Recension : La Conquête. Une anthologie, choix de textes et introduction par Charles-Philippe Courtois, Montréal, Typo, 2009, 496 p., annexes, chronologie

Gaston Deschênes
historien

 Le 250e anniversaire de la Conquête ne nous a pas enterrés sous les livres. On a réimprimé La guerre de la conquête de Frégault, réédité Québec, 1759 de Stacey et L’Année des Anglais (avec une iconographie renouvelée en couleur, quand même !) ; des historiens militaires ont réexaminé la bataille des Plaines d’Abraham (La vérité sur la bataille de plaines d’Abraham, par D. Peter Macleod, et Plaines d’Abraham, par Yves Tremblay), Septentrion a publié un recueil de témoignages qui constitue aussi une chronologie de la Conquête (Québec, ville assiégée, par Jacques Lacoursière et Hélène Quimper). C’est cependant le dernier arrivé, à l’automne 2009, La Conquête, une anthologie, qui apparaît le plus novateur.

L’auteur, Charles-Philippe Courtois, est un nouveau venu dans ce dossier. Son parcours académique est jalonné de thèses aux sujets aussi éloignés de la Conquête que le libertinage des idées au XVIIe siècle (maîtrise), la noblesse au siècle des Lumières (D.E.A.), et trois mouvements intellectuels québécois de l’entre-deux guerres (doctorat) ; il inclut aussi un stage postdoctoral dans une chaire de recherche en rhétorique. On comprend cependant que sa décision de réaliser une anthologie sur la Conquête est davantage liée à ses nombreuses interventions dans les débats sur l’enseignement de l’histoire.

C’est ce qui ressort des premières lignes de l’introduction. Si l’importance de la Conquête dans l’histoire du Québec lui apparaît contestée depuis un quart de siècle, Courtois y voit l’effet du désintérêt des départements universitaires pour l’histoire politique et « d’une certaine rectitude politique imbue de multiculturalisme » qui influence les nouvelles pédagogies. L’usage d’euphémisme comme « cession » et « changement d’empire » pour désigner ce qui s’est passé en 1759-1763 témoignent d’un déni des conséquences de la Conquête et Courtois veut profiter du 250e anniversaire pour raviver l’intérêt pour cet événement capital dans l’histoire de la nation québécoise mais aussi dans celle plusieurs peuples impliqués dans ce conflit : la Grande-Bretagne qui voit naître un empire, la France qui perd le sien, les colonies américaines qui sont sur le point d’amorcer leur émancipation, le Canada anglais qui prend forme, les Acadiens qui sont déportés, les Amérindiens qui sont au tournant de leur histoire. « Cet événement, écrit Courtois, est déterminant pour comprendre le Québec d’aujourd’hui, son poids démographique, sa culture et ses institutions influencées par le monde anglo-saxon, certains traits encore prégnants de la mentalité québécoise et les limites du pouvoir d’autodétermination des Québécois. »

En 55 textes, l’anthologie offre « un panorama récapitulatif des interprétations concurrentes et des représentations littéraires notables que cet événement a suscitées à travers l’histoire du Québec, aussi bien qu’ailleurs en Occident ». Il ne s’agit pas d’une étude historiographique. L’auteur a regroupé des textes de diverses natures (ouvrages d’histoire, textes littéraires, essais, discours, correspondance) pour présenter « non seulement des réflexions de fond sur l’événement mais aussi les pages marquantes qu’il a pu inspirer » chez les hommes de lettres, une expression appropriée car seulement deux textes sont signés par des femmes.

L’ouvrage de Charles-Philippe Courtois est divisé en trois parties de longueurs à peu près égales et comprend quelques annexes dont une chronologie comparée de la guerre de Sept ans et de la guerre de la Conquête.

La première partie présente des épisodes significatifs de la guerre de la Conquête et constitue un bref rappel des événements de 1754 à 1763. Courtois a réuni des textes qui suivent la trame chronologique, de Frégault qui expose le motif principal de l’agression anglaise (« Il faut détruire la Nouvelle-France ») jusqu’à Parkman qui brosse un tableau des conséquences du traité de Paris sur la France, la Nouvelle-France et son peuple « encore ignorant des premiers bienfaits de la liberté civile ». Courtois a retenu les textes de plusieurs historiens de renom (Casgrain, Garneau, Stacey, Dechêne, Groulx) mais aussi des témoignages d’époque (Washington, Wolfe, Pouchot) et même des extraits d’œuvres d’écrivains comme Longfellow (la déportation), Marmette (la trahison de Vergor) et Fréchette (l’arrivée des renforts anglais en 1760).

Les textes de la deuxième partie traitent de la Conquête dans son ensemble. On y retrouve successivement les points de vue de Québécois, de Français et d’Anglo-saxons. Du côté québécois, entre le couple Du Calvet-Plessis (le premier revendiquant la liberté et le second se réjouissant de son absence…) et le couple Trudeau-Lévesque, Courtois a inséré le « Vae victis » de Philippe Aubert de Gaspé et le « Chant du vieux soldat canadien » d’Octave Crémazie. Chez les Français, il ne pouvait éviter les « arpents de neige » voltairiens auxquels succèdent des textes d’auteurs conservateurs (Chateaubriand, Rameau de Saint-Père) et libéraux (Henri Martin, Jules Michelet) où percent la nostalgie des pertes de la France mais aussi une critique de ses négligences administratives. Chez les anglophones, Courtois retient trois auteurs (Durham, Fiske, Wood) qui illustrent comment, « du côté anglo-saxon, pendant deux cents ans, on a surtout cherché à voir dans la conquête un signe, généralement providentiel, de la supériorité de sa culture ou de la  » race  » anglo-saxonne et de sa vocation à dominer le monde ».

La troisième partie porte sur les conséquences de la Conquête; les textes y sont regroupés par thématiques. D’abord, trois auteurs anglophones qui voient la chose sous l’angle du conquérant : Eccles, qui se préoccupe des coûts dans une perspective britannique, puis Creighton et Cook, qui s’inquiètent du problème de la dualité canadienne. Suivent quatre textes qui expriment davantage le point de vue du conquis : celui de Tocqueville, où on peut lire que « le plus irrémédiable malheur pour un peuple c’est d’être conquis », celui d’Edmond de Nevers qui explique le repli des Canadiens dans l’agriculture et la religion, celui de Lower, pour qui les conquérants peuvent se faire tolérer mais « ne peuvent se faire aimer » à moins de renoncer à leur mode de vie, et finalement celui de Fernand Dumont qui dissèque le sentiment national québécois.

Viennent ensuite les protagonistes de la classique opposition Québec-Montréal, deux équipes de trois historiens précédés de leurs mentors respectifs, l’abbé Maheux et l’abbé Groulx. À Québec, dans le sillage de Plessis, l’abbé Maheux voit la Conquête (pardon, la « cession ») comme un événement heureux pour les Canadiens qu’il invite à cesser d’aborder leur histoire dans une perspective nationaliste. Son successeur à la direction de l’Institut d’histoire et de géographie de Laval, Marcel Trudel, dressera un véritable catalogue des bienfaits de la Conquête tandis que les élèves de ce dernier, Fernand Ouellet et Jean Hamelin, soutiendront que l’infériorité des Canadiens français ne découle pas de la Conquête mais d’une mentalité mal adaptée au capitalisme. À Montréal, l’abbé Lionel Groulx ouvre la route en rompant avec la thèse de la Conquête providentielle pour mettre plutôt de l’avant son caractère catastrophique. Les trois ténors de l’école historique de Montréal seront Maurice Séguin, qui donne la mesure du repli évoqué par Edmond de Nevers, Guy Frégault, selon qui la Conquête est venue briser l’élan d’une nation en devenir, et Michel Brunet, qui développe la thèse de la décapitation sociale.

À ces approches déjà bien connues dans la communauté historienne, Courtois ajoute quelques points de vue nouveaux : celui de Young et Dickinson, pour qui l’industrialisation du XIXe siècle aura beaucoup plus de conséquences que la Conquête, celui de Kelly, sur la paupérisation des colons qui sera le prélude de l’exode aux États-Unis, celui de Legault, qui constate le déclassement des couches supérieures de la nation canadienne, notamment sur le plan militaire.

La Conquête. Une Anthologie deviendra une référence sur cet épisode déterminant de notre histoire. Son auteur a ratissé large ; la plupart de ses lecteurs découvriront des nouveautés. Il a ouvert ses pages à toutes les opinions mais ne cache pas très loin la sienne. Dans une introduction substantielle, il met l’événement en contexte et remet les pendules à l’heure sur plusieurs questions, dont la thèse de l’abandon du Canada par la France et certaines conséquences dites « positives » comme cette « démocratie » que certains ont cru apercevoir dans la constitution de 1791. Par ailleurs, dans la présentation des textes de l’anthologie, il insère parfois des commentaires personnels significatifs. Ainsi, en introduisant le texte d’un membre de l’école de Québec, il s’étonne « qu’un historien aussi rigoureux présente une argumentation aussi biscornue en défense de la thèse d’une Conquête avantageuse ».

Québec, 20 février 2010