Éditorial : Atrophier l’espace de la pensée

« En terminant, je réitère qu’au Québec il est temps de faire face à la réalité. Cela n’a rien, mais absolument rien d’idéologique ».
-Martin Coiteux, point de presse, Assemblée nationale, 25 novembre 2014.

[À propos des opposants au gouvernement Couillard] : « Ils nient la réalité ».
-Jean-Jacques Samson, Le Journal de Québec, 30 novembre 2014.

La manipulation en politique n’est pas en soi quelque chose de nouveau. À travers l’histoire, de nombreux guides ont été conçus à cette fin. Sous la République romaine, Quintus Cicéron avait concocté un Petit manuel de campagne électorale pour son frère Cicéron. Le cardinal Jules Mazarin consignait dans son Bréviaire des politiciens ses pensées et ses astuces au moment de la Fronde. Le manuel le plus connu est bien sûr Le Prince de Nicolas Machiavel, où le diplomate florentin prodiguait ses conseils à César Borgia. Tous ces guides louent la manipulation : elle relève du rapport de force que l’un ou l’autre protagoniste désire faire incliner en sa faveur. Tous insistent également sur un point : il faut aménager au préalable des conditions favorables pour faire des gains durables.

Nous le savons : notre monde contemporain constitue un terrain fertile pour un usage stratégique de la manipulation en politique. Toutefois, notre monde se distingue de l’ancien entre autres sur un élément : la manipulation comme la gouverne ne sont plus des arts ; elles reposent sur des techniques systématiques et précises confiées à des professionnels, qui puisent aux multiples ressources des sciences humaines et sociales. Du moment machiavélien valorisant un esthétisme de la tromperie, nous sommes passés à l’ère technique de l’héresthétique.

L’ère de l’héresthétique

L’héresthétique est un système cerné par le politologue américain William H. Riker, influent professeur de l’Université de Rochester et spécialiste de la théorie des jeux. Dans The Art of Political Manipulation1, il définit ce système comme l’art déployé par les décideurs afin de structurer le monde, plus spécifiquement en déterminant les choix offerts aux citoyens, de telle manière que ces décideurs ne peuvent que gagner. L’héresthétique n’est pas seulement une question de rhétorique – cet art de la parole par lequel l’orateur cherche à séduire ou à convaincre un public. Il concerne surtout l’établissement des règles du jeu, règles qui sont modulables en fonction des circonstances et qui modifient l’environnement politique. En jouant des règles et du discours, l’autorité usant des tactiques de l’héresthétique n’a pas besoin d’imposer ses choix aux citoyens. Plutôt, elle transforme l’espace politique de telle manière que les citoyens en viennent tout « naturellement » à opter pour le choix légitime se présentant devant eux : celui de l’autorité constituée. L’héresthétique ne produit pas la réalité politique : elle la façonne.

Nombre de politologues, spécialistes de la communication et autres professionnels de la chose publique dans le monde anglophone, se sont inspirés des travaux pionniers de W. H. Riker, qui sont enseignés dans les départements de sciences politiques et économiques en Amérique du Nord. Réunis dans des think tanks, dans des partis politiques ou agissant de l’intérieur de l’État, ces professionnels ont systématisé le recours aux techniques de l’héresthétique depuis les années 1980. De ce nombre, le cas le plus connu au Canada est celui de la stratégie du gouvernement de Stephen Harper, stratégie conçue originellement par le politologue Tom Flanagan, afin de transformer l’ordre symbolique canadien de telle manière que le Parti conservateur devienne le parti « naturel » de gouvernement2.

Préparer les esprits pour façonner la réalité

Parmi ceux et celles qui ont connu le plus de succès dans leur usage de ces techniques de manipulation politique, mentionnons les dévots du néo-libéralisme. À coups d’« études » parues à grand renfort de publicité et de slogans répétés inlassablement sur les ondes, ils diffusent les dogmes de leur credo dans l’espace public depuis une quarantaine d’années. Selon eux, puisque les êtres humains poursuivent seulement des intérêts égoïstes et sont alors en constante compétition, des principes comme la justice redistributive leur apparaissent comme des fictions parfois dangereuses. Prônant dès lors un enfermement sur l’oïkos – la maisonnée en grec, d’où le terme économie – garante des libertés individuelles et de la rationalité économique, ces dogmes posent ainsi les primats de l’économie de marché et de l’homo oeconomicus. Ils en dénoncent aussi toutes les entraves, que ces dernières relèvent de l’État-providence ou plus généralement des règles aménageant le bien commun. Convaincus fermement de la justesse de leurs croyances, leur évangile « n’a rien, mais absolument rien d’idéologique ». Tel le rappelait naguère Fernand Dumont, l’idéologie est toujours la pensée de l’Autre – et jamais celle de Soi.

La récente politique d’austérité budgétaire du gouvernement de Philippe Couillard découle de ces dogmes du néo-libéralisme. Sa mise en œuvre ressortit toutefois de l’héresthétique. D’emblée, elle ressemble sur plusieurs aspects aux techniques classiques de manipulation politique afin de préparer les esprits. Le candidat Couillard a ainsi écouté fidèlement l’avis de Quintus Cicéron : « Il faut qu’en descendant au forum, chaque jour ou presque, tu te dises je suis un homme nouveau3 ». Une fois élu, il reprend l’antienne de Nicolas Machiavel : « l’état des choses est tel qu’il faut ou tâcher de déraciner cet abus, au risque d’une ruine soudaine, ou le laisser croître, et se courber sous le joug d’une servitude inévitable4 ». Enfin, avec l’instauration de la Commission de révision des programmes dirigée par Lucienne Robillard, il suit le conseil de Jules Mazarin au sujet des réformes : « commence par en démontrer l’impérieuse nécessité à un conseil de sages, et mets au point cette réforme avec eux. […] Puis légifère sans te soucier de leurs conseils, comme bon te semble5 ».

Cependant, la manipulation mise en œuvre avec la politique d’austérité budgétaire de Philippe Couillard diffère des autres techniques classiques sur un point, celui du souci systématique de façonner la réalité. Ce n’est pas tant une stratégie rhétorique similaire à celle de François Legault lorsque ce dernier fustige le « pays imaginaire » des souverainistes par rapport au « pays réel » qu’il prétend incarner. En effet, le gouvernement de Philippe Couillard, ses ministres responsables de l’économie au premier chef, ne se limite pas seulement à faire usage de la parole. Bénéficiant de l’appui de médias martelant l’urgence de la situation, il agit en transformant l’allocation des ressources avec la « rationalisation » des services et en contrôlant l’ordre du temps grâce à la vitesse d’exécution. Le ministre Carlos Leitao adopte dare-dare un budget visant le retour à l’équilibre budgétaire dès 2015-2016. Son collègue Pierre Moreau mène tambour battant la réforme des retraites des employés municipaux. Gaétan Barrette veut abolir rondement les agences régionales en santé et services sociaux, comme Yves Bolduc cherche tout aussi promptement à réduire le nombre de commissions scolaires. Quant au président du Conseil du trésor, il impose prestement un régime de compressions généralisées, des ministères aux différents services de l’État, des universités et de la recherche scientifique aux organismes publics et communautaires.

Contre le grand renfermement

Semblables à celles de l’opération militaire « Shock and Awe » pendant la guerre en Irak, les tactiques héresthétiques visent à déstabiliser profondément les opposants en leur prescrivant un nouvel ordre des choses, un ordre qui se prétend réel. Dans le cas de la politique d’austérité budgétaire du gouvernement de Philippe Couillard, ces tactiques veulent instaurer de nouvelles règles du jeu où, grâce à la diminution croissante du pouvoir d’achat des citoyens et des citoyennes ainsi que du rôle de l’État, l’horizon de la dette deviendrait l’Alpha et l’Oméga des politiques publiques. Elles s’appuient aussi sur un discours moralisateur et culpabilisant, qui flétrit toute résistance. Selon une perspective millénariste répandue dans les médias sympathiques au néolibéralisme, ces résistances ne seraient alors que de simples émanations de l’égoïsme de quelques individus, insouciants devant l’imminence de l’Armageddon budgétaire et refusant de « faire face à la réalité ». Les gens rationnels, eux qui ne nient pas la « réalité », sauraient bien que la purge serait inévitable et nécessaire. On le voit ici : l’usage des tactiques de l’héresthétique pour la promotion du néolibéralisme est délétère dans ses expressions comme dans ses séquelles. En plus des conséquences néfastes sur des plans économique et politique, il atrophie l’espace de la pensée, en distillant parmi les citoyens et les citoyennes une eschatologie de la dette et une séparation des élus avec les damnés6.

Et pourtant, les résistances deviennent de plus en plus vives au Québec. Dans les régions, tout comme à Québec et à Montréal, une frange importante de la Société civile proteste énergiquement contre l’imposition de cet ordre néolibéral par ces dévots. Signe d’une certaine vitalité de l’espace public et de la politisation des citoyens et citoyennes, la source de ces protestations est multiple : refus de la manipulation et de l’austérité, désir de préserver les acquis de longue lutte, volonté de promouvoir une société juste et équitable, souci du bien commun au-delà des intérêts de certains, conviction qu’un autre monde est possible. Toutefois, il y a plus encore. Contre le grand renfermement sur la maisonnée prescrit par les dogmes du néolibéralisme, il y a dans ces réactions des citoyens et des citoyennes, quelque chose comme une intuition sinon une double réminiscence, indices de la prégnance de la pensée critique. D’abord, celle de l’enseignement des grands économistes Gunnar Myrdal, Albert O. Hirschman et John Maynard Keynes pour qui l’économie est une science morale, où les motivations des agents n’ont rien à voir avec la stricte rationalité instrumentale. Ensuite, celle des conclusions de William H. Riker : en théorie des jeux, les stratégies de compétition donnent toujours des sommes nulles ou négatives, alors que celles de coopération débouchent constamment sur des résultats positifs.

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Contre cette opération néolibérale, plusieurs gestes peuvent être posés par les citoyens et les citoyennes sur les différents fronts, dont celui de la recherche scientifique. Parmi ces gestes, relevons l’initiative de l’ACFAS afin de mobiliser les chercheurs.es contre les politiques gouvernementales d’austérité budgétaire en matière de recherche. Louise Dandurand, présidente de l’ACFAS, le souligne à juste escient: « La nature même de l’activité de recherche permet de bénéficier de retombées socio-économiques bien plus larges que le montant initialement consenti7 ». Dès lors, il importe de faire entendre la voix de la recherche engagée dans l’espace public. Puisqu’ils savent bien que la connaissance libère, les lecteurs et lectrices du Bulletin d’histoire politique sont donc invités à appuyer l’initiative de l’ACFAS, et à témoigner de l’importance capitale de la recherche engagée dans notre société.

Martin Pâquet
Québec, le 2 décembre 2014.


1. William H. Riker, The Art of Political Manipulation, New Haven, Yale University Press, 1986.
2. Voir entre autres Jane Taber, « Harper plays a mean game of heresthetics », The Globe and Mail, 28 août 2009. http://www.theglobeandmail.com/news/national/harper-plays-a-mean-game-of-heresthetics/article4284406/
3. Quintus Cicéron, Manuel de campagne électorale, Paris, Arléa, 1996, p. 16.
4. Nicolas Machiavel, « Discours sur la première décade de Tite-Live », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1958, p. 480.
5. Jules Mazarin, Bréviaire des politiciens, Paris, Arléa, 1997, p. 63.
6. Sur la terminologie religieuse de la dette, ainsi que sur son histoire, David Graeber, Dette : 5000 d’histoire, Paris, Les liens qui libèrent, 2013.
7. http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2014/11/appel-mobilisation-chercheurs