Note de lecture : de quelques ouvrages sur l’athéisme

Martin Roy
historien

Daniel Baril et Normand Baillargeon (dir.), Heureux sans Dieu, Montréal, VLB Éditeur, 2009. 165 p.

Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire? Sur la vérité, la croyance et la foi, Paris, Agone, 2007. 286 p.

André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006. 219 p.

Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008. 425 p.

Anthologie. La Gloire des athées. 100 textes rationalistes et antireligieux, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Les nuits rouges, 2006. 701 p.

En réaction contre un «retour du religieux» qui caractériserait les temps actuels, quantité d’ouvrages défendant et illustrant l’athéisme se retrouvent sur les devantures de nos librairies. Tout se passe comme si leurs auteurs désiraient regrouper les incroyants et les athées en une espèce de groupe de pression qui ferait contrepoids aux diverses communautés religieuses qui sont réputées en mener large de nos jours. Ils entendent lutter contre le fanatisme et l’obscurantisme religieux, et se réclament de la démocratie, de la laïcité, du rationalisme et de la science. Ils semblent regretter cette époque pas si lointaine — il y a une trentaine d’années environ — où le religieux paraissait engagé sur une phase de déclin et de régression.

À l’exception notable d’André Comte-Sponville, au ton beaucoup plus irénique et dépassionné, ce qui frappe chez les auteurs des ouvrages cités plus haut, c’est leur acrimonie à l’égard du phénomène religieux. C’est le cas plus particulièrement du livre de Richard Dawkins, au titre évocateur (Pour en finir avec Dieu), et de l’ouvrage collectif Heureux sans Dieu, dans lequel des personnalités connues du Québec «sortent du placard» et avouent leur athéisme. Ces textes ne semblent retenir du religieux que ses tendances les plus obscurantistes, comme s’il s’agissait là de sa vérité et de son essence la plus profonde. Le ton est franchement et assurément à la polémique et au militantisme. La croyance religieuse se présente comme l’ennemi par excellence qu’il faut éradiquer pour le salut de l’humanité, la religion ayant été et étant encore source de conflits désastreux.

Il faut dire que ce ton polémique est peut-être dû au genre lui-même de la défense et illustration de l’athéisme. Une telle prise de position doit se poser en s’opposant au phénomène religieux. Une telle conclusion ressort d’une lecture de l’anthologie de textes rationalistes de l’Antiquité à nos jours, La Gloire des athées. On y trouve des textes au ton libertaire: il s’agit de se révolter contre des croyances qui infantilisent et induisent la soumission des petits aux puissants. Dans un premier temps, de l’Antiquité aux Temps modernes, les incroyants dénonçaient les fables et la crédulité immature du peuple, alors qu’à partir de l’époque des Lumières, le discours se faisait plus social, critiquant une entreprise obscurantiste de mystification et d’oppression. En lisant cette anthologie, on constate que l’athéisme a de profondes racines et ne date pas d’hier.

Malgré ce ton polémique qui peut en irriter certains, il reste cependant que les arguments à l’appui de l’athéisme ne manquent pas de force en général. De manière beaucoup plus convaincante qu’un Richard Dawkins, le philosophe André Comte-Sponville met l’accent sur les faiblesses des thèses traditionnelles cherchant à prouver l’existence de Dieu. Les «preuves» (ontologique, cosmologique et physico-théologique) invoquées la plupart du temps lui paraissent pécher par anthropomorphisme. Ce sont là des arguments qui ne le convainquent pas de croire en Dieu. Mais il est des éléments qui, plus positivement, le conduisent à croire que Dieu n’existe pas. Il mentionne le problème du mal ainsi que cette propension caractéristique du religieux à prendre ses désirs les plus profonds, comme le souhait d’une vie immortelle, pour des réalités.

Mais l’athéisme d’André Comte-Sponville, contrairement à celui de Richard Dawkins et d’autres, ne se veut pas dogmatique. Il ne dit pas purement et simplement, avec la force et la prétention d’un théorème mathématique, que Dieu n’existe pas. On ne peut rien démontrer de façon certaine en cette matière. Même s’il peut être animé d’une conviction forte et sincère, un exposé honnête en faveur de l’athéisme devrait relever de l’opinion et de la croyance, non du «savoir».

André Comte-Sponville, tout comme d’autres auteurs considérés ici, fait ainsi l’effort d’expliquer pourquoi il ne croit pas en Dieu. Certains auteurs reprochent en revanche chez certains croyants la tendance irrationaliste qui consiste à refuser d’expliquer et de justifier leur foi. Dans un ouvrage critiquant la réhabilitation postmoderne du religieux, Jacques Bouveresse, un autre philosophe, consacre beaucoup de pages à ce problème. Pour lui, il faut pouvoir expliquer pourquoi l’on croit, en vertu d’une saine «éthique de la croyance». Dans le même esprit, Richard Dawkins se dresse contre le traitement de faveur dont bénéficieraient dans nos sociétés occidentales les croyances religieuses, même franchement absurdes, comme si elles étaient à l’abri de toute critique au nom de la tolérance, qui aurait ici le dos large. Ces deux auteurs rejettent l’idée que les croyances religieuses constituent des espèces de sanctuaires, au-delà de toute justification et explication.

Ces auteurs postmodernes tendent à défendre par ailleurs une conception particulière, disons pragmatiste, de la vérité. À la vision de cette dernière comme adéquation d’une proposition ou affirmation quelconques avec la réalité, ils semblent préférer l’idée que seul ce qui est utile ou a obtenu un succès certain mérite d’être considéré comme «vrai». Peu importe que les croyances soient vraies selon le premier sens pourvu qu’elles aient du succès et soient répandues. Une argumentation de la sorte a de quoi heurter le rationalisme d’un Jacques Bouveresse.

Celui-ci critique aussi cette tendance chez les penseurs postmodernes à concevoir le religieux comme indépassable. Pour certains d’entre eux, comme Régis Debray, les sociétés modernes ont trouvé en effet à la religion des substituts (la science, les droits de l’homme, la laïcité, etc.) qui relèvent eux aussi de la croyance et de la foi. Ce type d’arguments cherche à délégitimer ces «ersatz» de religion et conséquemment, à relégitimer les religions traditionnelles. Les croyances nouvelles qui remplacent ces dernières ne sont pas davantage justifiables; ces substituts le seraient peut-être même moins. Pour Jacques Bouveresse, la question est plutôt de savoir si ces «substituts» en sont vraiment et s’ils ne se caractérisent pas par une plus grande rationalité. À cela, Jacques Bouveresse soutient qu’on peut bien concevoir que cette nouvelle «religiosité», si tant est qu’elle en soit bien une, s’avère cependant plus en phase avec l’évolution récente du savoir et des sociétés modernes que les religions traditionnelles, irrationnelles et dépassées.

Pour la plupart des auteurs évoqués, les religions constituent des aberrations au demeurant dangereuses. Comment expliquer dès lors qu’elles aient vu le jour et continuent de hanter l’humanité? Pour répondre à ce problème, des auteurs comme le scientifique britannique Richard Dawkins et le québécois Daniel Baril, dans Heureux sans Dieu, font un détour par la biologie. Ils n’ont pas recours à la psychanalyse (Freud), à l’histoire ou à la sociologie (Marx).

Pour Richard Dawkins, par exemple, la religion représente une forme de «produit dérivé», manifestement aberrant, d’une aptitude, utile quant à elle, que la sélection naturelle darwinienne a retenue. Pensons aux papillons qui se dirigent de façon suicidaire vers des sources de lumière artificielle. Elles sont ainsi faites qu’elles se servent des sources lumineuses que sont la lune et les étoiles pour s’orienter et revenir au bercail. Or, nos lampes, nos ampoules, nos bougies, etc., qui sont elles aussi des sources de lumière, les détournent de leur chemin. Les papillons s’orientent par la lumière et elles se fourvoient en se guidant sur la lumière artificielle. Il en irait de même pour la religion. L’être humain a bénéficié d’une prédisposition à considérer l’inanimé et le non-humain, comme pourvu d’une intentionnalité «anthropomorphisante», afin de se prémunir contre certains dangers. Dès lors, le surnaturalisme et le dualisme naturels qu’on retrouve par exemple chez les enfants seraient eux aussi des «produits dérivés» menant au sentiment religieux, tout comme les bougies pour les papillons. En faisant de la religion un «produit dérivé», l’auteur semble y voir pratiquement un «accident» qui ne répond pas à une vraie nécessité.

Utilisant lui aussi les sciences naturelles pour rendre compte du phénomène religieux, Daniel semble plutôt enclin de son côté à penser que l’homme est naturellement programmé à croire au surnaturel. La religion aurait ainsi devant lui encore un avenir. C’est là, dans son optique, un constat pessimiste. Mais cela ne veut pas dire pour autant, selon lui, que le travail de démystification doit être abandonné. On refuse toujours de considérer comme légitime au moins moralement et rationnellement l’existence des croyances religieuses.

Cette conception naturaliste des origines des religions s’explique sans doute par l’impuissance des processus de laïcisation à l’œuvre dans les sociétés occidentales à faire disparaître complètement le sentiment religieux. Il reste que les ouvrages considérés ne s’étendent pas longuement sur la question de la viabilité d’une organisation sociale sans dieux. Car ce programme est d’ores et déjà réalisé depuis longtemps. En Occident, du moins, les sociétés reposent sur des fondements uniquement «immanents» ou laïques. La religion n’est plus au cœur du fonctionnement des sociétés, même si, accessoirement, elle peut toujours y exercer un certain rôle, sur le plan de l’identité nationale ou ethnique notamment. Aussi, ce constat d’un «retour du religieux» que défendent la plupart de ces ouvrages passe à côté de ce fait massif. Malgré certaines absurdités et tendances à l’obscurantisme, le ton apparaît franchement alarmiste, comme si des velléités de restauration théocratique pointaient à l’horizon.

De son côté, la contribution de Normand Baillargeon à l’ouvrage collectif Heureux sans Dieu se révèle, dans son optique, plutôt optimiste. Il cite en effet un article scientifique qui, statistiques à l’appui, tend à montrer que plus les sociétés connaissent un haut degré de sécurité sociale et économique, entre autres, plus le taux d’incroyance est en hausse, tandis que la pratique religieuse tend à régresser. Une telle étude éclaire peut-être l’histoire socio-religieuse récente du Québec. En effet, le déclin de l’implication religieuse des Québécois coïncide avec l’avènement de l’État-providence dans les années 1960 et 1970.

Particulièrement riches en argumentations, la plupart de ces ouvrages ne sont pas toutefois sans défaut, en plus du catastrophisme déjà évoqué. On peut leur reprocher dans un premier temps d’être silencieux sur les apports civilisationnels positifs des religions. Car ces dernières n’ont pas que semé la zizanie et versé le sang. Ce silence, voire cette amnésie, laisse en effet songeur. Qu’aurait été par exemple l’Occident sans le christianisme, ainsi que le souligne A. Comte-Sponville (dont l’athéisme n’est pas moins sincère et vigoureux)? Il est loisible de se demander si les droits de l’homme, la notion de personne, la démocratie et la laïcité n’ont pas au moins partiellement des racines chrétiennes. Ne convient-il pas effectivement de voir dans ces acquis des intuitions chrétiennes qu’on aurait dégagées de leur gangue symbolique et sécularisées?

Qu’on nous comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de lutter contre la montée de l’athéisme et le retrait du religieux ou du christianisme, de craindre un avenir sans religion. Seulement, il faut reconnaître de tels apports et porter un regard lucide et dépassionné sur l’histoire et le religieux. C’est le meilleur moyen de ne pas tourner le dos à ces acquis. L’athéisme, qui est incontestablement un droit légitime, n’implique pas obligatoirement l’amnésie et le refus obstiné du passé et de la tradition. En revanche, tout se passe dans la plupart de ces ouvrages comme si l’humanité devait faire table rase du passé, ce qui implique de s’aveugler sur les apports éthiques positifs indéniables des religions.

Du reste, que la religion n’ait pas eu que des conséquences positives, cela semble indubitable. Mais les religions n’ont pas le monopole de l’horreur. Les régimes communistes du XXe siècle ont eux aussi refusé l’Autre, le croyant, et tenté d’éradiquer par le feu et le sang le sentiment religieux. L’athéisme peut lui aussi sombrer dans le fanatisme et l’intolérance. Nous ne pouvons passer sous silence par ailleurs le fait que celui-ci a constitué historiquement un rempart contre les régimes totalitaires. Nous le voyons, tout est complexe. Rien n’est ou noir ou blanc.

La notion d’athéisme fidèle d’André Comte-Sponville nous semble mieux en mesure d’assumer l’histoire. Cet auteur témoigne ainsi de sa propre expérience: «La fidélité, c’est ce qui reste de la foi quand on l’a perdue. J’en suis là. Je ne crois plus en Dieu, depuis fort longtemps. Notre société, en tout cas en Europe, y croit de moins en moins. Est-ce une raison pour jeter le bébé, comme on dit familièrement, avec l’eau du bain? Faut-il renoncer, en même temps qu’au Dieu socialement défunt […] à toutes ces valeurs (morales, culturelles, spirituelles), qui se sont dites en son nom? Que ces valeurs soient nées, historiquement, dans les grandes religions (spécialement dans les trois grands monothéismes, pour ce qui concerne nos civilisations), nul ne l’ignore. Qu’elles aient été transmises pendant des siècles par la religion (spécialement dans nos pays, par les Églises catholique et protestantes), nous ne sommes pas prêts de l’oublier. Mais cela ne prouve pas que ces valeurs aient besoin d’un Dieu pour subsister. Tout prouve, au contraire, que c’est nous qui avons besoin d’elles — besoins d’une morale, d’une communion, d’une fidélité — pour pouvoir subsister d’une façon qui nous paraisse humainement acceptable»[1]. Il s’agit de concilier une forme de rupture (l’athéisme) avec la continuité et l’histoire. Se cramponner peureusement sur la tradition constitue une position indéfendable, mais faire table rase du passé est en revanche lourd de nihilisme.

Là n’est pas la seule faille de ces ouvrages sur l’athéisme. Nous pouvons leur reprocher une forme d’intolérance et une difficulté à assumer le pluralisme idéologique grandissant de nos sociétés. Par exemple, quelques contributions à l’ouvrage collectif québécois Heureux sans Dieu se réclament bien pourtant de la laïcité. Mais il s’agit plutôt d’une laïcité antireligieuse qui milite pour enfermer le religieux dans la sphère strictement privée. On veut que les croyants, dès qu’ils évoluent sur l’espace public de la société civile, réfrènent leurs croyances religieuses et adoptent un comportement neutre et sécularisé. C’est là limiter considérablement l’expression des convictions religieuses. N’est-ce pas là une conception abusive de la laïcité qui privilégie la majorité culturelle et les incroyants? Ne convient-il pas plutôt d’envisager un espace public pluraliste où tous, croyants comme incroyants, collaborent à l’œuvre commune? Ne peut-on concevoir une laïcité de «reconnaissance» qui confère véritablement autonomie et liberté de pensée aux citoyens sans leur indiquer comment agir et réfléchir[2]. Cela suppose certes un sens du dialogue et du compromis. Mais comprenons-nous bien: il ne s’agit pas d’attenter à la neutralité nécessaire des instances publiques. Le type de laïcité, ici esquissé, s’harmonise davantage avec le pluralisme de nos sociétés et la liberté de conscience.

Nous percevons dans ces ouvrages la nostalgie d’une foi laïcarde qui appartient à un autre âge. On souhaite un espace public où les considérations religieuses et spirituelles n’aient pas droit de cité. On ne veut réserver aucun rôle aux croyants dans le débat public alors que, pourtant, les religions peuvent contribuer à prévenir un certain relativisme moral ambiant. Dans l’esprit de ces ouvrages, il serait tellement plus simple que tous soient athées ou agnostiques. Or nos sociétés sont pluralistes tant sur les plans idéologique que religieux. Il convient plutôt de penser un vivre-ensemble qui cadre avec cette réalité massive. Pas plus que l’athéisme, il ne s’agit d’imposer ici la croyance religieuse. Il doit y avoir de la place pour tous. Comme l’écrit André Comte-Sponville qui, là encore, s’écarte de la tonalité acrimonieuse et antireligieuse de ces ouvrages: «La religion est un droit. L’irréligion aussi. Il faut dont les protéger l’une et l’autre […] en leur interdisant à toutes deux de s’imposer par la force. C’est ce qu’on appelle la laïcité, et le plus précieux héritage des Lumières»[3].

Dans le fond, pour finir, ces ouvrages sont nostalgiques de cette période révolue de la modernité, alors qu’elle se présentait comme une solution de rechange des religions. Mais, avec l’échec des diverses utopies modernistes, dont l’idéal communiste, ce modernisme triomphant a fait place à une modernité désenchantée, ainsi que l’atteste l’essoufflement de l’idéal du progrès. De ce désenchantement, il en est résulté une certaine revalorisation des quêtes religieuses, sans pour autant renverser, comme on l’a dit, le fait massif que le religieux ne structure plus les sociétés modernes. Aussi ces ouvrages ont-elle un ton franchement «rétro». Ils ne comprennent pas les changements idéologiques récents et en nourrissent un certain ressentiment. Ils concluent, tels des Cassandre, à un «retour du religieux», aussi catastrophique que délétère. Mais il reste que ces côtés excessifs n’enlèvent rien à leurs qualités. Ils ne manqueront pas de susciter chez leurs lecteurs une réflexion personnelle et stimulante sur Dieu, les religions et l’athéisme.



[1]. André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006, p. 33-34.

[2] Sur cette notion de laïcité de reconnaissance, voir Micheline Milot, La laïcité, Montréal, Novalis, 2008, p. 62-66.

[3] André Comte-Sponville, op. cit., p. 143.