Les années 1960 : quand le Québec s’ouvrait sur le monde

Jean Lamarre
Directeur du GRIQUERE[1]
Département d’histoire, Collège militaire royal du Canada

Depuis déjà plusieurs années, de nombreux chercheurs québécois consacrent leur énergie et leur expertise à analyser, voire à revisiter, les années 1960 au Québec. Avec le recul historique qui s’imposait, la Révolution tranquille, qui marque cette décennie, a été l’objet de nouvelles études qui ont permis de remettre dans une plus juste perspective les changements majeurs qui ont marqué cette période cruciale de l’histoire du Québec. Des études historiques[2], sociologiques[3] et économiques[4] ont permis d’établir les paramètres permettant de mieux évaluer, à moyen et à long terme, les effets de la Révolution tranquille. Deux écoles de pensée se sont alors constituées. Une première a conclu que la Révolution tranquille avait été un moment fort de l’histoire du Québec, qu’elle avait permis de mettre à niveau la réalité socio-économique, culturelle et politique du Québec en fonction de la réalité continentale et qu’elle avait été essentielle pour faire entrer le Québec dans la « modernité ». Une seconde, par contre, a mis en évidence les abus de cette période en dénonçant la bureaucratie qui en fut un des produits et en critiquant l’incapacité des gouvernements à atteindre les objectifs premiers de la Révolution tranquille. Une chose semble toutefois claire : les années 1960 demeurent encore aujourd’hui une référence : il semble y avoir eu le Québec d’avant et le Québec d’après la Révolution tranquille.

Or, dans tout ce processus de réévaluation historique des années 1960 au Québec, l’aspect international n’a jamais été au cœur des préoccupations. Certes, le rapprochement France-Québec et les nombreuses ententes bilatérales qui ont été conclues, notamment en matière d’éducation et de culture, ont été étudiés et des chercheurs ont démontré l’importance de cette relation privilégiée pour soutenir le Québec dans son processus de modernisation[5]. Mais il demeure que l’ouverture du Québec dans les années 1960 s’est articulée de manière multiple et diverse et ne s’est pas limitée qu’aux seules relations diplomatiques. Dans le but d’obtenir une vision plus globale des changements qui ont cours au Québec et surtout, de connaître la dynamique qui les a entraînés, il nous est apparu essentiel de mieux saisir les influences extérieures qui ont pénétré les esprits et donné lieu à des appropriations fort utiles dans un Québec en mutation.

Le Québec, à travers la Révolution tranquille, l’Exposition universelle de 1967 et une meilleure prise en main de son avenir, s’est ouvert à l’Autre. Politiquement, le Québec s’ouvre à l’Amérique latine, à l’Asie, à l’Afrique. Il démontre de l’intérêt pour les expériences politiques et économiques conduites ailleurs et s’en inspire pour les proposer ici. Les élites politiques, les étudiants[6], les missionnaires, les universitaires en stage ici et à l’étranger, les journalistes, écrivains et les cinéastes, jouent, entre autres, un rôle essentiel de courroie de transmission, alimentant l’ouverture du Québec, stimulant cet intérêt de plus en plus présent de découvrir d’autres réalités, d’autres cultures, d’autres façons de voir, de faire, d’appréhender la réalité et d’en tirer des enseignements qui seront ensuite appliqués ou transformés afin qu’ils puissent s’arrimer à la réalité québécoise.

Ce fut donc dans cette perspective que fut tenu en mai 2013 à l’Université de Montréal le colloque ayant pour thème « Le Québec des années 1960 et son ouverture sur le monde ». Ce colloque fut organisé par le GRIQUERE, soit le Groupe de recherche interuniversitaire sur le Québec des années 1960 et ses relations extérieures, qui réunit une vingtaine de chercheurs universitaires québécois, canadiens et français et qui œuvre depuis 2005 à promouvoir et à diffuser la recherche sur le Québec et ses relations internationales au cours des années 1960 et ce, tant au niveau idéologique, politique, économique, que culturel et artistique.

L’orientation de ce groupe de recherche tient de la constatation que les recherches sur le Québec des années 1960 se sont orientées jusqu’ici, pour l’essentiel, sur le Québec intérieur, sur la Révolution tranquille et sur les réformes majeures qui ont contribué à confirmer l’entrée du Québec dans la modernité. Si certaines études ont traité du volet international, elles se sont limitées, pour la plupart, aux relations entre la France et le Québec.

Dans ce contexte, il nous est apparu important, et même essentiel, d’ouvrir davantage le champ de recherche afin de révéler à la fois les influences extérieures dans les pratiques et le discours québécois et l’influence qu’a pu avoir le Québec sur la scène internationale. Et les articles qui constituent ce dossier spécial le démontrent clairement ; le Québec a été au cours des années 1960 un lieu d’où ont été exportées des idées et des pratiques, tout en ayant été aussi une terre de réception d’idées et de pratiques nouvelles empruntées à l’autre.

Cette approche s’inscrit dans un nouveau courant, une nouvelle approche historiographique, qualifiée d’histoire connectée, elle-même issue de l’histoire globale, une approche qui s’intéresse aux croisements et aux circulations humaines, culturelles, idéologiques et techniques, bref une approche qui veut porter un regard nouveau sur le monde dans lequel le Québec agit comme émetteur et récepteur d’idées.

Ce colloque fut l’occasion de réunir des spécialistes français, canadiens et québécois qui poursuivent des recherches sur ce thème et l’abordent de manière originale, traitant souvent de secteurs d’activités humaines inédits où le Québec a influencé ou fut influencé dans son cheminement.

Dans un premier temps, Catherine Foisy propose une étude originale sur les missions québécoises et leur rôle dans les années 1960. À partir d’une analyse thématique de revues missionnaires publiées au Québec ainsi que des entretiens menés auprès de missionnaires québécois actifs en Afrique et en Amérique latine, l’auteur expose les principaux changements idéologiques et pratiques opérés dans le champ missionnaire au cours des années 1960. On assiste alors à la mise en place de nouvelles dynamiques de circulation des idées et de pratiques d’animation sociale s’inscrivant autant dans des axes Sud-Nord, Sud-Sud que Nord-Sud. L’interprétation de ces données permet de démontrer comment les réseaux missionnaires ont favorisé la diffusion de la pensée de Paolo Freire et de la théologie de la libération en contexte québécois, lesquels trouveront des résonances majeures dans les milieux catholiques militants dès la fin de la décennie 1960.

Serge Granger nous propose une analyse du processus de reconnaissance diplomatique par le Québec de la Chine communiste. Depuis la Révolution communiste en Chine en octobre 1949, presque tous les pays du bloc de l’Ouest ont refusé de reconnaître le nouvel État. Les États-Unis ont su imposer une ligne de conduite qui sera respectée par le Canada. Néanmoins, l’auteur souligne que plusieurs voix s’élèvent au Québec pour demander la reconnaissance diplomatique de la Chine durant les années 1960. L’attitude québécoise envers la Chine durant cette décennie représente bien, selon l’auteur, la mutation sociopolitique qui prend place au Québec à cette époque. L’anticommunisme chrétien sera marginalisé par le processus de sécularisation de la société québécoise et mènera à l’élimination du monopole que les missionnaires détenaient sur la perception que les Canadiens français avaient de la Chine. Il en découlera une perception plus séculaire qui aura un impact sur les relations entre le Québec et la Chine et qui s’accentuera au moment où la jeunesse des années 1960 se révolte contre le conservatisme catholique. L’adoption de l’agnosticisme confucéen ou de l’athéisme maoïste consacre, selon l’auteur, le tournant profane de la Révolution tranquille.

Kevin Brushett s’intéresse plus spécifiquement à la Compagnie des Jeunes du Canada (CJC), créée par le gouvernement fédéral dans les années 1960. Cette organisation avait pour objectif d’aider les communautés canadiennes en difficultés à se prendre en main en appliquant les concepts d’animation sociale et de développement communautaire. Brushett met en lumière le fait que les Francophones et Anglophones qui animent les activités de la CJC ont longtemps été perçus par les chercheurs comme deux groupes distincts avec leur propre approche. Une analyse plus fine de la situation amène l’auteur à conclure que les deux groupes étaient beaucoup plus proches l’un de l’autre et qu’ils se sont abreuvés aux mêmes concepts d’animation sociale pour prêter main-forte aux communautés en développement.

La jeunesse étudiante a été au cœur des manifestations qui ont marqué la scène internationale au cours des années 1960 et le Québec n’a pas fait exception. Daniel Poitras aborde la question de l’appropriation de l’information internationale en analysant le contenu du journal des étudiants de l’Université de Montréal, le Quartier latin. Il cherche ainsi à lier l’intérêt du journal pour l’international au processus d’autonomisation de plus en plus affirmé de l’Association des Étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM) au cours de l’année 1959 par rapport aux autorités universitaires, cléricales et laïques. L’ouverture du Quartier Latin sur l’international influence la perception des étudiant(e)s, et lui permet de produire non seulement un discours critique et original de la société québécoise, mais aussi de favoriser la conscientisation et l’action étudiante.

Marcel Martel traite d’un sujet encore peu exploité. L’auteur révèle l’intérêt marqué qu’a porté la Gendarmerie royale du Canada (GRC) durant les années 1960 aux communautés francophones hors Québec et à leurs institutions, et sur la qualité de leur appui à la cause indépendantiste. L’auteur souligne son étonnement à l’égard de cette découverte. Après tout, la Révolution tranquille n’a pas eu lieu ni au Manitoba ni en Colombie-Britannique et le mouvement indépendantiste québécois n’a pas compté sur un nombre important de sympathisants dans les provinces limitrophes, à l’exception des Acadiens du Nouveau-Brunswick qui furent néanmoins peu nombreux. Or, l’étude de Martel révèle que la GRC s’est également intéressée aux gestes posés par la France auprès de ces communautés de crainte que le réveil nationaliste, qui agite ces communautés, prenne la forme que celle qui a eu lieu au Québec lors de la Crise d’octobre de 1970.

Michel Nareau, s’intéresse aux représentations de l’Amérique latine au Québec dans les années 1960. Il analyse l’influence des écrits radicaux et révolutionnaires d’auteurs latino-américains sur la revue de combat, Parti-Pris, qui devient, en quelque sorte, le principal vecteur auquel les éléments progressistes québécois, et notamment des écrivains, vont s’abreuver pour conscientiser le peuple québécois et l’amener à modifier radicalement son état.

Jacques Portes revisite l’impact du discours du Général De Gaulle lors de sa visite au Québec en 1967. On se rappelle que ce discours avait été mal reçu par le Quai d’Orsay qui craignait une dégradation des relations franco-canadiennes. Or, l’auteur remet en question l’écart idéologique qui existait entre le Président et le Quai d’Orsay sur la question du Québec en soutenant que depuis l’inauguration de la Délégation générale du Québec à Paris (DGQ) en 1961, les relations s’étaient intensifiées jusqu’au voyage de juillet 1967 et que les archives du Quai d’Orsay récemment ouvertes permettent de voir que la relation entre la France et le Québec est alors développée sans aucune ambiguïté.

Enfin, Bernard Pudal nous accompagne dans une relecture de mai 1968 à la lumière des nouvelles études. Il nous propose un tour d’horizon des recherches réalisées en France depuis 2008 alors que l’on commémorait le 40e anniversaire de mai 1968. Ce fut, semble-t-il, une période des plus fructueuse puisqu’après 40 ans, des nombreuses archives ont été ouvertes aux historiens et spécialistes, permettant de jeter un regard fort différent et plus nuancé par rapport à celui qui avait été porté jusque-là sur les événements.

Enfin, nous avons réuni en table ronde des spécialistes et des acteurs du mouvement étudiant des années 1960 et un militant du printemps 2012. Bernard Pudal, Jacques Portes, Jean-Philippe Warren et Gabriel Nadeau-Dubois discutent des manifestations étudiantes au Québec, du sens à leur donner, de la nature de leur contribution à la démocratie participative, des effets sur la mobilisation citoyenne qu’elles ont engendrée et de leur impact sur la scène internationale. Nous avons également examiné les événements du printemps 2012 à la lumière des manifestations étudiantes au Québec et en France en 1968 pour y déceler des liens, des influences, au niveau du discours et de la pratique. Nous vous livrerons ici l’essentiel des discussions.

Ce dossier spécial désire stimuler et promouvoir les recherches effectuées dans ce domaine. De nouvelles recherches sont en marche, mais il reste encore beaucoup à découvrir. Il s’agit donc d’une invitation aux nouveaux(elles) chercheurs et chercheuses qui désirent contribuer à une meilleure connaissance du Québec des années 1960. Le Québec a constitué un lieu d’échanges nourris et stimulants. Il s’est inspiré d’ailleurs et a inspiré l’ailleurs dans de nombreux domaines. Ces échanges ont fait ce que le Québec est devenu. Il n’en tient qu’à nous d’œuvrer à révéler les nombreuses facettes de ces échanges internationaux.

Nous tenons à remercier le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, ainsi que l’Association internationale d’études québécoises (AIEQ) pour leur indispensable soutien financier. Nous voulons également souligner le travail de Magali Deleuze dans l’organisation de cette activité et celui de Nathalie Bisson pour l’aide à l’édition de ce dossier. Nous désirons remercier les évaluateurs externes dont les commentaires ont permis d’améliorer la qualité du dossier. Enfin, nous tenons à remercier tout spécialement Stéphane Savard, Robert Comeau et toute l’équipe du Bulletin d’histoire politique pour avoir permis à ces communications d’atteindre un plus large public.

NOTES ET RÉFÉRENCES

1. Le Groupe de recherche interuniversitaire sur le Québec des années 1960 et ses relations avec l’extérieur (GRIQUERE) a été créé en 2005 dans le but de mettre en évidence l’aspect international des changements qui s’opèrent au Québec durant cette décennie. Le GRIQUERE a organisé ou co-organisé depuis plusieurs colloques importants : « Le Québec et les années 1960 : In-
fluences et héritage » (BHP, vol. 15, n o 1) ; « L’exposition universelle de Montréal de 1967, 40 ans plus tard », en collaboration avec la SOPPOQ, (BHP, vol. 17, n o 1) ; et « 1968, Des sociétés en crise. Une perspective globale », en collaboration avec plusieurs instituts de recherche québécois (PUL, 2009, sous la dir. de Jean Lamarre et Patrick Dramé).
2. Paul-André Linteau, « Un débat historiographique : l’entrée du Québec dans la modernité et la signification de la Révolution tranquille », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, 2000, p. 21-41.
3. Jean-Philippe Warren, Une douce anarchie. L’année 68 au Québec, Montréal, Boréal, 2008, Ils voulaient changer le monde. Le militantisme marxiste-léniniste au Québec, Montréal, VLB éditeur, 2007 ; Jean-Philippe Warren, « La révolution inachevée », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, 2000, p. 43-48.
4. Pierre Fortin, « La Révolution tranquille et le virage économique du Québec », dans Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB éditeur, 2000, p. 165-178.
5. Stéphane Paquin et Louise Beaudoin (dir.), Histoire des relations internationales du Québec, Montréal, VLB éditeur, 2006.
6. Jean Lamarre, « Au service des étudiants et de la nation » : L’internationalisation de l’Union générale des étudiants du Québec, 1964-1969 », Bulletin d’histoire politique, vol. 16, no 2 (hiver 2008), p. 53-73. Voir aussi Jean Lamarre, « Les relations entre le mouvement étudiant français et québécois au cours des années 1960 : Non-ingérence et indifférence », Globe, revue internationale d’études québécoises, vol. 15, no 1 et 2 (2013), p. 287-316 et Idem, « Le mouvement étudiant américain et la contestation aux États-Unis dans les années 1960 : Incompatibilité et inspiration pour le mouvement étudiant québécois, Histoire sociale – Social History, vol. XLVI, novembre 2013, p. 131-156.