Premier dossier. Le Québec, l’Irlande et la diaspora irlandaise. Les débats politiques et identitaires : Présentation

Simon Jolivet
Chercheur post doctoral en histoire
Université d’Ottawa

Depuis 1815, les Irlandais ont contribué grandement à l’histoire québécoise. Arrivant au Bas-Canada dès la fin des guerres napoléoniennes, ils ont participé à la vie communautaire, sociale, culturelle, religieuse et politique de la province québécoise. Les vagues successives d’immigration irlandaise au Bas-Canada, au début des années 1830 d’abord, mais surtout pendant et après la Grande Famine de la pomme de terre (1845-1849), ont permis à la communauté franco-catholique majoritaire de côtoyer une communauté dynamique, engagée et fière de ses racines irlandaises[1].

Au Québec, comme l’ont noté divers historiens, plus des deux tiers des immigrants irlandais étaient catholiques[2]. Ceci est important à retenir. L’expé­rience irlandaise au Québec est d’ailleurs originale si on la compare à celle de la province ontarienne où les historiens ont remarqué que plus de deux immigrants irlandais sur trois étaient protestants[3]. Pratiquant la religion catholique, la majorité des Irlando-Québécois ont longtemps participé aux activités organisées par la communauté canadienne-française. Par exemple, aux XIXe et XXe siècles, ils ont régulièrement tenu à assister aux processions de la Saint-Jean-Baptiste ou à celles de la Fête-Dieu[4].

Pourtant, comme le note l’excellent article de Jason King sur l’historiographie irlando-québécoise, la participation des Irlandais à la vie sociale et religieuse ne s’est pas toujours fait sans heurts. Par exemple, les négociations souvent difficiles, menées par les clergés irlandais et canadiens-français au sujet de l’établissement de la paroisse St. Patrick de Montréal, ont alimenté la discorde entre coreligionnaires[5]. Cependant, comme le souligne toujours Jason King, d’importants rapprochements ont également été possibles, notamment en politique. Une convergence des destins nationaux du Bas-Canada (et plus tard du Québec) et de l’Irlande, tous deux longtemps considérés comme territoires de l’Empire britannique, ont permis aux politiciens et aux autonomistes de faire cause commune et aussi de se comparer.

Récemment, plusieurs personnes ont aussi tenu à comparer les destins politiques de l’Irlande et du Québec. C’est le cas de Victor-Lévy Beaulieu qui a publié en 2006 une œuvre colossale intitulée James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots. André Poulin considère, dans son article très intéressant au sujet de l’ouvrage de VLB, les difficultés pouvant surgir au moment de comparer les nationalismes irlandais et québécois. En effet, la question politique irlandaise doit être finement décortiquée avant de la mettre en parallèle à l’expérience nationaliste québécoise.

Par ailleurs, dans un texte qui se veut justement comparatif, Julie Guyot établit des liens entre deux figures politiques importantes en Irlande et au Bas-Canada: le républicain Theobald Wolfe Tone et le patriote Louis-Joseph Papineau. Si l’essai traite occasionnellement de l’implication irlando-québécoise dans le mouvement patriote bas-canadien, l’objectif est d’abord de dresser un portrait des politiques d’Érin et du Bas-Canada entre 1790 et 1837.

Ceci dit, les Irlandais du Québec ont souvent pris part aux débats politiques québécois. Et la présence de ces mêmes Irlandais a aussi su intéresser de nombreux Canadiens français à la cause de l’autonomie irlandaise, notamment au temps du Home Rule irlandais. Ce projet visait à accorder un parlement à l’Irlande et fut examiné par les nationalistes constitutionnels irlandais et les gouvernements libéraux anglais entre 1875 et 1921. Il ne fut toutefois jamais concrètement implanté.

En côtoyant les Irlandais, les Canadiens français, plus tard devenus Québécois, ont appris à tirer des leçons du passé politique de l’Irlande. Ces mêmes Canadiens français, de toutes tendances politiques, ont tenu à prendre acte du passé prétendument malheureux de l’Irlande depuis l’Acte d’Union adopté en 1801 et liant l’Irlande à la Grande-Bretagne. De 1801 à 1921, aucun parlement irlandais n’existait; les députés irlandais devaient représenter leurs commettants à Westminster. Pour les journalistes ou politiciens canadiens-français, comme Henri Bourassa qui ira deux fois en Irlande au début du XXe siècle, la lutte de l’Irlande soulignait toute la force de caractère que les minorités nationales se devaient de manifester face aux institutions «impérialisantes».

En ce qui concerne justement l’impérialisme, mon article signale la présence de grands impérialistes irlando-protestants: les orangistes. L’article traite de l’histoire des orangistes québécois, actifs à partir de 1849; une histoire qui n’avait rien à voir avec celle de l’Ontario où l’Ordre d’Orange était maître et roi. Néanmoins, même dans la province québécoise, les membres orangistes s’activaient et, prenant eux aussi l’exemple des luttes autonomistes irlandaises, tentaient de combattre les idées nationalistes prônées tant par les Irlando-catholiques que par les Canadiens français.

Isabelle Matte, quant à elle, signe un article qui retiendra certainement l’attention de plusieurs lecteurs québécois. En traitant des abus sexuels au sein des institutions catholiques irlandaises ainsi que de la mise au jour de nombreux scandales depuis la publication récente du Ferns Report (2005) et du Ryan Report (2009), elle constate que la loi du silence s’effrite peu à peu dans la République d’Irlande. Politique et catholicisme ont souvent fait bon ménage en Irlande. Ce texte nous le rappelle.

Enfin, Janet Muller remarque la difficile marche des activistes nord-irlandais qui souhaitent voir une législation sur la langue irlandaise être adoptée par l’Assemblée de l’Irlande du Nord. Rappelons que l’Irlande du Nord a été créée en 1920 par le gouvernement de coalition de David Lloyd George. Si les Troubles nord-irlandais (1969-1998), qui firent près de 3 500 morts au sein d’une population d’environ 1685000 habitants, ont aujourd’hui fait place à une paix relative, il reste cependant des questions, comme celle touchant à la langue irlandaise, qui sont toujours autant contestées et controversées. L’adoption d’une éventuelle loi sur la langue irlandaise, que Janet Muller compare à la loi 101 du Québec, est toujours retardée même si une majorité de citoyens semble favoriser le projet.

Notre dossier s’inscrit dans le nouvel engouement pour les études irlandaises et québécoises. L’organisation de deux colloques «Irlande-Québec» dans le cadre des congrès de l’ACFAS (en 2008 et en 2009), ainsi que la publication d’articles comparant ces deux régions ou évoquant l’expérience irlando-québécoise soulignent la vivacité de ce champ d’études. Ce numéro du Bulletin d’histoire politique réitère l’intérêt de nombreux chercheurs, historiens, anthropologues et littéraires, pour ce domaine de moins en moins inconnu.



[1]. Voir notamment les travaux de Marianna O’Gallagher au sujet des Irlandais immigrant au Bas-Canada entre 1832 et 1860. O’Gallagher, «The Irish in Quebec», dans Robert O’Driscoll (dir.), The Untold Story: The Irish in Canada, Toronto, Celtic Arts of Canada, vol. I, 1988, p. 253-261; O’Gallagher, La Grosse Île, Porte d’entrée du Canada, 1832-1937, Québec, Carraig Books, 1987, 190 p.

[2]. Voir Matthew Barlow, «The House of the Irish»: Irishness, History, and Memory in Griffintown, Montréal, 1868-2009, thèse de doctorat (histoire), Université Concordia, 2009, p. 23; voir aussi Alan O’Day, «Revising the Diaspora», dans D.G. Boyce & Alan O’Day (dir.), The Making of Modern Irish History, Revisionism and the Revisionist Controversy, London, Routledge, 1996, p. 194.

[3]. Voir Cecil Houston et William Smyth, The Sash Canada Wore: A Historical Geography of the Orange Order in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1980, p. 40; voir aussi Donald Akenson, «Ontario: Whatever Happened to the Irish?», Canadian Papers in Rural History, Ontario, 1982, vol. III, p. 221.

[4]. Simon Jolivet, Les deux questions irlandaises du Québec, 1898-1921: des considérations canadiennes-françaises et irlando-catholiques, thèse de doctorat (histoire), Université Concordia, 2008, p. 191-193.

[5]. Voir Rosalyn Trigger, «The geopolitics of the Irish-Catholic parish in nineteenth-century Montreal», Journal of Historical Geography, vol. 21, no. 4, 2001, p. 555-565; voir aussi Dorothy Suzanne Cross, The Irish in Montreal, 1867-1896, mémoire de maîtrise (histoire), McGill University, 1969, p. 95-99.