Recension : Djemila Benhabib, Ma vie à contre-coran. Une femme témoigne sur les islamistes, Montréal, VLB, 2009, 268 p.

Louise Mailloux
Professeure de philosophie
Cegep du Vieux Montréal

Une femme à contre-coran

«J’ai écrit ce livre pour que les gens sachent ce qu’est l’islam politique, une idéologie de mort qu’on veut nous imposer»

La phrase est lapidaire, percutante et résume à elle seule la raison d’être de ce livre. C’est un cri du cœur lancé à tout l’Occident pour qu’il comprenne sa vulnérabilité et qu’il sache que sa liberté est menacée.

Algérienne d’origine, exilée en France avec sa famille pour échapper à la mort, elle vit au Québec depuis 1997. Djemila Benhabib vient de publier son premier essai, Ma vie à contre-Coran. Une femme témoigne sur les islamistes dans lequel elle raconte la terreur qu’elle a vécue avec la montée de l’intégrisme religieux et met à nu les différentes stratégies des islamistes pour imposer leur dictature. L’auteure nous met aussi en garde contre notre trop grande tolérance vis-à-vis ceux qui cherchent patiemment à saper les bases de notre démocratie pour imposer leur vision fasciste et obscurantiste de l’islam.

Benhabib nous explique que l’islamisme politique n’a rien à voir avec la spécificité culturelle mais qu’il est plutôt l’expression d’une idéologie politique misogyne, raciste et homophobe à des années-lumière des valeurs que nous estimons et que ceux qui s’appuient sur les Chartes des droits pour revendiquer le respect de la religion et le droit à la différence ne sont nullement attachés à nos libertés démocratiques mais beaucoup plus soucieux de prosélytisme et d’activisme politique. L’auteure poursuit en disant qu’il ne faut surtout pas tomber dans le piège du relativisme culturel, comme s’il suffisait, par exemple, à l’excision d’être culturelle pour être acceptable, et elle dénonce l’angélisme et la frilosité de la gauche comme Québec Solidaire et des groupes féministes comme la Fédération des femmes du Québec qui, pour éviter d’être traités d’impérialistes et se dédouaner de toute culpabilité, appuient sans réserve l’intégrisme et ses nazillons verts.

On ne sera pas étonné d’apprendre que partout dans le monde, les femmes sont les premières victimes de l’intégrisme islamique et que cette islamisation passe d’abord par le contrôle des filles dont le voile n’est que l’expression la plus manifeste. Le voile, explique l’auteure, n’est pas qu’un simple vêtement. Il fait partie d’un système de valeurs qui est rétrograde, archaïque et barbare à l’égard des femmes parce que le voile, c’est aussi la répudiation, la polygamie, le mariage forcé et arrangé, l’excision, la non mixité, les châtiments corporels comme la flagellation et la lapidation. Or on nous le présente comme indépendant de tout cela. Mais c’est faux, dira Benhabib. Ce voile, ajoute-t-elle, tel qu’il se porte aujourd’hui ne fait pas partie de notre culture [arabe], pas plus que de nos traditions. Il est apparu dans les années 1980 avec Khomeiny. C’est l’emblème de l’intégrisme, qui depuis ce temps, s’exporte frauduleusement sous couvert de culture ou de «prêt-à-porter religieux» selon l’expression de Malek Chebel. Le voile, c’est l’odieux symbole de l’apartheid sexuel qui traduit un rapport obsessionnel au corps et au sexe et enferme les femmes dans un linceul mortuaire.

L’auteure ne mâche pas ses mots pour dire que les Occidentaux ont une conception médiévale et folklorique des femmes musulmanes et elle insiste pour nous faire comprendre que ce voile que l’on voit ici même au Québec n’est pas différent de celui des femmes iraniennes, afghanes ou saoudiennes et qu’en le banalisant et l’acceptant comme certains le font, nous contribuons bien malheureusement au succès de l’intégrisme. Pour nous défaire de notre naïveté, Benhabib dévoile et conjugue en trois volets les différentes stratégies utilisées par les islamistes pour conquérir et dominer le monde. Financés par les pétro-milliards provenant d’Iran et d’Arabie Saoudite (en 1996, le budget du Hamas était estimé à 70 millions de dollars), les militants islamistes investissent d’abord le créneau de l’humanitaire et du social en fournissant logements, hôpitaux, écoles islamiques et en s’occupant principalement des femmes qui sont leurs portes d’entrée dans les familles.

Pour ce qui est du travail humanitaire en immigration, il faut pour eux isoler ces gens qui sont à l’interface de deux cultures pour éviter à tout prix qu’ils s’occidentalisent. Il y a donc des réseaux très bien structurés, dit Benhabib, qui aident les gens à se trouver un logement ou un emploi, qui payent les loyers de certains immigrants, payent parfois l’université, donnent des cours d’informatique, de langues, etc. C’est de cette façon que sont posées les assises politiques de leur organisation et que par un retour d’ascenseur des femmes commencent à porter le voile alors que des hommes fréquentent la mosquée. Le second volet de leur stratégie est celui de l’intimidation et de l’assassinat politique contre ceux qui veulent vivre comme des citoyens plutôt que des croyants. Enfin le dernier volet se dirige vers les Occidentaux qui osent critiquer l’islam, en criant au racisme et à l’islamophobie pour faire taire leurs détracteurs et museler la liberté d’expression.

La religion de Benhabib, ce sont les Lumières. Là où l’universel transcende le communautarisme qui fige l’individu dans une essence et l’empêche d’exercer sa pleine citoyenneté. Pour elle, l’émancipation de chacun ne peut trouver sa place que dans cet universel et l’ordre politique et l’identité nationale doivent primer sur l’identité culturelle-religieuse. Partant de là, l’auteure dénonce le «racisme du multiculturalisme» qui s’appuyant sur l’argument identitaire autorise pour les musulmans des traditions que l’on jugerait inacceptables pour nous. Elle plaide finalement en faveur d’un État laïque qui garantit la séparation du politique et du religieux en maintenant la religion dans la sphère privée, neutralisant ainsi ses ambitions hégémoniques tout en nous préservant du totalitarisme. Et l’auteure insiste sur le rôle capital de l’école laïque comme institution collective publique pour transmettre ces valeurs communes qui affranchissent les individus des carcans claniques et religieux. D’où sa farouche opposition au port de signes religieux de la part des représentants de l’État.

Citoyenne du monde, féministe et laïque, Djemila Benhabib est tissée de la même étoffe que les Taslima Nasreen, Wafa Sultan, Chadortt Djavann et Ayaan Hirsi Ali. Ces femmes, toutes de culture musulmane, reprennent le flambeau des Lumières, et au nom de la défense des droits humains, osent avec une farouche détermination, s’attaquer à l’intégrisme islamique. Et cela, au péril de leur vie. Nouvelles dissidentes de l’Histoire, elles mériteraient toutes de pouvoir jouir ici en Occident de la même sécurité, du même soutien, de la même admiration, du même respect et de la même attention médiatique auxquels les Sakharov et Soljenitsyne ont eu droit, à une époque pas si lointaine.

L’auteure dit avoir écrit ce livre «pour permettre à chacun de nourrir sa propre réflexion sur l’islamisme politique et rendre l’expérience algérienne plus compréhensible». Ce livre de Benhabib, nous l’attendions depuis longtemps. Tous les «Tremblay» du Québec l’attendaient. Puisse-t-il ouvrir une brèche dans la pensée unique de nos bien-pensants qui étouffent invariablement toute critique de l’islamisme.