La visite énigmatique du président d’Haïti en 1943

André Patry

 Deux événements européens et leurs répercussions au Canada

En juin 1940, l’Italie déclare la guerre aux Puissances alliées et la France capitule. Ces deux événements aboutissent notamment à deux situations particulières : d’une part, ils isolent les milieux intellectuels du Canada français de leurs pôles d’attraction traditionnels, la France et l’Italie; d’autre part, ils  privent la France de la capacité de continuer à fournir à l’Église haïtienne les cadres épiscopaux qui la dirigent. Alors que les Canadiens français éprouvent le besoin de se tourner vers l’Amérique latine pour retrouver un climat intellectuel propice à leurs échanges avec l’étranger, le Saint-Siège se tourne vers le Canada pour assurer une certaine relève au sein de l’épiscopat haïtien.

Seul pays francophone du continent, Haïti devient l’une des cibles culturelles du Canada français. A Québec, on crée une société des amis d’Haïti et un salon d’accueil des Haïtiens. Au début de l’année 1943, le nouvel évêque des Cayes en Haïti, Mgr Collignon, qui est franco-américain, rend visite à Québec au cardinal Villeneuve et le saisit de la nécessité d’une présence de l’Église canadienne en Haïti au moment où l’épiscopat français, dirigé par Mgr Le Gouaze, archevêque de Port-au-Prince devient de plus en plus impopulaire au sein du clergé indigène.

Un rapport accablant

Vers le même moment, soit le 7 juin 1943, un prêtre polonais, l’abbé Kotowski, chargé par le Wartime Informations Board de préparer pour le gouvernement fédéral  un rapport sur l’attitude des Canadiens français devant l’effort de guerre du Canada remet aux autorités canadiennes un document accablant sur le manque d’intérêt des Canadiens francophones à l’égard de l’engagement du Canada dans le conflit mondial. Le contenu de ce rapport finit par circuler et soulève un scandale. A la Chambre des Communes, on pose des questions au premier ministre, qui répond de façon évasive. Mais le mal est fait et Ottawa éprouve le besoin d’accroître sa propagande au Québec.

Une visite opportune

Persuadé par Mgr Collignon de la nécessité de convaincre le gouvernement haïtien de l’opportunité d’une relève du clergé français par le clergé canadien, le cardinal Villeneuve imagine qu’une visite officielle du président d’Haïti au Canada intéresserait aussi bien les Canadiens français que le gouvernement fédéral, tout en servant les objectifs de l’Église catholique en Haïti. Le cardinal Villeneuve avait déjà, au cours d’une cérémonie religieuse tenue en plein air, comparé Hitler à l’Antéchrist. Il était donc, a priori, un partisan de l’effort de guerre. Il se met en communication avec son ami personnel, le ministre Louis St-Laurent, et lui demande de proposer au premier ministre Mackenzie King d’envoyer une invitation officielle au président d’Haïti pour qu’il vienne au Canada et profite de ce séjour pour stimuler l’intérêt des Canadiens français pour l’effort de guerre. Le président accepte l’invitation et il arrive à Ottawa le 6 octobre 1943, à la tête d’une mission de neuf personnes. Il n’est accueilli ni par le gouverneur général ni par le premier ministre : ces deux personnalités se font représenter!

Le 7 octobre, le premier ministre se contente de « présider » un déjeuner offert au chef de l’État haïtien. Le lendemain, le président et sa suite arrivent à Québec où ils sont accueillis par le lieutenant-gouverneur, le Premier ministre et le maire de Québec. Contrairement aux usages protocolaires, le président Lescot se rend lui-même à l’archevêché pour présenter ses hommages au cardinal Villeneuve.

Le 8 octobre, l’Université Laval décerne un doctorat honoris causa au président d’Haïti. C’est là que ce dernier, répondant sans doute au vœu discret du gouvernement fédéral, s’en prend vigoureusement à « la bête immonde et apocalyptique » qui menace le monde entier, dénonce « les forces du mal » et déclare que « la gloire du Canada catholique et d’Haïti catholique, c’est de participer chacun selon ses moyens à l’hallali de la bête »

Les retombées immédiates

A la suite de la visite présidentielle, le gouvernement du Québec envoie en Haïti, en décembre 1943, une mission économique dirigée par Oscar Drouin, ministre du Commerce et de l’Industrie. Un agronome québécois, Jean-Charles Magnan, est invité à faire des cours à l’École d’agriculture d’Haïti, à Damiens.

De son côté, le gouvernement haïtien prend trois initiatives : il ouvre un consulat général à Ottawa; il nomme un ambassadeur itinérant auprès du Canada, Dantès Belle garde, qui séjournera au Québec; il envoie un attaché culturel, Ghislain Gouraige, qui finira par s’installer au Québec  et deviendra professeur à l’Université de Sherbrooke.

Enfin, l’UNESCO, chargée d’élaborer un plan de développement de la vallée de Marbial en Haïti, fera appel aux services d’un professeur de la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval, Eugène Bussières, de 1947 à 1949.

Par ailleurs, la visite du président Lescot, la première au Canada d’un chef d’État d’un pays d’Amérique latine, profitera également aux Haïtiens qui viendront, de plus en plus nombreux, s’inscrire dans les institutions québécoises, notamment les universités et les hôpitaux. Quelques-uns d’entre eux s’installeront de façon permanente au Québec. Lors de la visite du président à Québec, il n’y avait dans cette ville qu’un seul Haïtien, René Bellegarde, le neveu de l’ambassadeur itinérant.

Dans le rapport annuel du ministère des Affaires extérieures pour l’année 1943, nulle mention n’est faite de  la visite officielle au Canada du président Élie Lescot. Cette omission insolite n’est peut-être pas étrangère au financement de cette opération à laquelle a sans doute participé substantiellement le diocèse de Québec avec l’accord présumé du Saint-Siège.

P.S. A l’époque de la venue au Canada du président d’Haïti, l’auteur de cet article agissait comme attaché de presse auprès de la représentation consulaire haïtienne au Québec.