homoparentales», dans Éric Fassin, L’inversion de la question homosexuelle, op. cit., p. 144.

[21]. Paul Veyne, «Foucault révolutionne l’histoire», dans Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie, Paris, Éditions du Seuil, 1978, p. 363.

[22]. Ibid., p. 375.

[23]. Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Éditions Gallimard, 1969, p. 168.

[24]. Florence Dupont et Thierry Eloi, L’érotisme masculin dans la Rome antique, Paris, Éditions Belin, 2001, p. 9.

[25]. Michel Foucault, Histoire de la sexualité I, op. cit., p. 59.

[26]. Alain Corbin cité par Sylvie Chaperon, «L’histoire contemporaine des sexualités en France», op. cit., p. 56.

[27]. Florence Tamagne, «Histoire des homosexualités en Europe», op. cit., p. 18.

[28]. Guy Hoquenchem, «Naissance de l’homosexualité», op. cit., p. 10. Nos italiques.

[29]. Yves Roussel, «Le mouvement homosexuel français face aux stratégies identitaires», Les Temps Modernes, no. 582, 1995, p. 96.

[30]. Ibid., p. 108.

[31]. Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 229.

[32]. Ibid., p. 230.

[33]. Sur les difficultés inhérentes à ce type d’interprétation, nous renvoyons à l’intéressante et stimulante étude de Florence Dupont, «Rome, ton univers impitoyable…», Le Monde diplomatique, no. 637, avril 2007, p. 31.

[34]. Frédéric Martel, Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968, Paris, Éditions du Seuil, p. 107.

[35]. André Baudry, «Continuer», Arcadie, no. 25, janvier 1956, p. 13.

[36]. Suzanne, «Appel aux pétroleuses hétérosexuelles», Les Pétroleuses, no. 2, 1974. p. 18.