Recension : Yves Tremblay, Plaines d’Abraham. Essai sur l’égo-mémoire des Québécois, Athéna Éditions, 2009.

René Boulanger
Essayiste et chroniqueur à l’histoire

D’entrée de jeu, je me dois pour être honnête, mentionner que dans son livre Plaines d’Abraham, Yves Tremblay s’en prend vigoureusement à mon propre livre, La Bataille de la Mémoire, paru aux Éditions du Québécois. Je remercie donc le Bulletin d’histoire politique de m’ouvrir ses pages pour ce qui ne devrait être de ma part qu’une réfutation de l’essai de M. Tremblay. Ce ne sera pas le cas. Comme M. Tremblay s’est donné la peine d’écrire un livre pour répondre, entre autres, à la Bataille de la Mémoire, ce serait lui faire insulte que d’expédier le sien en un seul feuillet. Ma réponse se trouve donc en un texte de deux pages complètes du journal Le Québécois du numéro de novembre 2009.

Le livre de Yves Tremblay naît d’une colère, celle de voir l’annulation de la reconstitution de la Bataille des Plaines d’Abraham suite à une campagne politique orchestrée par le Réseau de Résistance du Québécois et le regretté cinéaste Pierre Falardeau. Une partie du livre défend la valeur pédagogique des reconstitutions, une autre illustre l’apolitisme de la Commission des Champs de Bataille, mais la meilleure part revient à l’illustration de l’ignorance des opposants campés dans un récit national nourri par l’égo-mémoire. Négligeant la valeur des historiens anglophones (sauf ceux qui font leur affaire, McCleod et Eccles), les opposants puisent leur savoir chez des auteurs dépassés, Guy Frégault et l’abbé Casgrain.

M. Tremblay, admirateur de Thomas Chapais et de l’école impérialiste en profite pour promouvoir la mode de démolir la légende d’une milice survalorisée sur le plan de la valeur militaire. Il règle finalement la vieille querelle des historiens en donnant raison à Montcalm contre Vaudreuil dans la conduite de la guerre.

Dans le journal Le Québécois, je souligne les erreurs un peu grossières qui minent la crédibilité de ce livre. Comme l’affirmation qu’en 1759, la promotion de Montcalm mettait fin au commandement bicéphale, alors que c’est le contraire qui arrive. Jusqu’en 1759, Montcalm était le subordonné de Vaudreuil et devait exécuter ses plans de campagne. En 1759, Vaudreuil demeure le chef nominal des armées mais Montcalm peut faire ce qu’il veut. C’est donc une crise de commandement majeur qui apparaît alors que M. Tremblay n’y voit qu’une autre persistance de la conduite déplorable de Vaudreuil qu’il associe d’ailleurs à la clique de Bigot. En faisant un anachronisme d’ailleurs, en l’insérant dans cette clique dès 1750 alors qu’il ne sera nommé gouverneur qu’en 1755.

M. Tremblay ayant traité mon ouvrage avec beaucoup de hauteur et de mépris, je serais tenté d’attaquer sa prétention scientifique sur la base des nombreuses distorsions qui apparaissent dans ce livre. Vaut mieux prendre quelques lignes pour illustrer le fossé séparant l’historien officiel du militant historien. Le militant qui veut donner un nouveau cours à l’histoire n’a pas d’autre choix que d’interroger l’histoire, donc devenir historien au même titre que les doctorants car c’est la matrice de son combat. Il n’a pas intérêt à déformer, réécrire faussement ou induire en erreur, car il a d’abord avant tout le besoin de savoir. Il s’inscrit dans l’historicité. En faisant une incursion dans le monde des historiens officiels, je ne faisais dans La Bataille de la Mémoire que répondre à des questions qui étaient restées sans réponse. Ou plutôt, qui n’avaient jamais été posées. Venu à l’histoire par le biais de la réflexion sur la condition québécoise, il ne m’est pas aisé de défendre ma crédibilité face aux historiens institutionnels. Mais cela devient plus facile quand je m’aperçois que ce ne sont pas des chercheurs sérieux qui m’assassinent, mais de simples idéologues comme Jocelyn Létourneau et maintenant M. Yves Tremblay, de solides défenseurs de l’ordre impérial. Tremblay ayant eu la faiblesse de s’en prendre sans nuance, agressivement et avec le même mépris à l’œuvre de Guy Frégault, détruit lui-même la valeur de ses écrits. Cela est bien dommage, car j’étais de ceux qui appréciaient sa réhabilitation de l’histoire militaire. Maintenant, j’aurai toujours un doute sur la vérité qu’il affirme défendre.