Un bilan et une nouvelle direction au BHP

À l’automne 2014, le Bulletin d’histoire politique entreprend sa 23e année avec une équipe élargie et un nouveau directeur, Stéphane Savard, professeur au département d’histoire de l’UQAM. Je suis heureux de lui confier la direction de cette revue qui a fait sa marque, jouit d’une solide réputation et est en bonne santé financière. Elle a fait année après année la preuve de sa pertinence, et a maintenant un excellent coordonnateur, l’historien Ivan Carel, qui connaît bien le monde des revues d’idées – ce fut l’objet de sa thèse – et a bien compris la double orientation du BHP. Il a mis en place un fonctionnement plus systématique à la revue, qui est aujourd’hui diffusée plus largement sur support numérique avec Érudit. Une solide équipe composée d’historiens d’expérience et issus de la relève a accepté de consacrer du temps à l’entreprise d’une publication qui est désormais bien en selle.

Ce succès n’aurait pas été possible sans la fidélité de nos abonnés et le soutien d’éditeurs qui ont accepté de coproduire le BHP et d’en assurer la diffusion en librairie. Je tiens à remercier vivement tous ceux et celles qui ont contribué à en faire une revue dont je suis très fier. Je ne peux citer ici toutes les personnes qui ont apporté leur contribution, souvent pendant plusieurs années. Je pense en particulier à mon collègue et ami de longue date, le sociologue politique, spécialiste des sondages et de l’analyse électorale Pierre Drouilly, qui a dû quitter le Comité éditorial en novembre dernier pour cause de maladie. Nous lui souhaitons du courage dans ces moments difficiles. Je remercie les éditeurs successifs qui ont accepté de coproduire la revue : Septentrion, Comeau & Nadeau, Lux éditeur et maintenant VLB éditeur. Je tiens à souligner l’apport soutenu de Michel Sarra-Bournet, qui fut de l’équipe fondatrice de l’Association québécoise d’histoire politique (AQHP) en 1992 et directeur de 1994 à 1996. Il en est aujourd’hui secrétaire-trésorier. Jean-Philippe Warren, sociologue prolifique en études québécoises qui s’est intéressé particulièrement au domaine politique, s’est aussi joint au Comité éditorial. Son sens de l’humour, entre autres, est un atout important dans cette entreprise collégiale.

Depuis la création de la revue, nous avons maintenu des liens avec nos premiers collaborateurs de Québec, particulièrement ceux qui ont travaillé à la reconstitution des débats parlementaires : Jocelyn Saint-Pierre et Gilles Gallichan, qui poursuivent un travail important de recherche en histoire politique, ainsi que Gaston Deschênes, avant que Martin Pâquet, qui a développé à l’université Laval une expertise en histoire de la culture politique, ne prenne la relève et nous fasse connaître les historiens prometteurs de son vaste réseau, dont Stéphane Savard et Valérie Lapointe-Gagnon, qui ont rejoint l’équipe.

Le BHP a également publié les actes de nombreux colloques de la Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ), avec la collaboration de Gaston Bernier et de Denis Monière, qui ont contribué à faire connaître la revue lors de ces colloques et lui ont apporté un soutien financier.

L’histoire politique se déploie dans plusieurs milieux. J’aimerais souligner l’importance et l’excellence de la recherche pionnière effectuée par l’équipe des Cahiers des Dix, particulièrement sur l’histoire politique du régime britannique, période négligée dans l’enseignement universitaire. À ceux qui en doutent, je demande : « Combien y a-t-il de spécialistes au Québec de l’Union de 1840, date centrale de notre mise en minorité politique, à l’origine de notre problème national et dont on rappellera en 2015 le 175e anniversaire ? Où sont les chaires d’histoire politique du Québec dans nos universités ? »

Il reste que les collaborations sont nombreuses et fructueuses. Nous avons ainsi entretenu de bons rapports avec les historiens de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale qui ont travaillé à la vaste opération de la reconstitution des débats, organisé des expositions, publié une synthèse remarquable de l’histoire du parlement et de la capitale nationale. D’autres travaillent maintenant à une Encyclopédie de la vie parlementaire et à un excellent Bulletin de la vie parlementaire québécoise. Il y a aussi la Journée du livre politique, qui décerne depuis plus de dix ans des prix aux meilleurs ouvrages politiques, aux mémoires de maîtrise et aux thèses abordant la dimension politique. Je tiens à rappeler que le politologue Denis Monière, qui préside la Ligue d’action nationale et la SOPPOQ, est à l’origine de cette initiative qu’il avait connue en France. Ce fut pour moi un poste d’observation inestimable pour découvrir les travaux en émergence. Voilà autant d’initiatives heureuses qui ont contribué à mieux faire connaître notre histoire politique. Prenons un exemple de saine convergence : au moment où, au C.A. de la SOPPOQ, nous travaillions au financement et à l’installation à l’Assemblée nationale d’un buste de Pierre-Stanislas Bédard, pour rappeler l’œuvre du chef fondateur du Parti canadien, premier parti politique du Bas-Canada qui deviendrait le Parti patriote, le BHP préparait un dossier sur Bédard, largement attribuable aux travaux de Gilles Gallichan, le doyen des Cahiers des Dix.

Pensons également aux maisons d’édition qui ont multiplié les publications dans ce domaine. Je pense bien sûr à VLB éditeur et à sa collection en « Études québécoises ». Si Septentrion est aujourd’hui une référence incontournable en histoire, plusieurs autres éditeurs ont développé des domaines particuliers du politique comme Athéna en histoire militaire et diplomatique, les collections universitaires dirigées par Alain G. Gagnon, Yvan Lamonde ou Guy Laforest, des maisons comme Liber, Fides, Boréal, DelBusso éditeur et bien d’autres pour la réflexion théorique, ou des maisons militantes, comme écosociété, M éditeur et Lux.

Je suis reconnaissant au groupe Ville-Marie Littérature, qui a accepté de coproduire le BHP et je veux remercier Alain-Nicolas Renaud, directeur littéraire des essais, avec qui ce fut, tout comme avec son prédécesseur Robert Laliberté, un plaisir de travailler. Mes remerciements s’adressent aussi à tous les directeurs de VLB qui m’ont permis de piloter « Études québécoises », la collection que j’ai fondée en 1987 alors que Jacques Lanctôt dirigeait la maison. Depuis, une centaine d’ouvrages de sciences sociales et d’histoire portant sur le Québec ont été publiés dans cette collection. Nombre de leurs auteurs sont devenus des collaborateurs assidus du BHP.

Deux collègues et amis décédés récemment, Jean-Marie Fecteau et Bernard Dansereau, avec qui j’avais développé une étroite collaboration, ont apporté une contribution significative dans l’orientation du BHP. Durant ces années où j’en ai assuré la direction, la revue, sans subventions mais dans la plus complète indépendance éditoriale, ne cessa d’évoluer et d’élargir ses champs d’intérêt, en s’efforçant de refléter des grands débats de notre société et de publier des articles à même d’intéresser non seulement les spécialistes universitaires, mais aussi les citoyens et les militants qui ont à cœur l’avenir du Québec. Je constate que nous avons eu, au fil des ans, des sujets de prédilection, comme la question nationale, les débats historiographiques, l’expérience des Canadiens français dans la guerre, l’enseignement de l’histoire, l’histoire des partis et des mouvements politiques et sociaux, particulièrement ouvriers et indépendantistes, et les relations internationales du Québec, qui font d’ailleurs l’objet de ce numéro.

Plusieurs de ces sujets étaient peu pris en compte dans les départements d’histoire du Québec lorsque la revue fut créée. La place de l’histoire politique québécoise n’est pas encore bien assurée au sein de l’université. Sa légitimité n’est pas reconnue partout, et je ne parle pas seulement du cas pathétique du département d’histoire de l’Université de Montréal. L’histoire du Québec est encore une discipline quasi absente de l’enseignement au niveau collégial, malgré le travail remarquable mené par la Coalition pour l’histoire. À cet égard, on vient d’apprendre que le nouveau ministre de l’Éducation du gouvernement libéral a salué l’excellence du rapport de la Commission présidée par Jacques Beauchemin, Le sens de l’histoire, et s’est engagé à mettre en place un nouveau programme d’histoire en secondaire 3 et 4 qui rétablirait la trame nationale chronologique. Notre revue a été un élément important de ce combat depuis 2006.

Je souhaite vivement que le BHP conserve cette double vocation qui fait son originalité : être à la fois une revue savante et une revue « de transfert » (ou de vulgarisation) et surtout, de combat. Nous avons attiré de jeunes chercheurs et des chercheurs retraités, des enseignants du collégial comme de l’université, des analystes spécialisés dans diverses disciplines comme des simples militants ou des citoyens intéressés par l’histoire politique, les débats, les analyses, et les nouvelles recherches. Nous avons accepté de publier des contributions de diverses sensibilités politiques en évitant d’être une chapelle. Le BHP est devenu graduellement une revue de type plus universitaire sans perdre sa vivacité. Soutenant l’engagement social et la participation aux débats d’idées, il fut toujours attentif à la question nationale du Québec.

En avril 1992, à la suggestion de l’étudiant au doctorat en histoire Michel Lévesque, aujourd’hui auteur d’une histoire du Parti libéral du Québec, je convoquais à une première réunion à l’UQAM une vingtaine d’historiens, de politologues et de journalistes – dont bon nombre étaient des militants indépendantistes et syndicalistes – pour fonder une association destinée à faire la promotion de l’histoire politique québécoise. J’étais loin de penser alors que son modeste bulletin deviendrait une revue substantielle et reconnue, qui donnerait à des dizaines de jeunes historiens et chercheurs en sciences humaines l’occasion exceptionnelle de publier leurs premières recherches aux côtés de celles de spécialistes chevronnés.

Vous qui connaissez mon attachement au Bulletin comprendrez que ma décision d’en quitter la direction a été longuement réfléchie. Ce ne fut pas un choix facile, mais les conditions sont nettement favorables pour que la revue puisse continuer à jouer un rôle important dans la promotion de l’histoire politique. Je continuerai de participer au Comité de rédaction, en espérant pouvoir transmettre mon expertise et je souhaite le meilleur des succès au nouveau directeur et à son équipe, convaincu qu’ils pourront rejoindre les préoccupations des nouvelles générations de lecteurs et de lectrices soucieux de notre histoire et de l’avenir du Québec.

Longue vie au BHP ! Qu’il demeure cette revue de débats vivante, critique, audacieuse et, je l’espère, dérangeante. Car, comme on dit, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».


Robert Comeau est professeur d’histoire du Québec depuis 1967. Depuis sa retraite de l’UQAM, il est professeur associé au département d’histoire, après y avoir enseigné de 1969 à 2006.